Les liaisons dangereuses, adaptation et mise en scène de Christine Letailleur, d'après l'œuvre de Choderlos de Laclos, au Théâtre de la Ville, Paris

Jouissances, amours et jalousies, Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos

Christine Letailleur vient de publier son adaptation pour le théâtre des Liaisons dangereuses[1], qu’elle met en scène au Théâtre de la Ville. Texte qu’elle explique  « contaminé par le théâtre » jusque dans sa construction même: coups de théâtre, lettres données, cachées, détournées, baisers volés, manœuvres de séduction, trahisons, manipulations.

Les personnages de Mme de Merteuil et de Valmont, notamment, créent de petites mises en scène privées pour arriver à leurs fins, montrant ainsi une connaissance acérée des ressorts de l’âme humaine. Ainsi Mme de Merteuil attire chez elle le célèbre séducteur Prévan qui déclare en public douter de sa sagesse et a le projet de la « perdre » aux yeux du monde. Elle joue qu’elle cède à ses avances et appelle ses gens au secours au moment où se croyant assuré de son succès il veut parvenir à ses fins. Accusé d’avoir tenté de la violer, sa réputation est anéantie. Valmont, quant à lui veut séduire la très pieuse Mme de Tourvel. Se sachant suivi et surveillé par les gens de sa dame, il décide alors de voler au secours d’une famille de paysans, puis raconte à son amie/complice qu’il ressemblait « au héros d’un drame dans la scène du dénouement ».

Mais ce qui nous intéresse ici c’est de saisir ce que Choderlos de Laclos savait, que la psychanalyse a découvert bien après et que Christine Letailleur démontre de façon magnifique dans son adaptation théâtrale. Elle explore, à la suite du romancier, l’amour, le désir, et met en scène des personnages qui savent (Valmont/Merteuil) ou qui découvrent (Cécile/Danceny) que sexualité et amour ne sont pas du même continent.

La jalousie furieuse de Mme de Merteuil la conduit à mettre au grand jour l’inexistence du rapport sexuel, la séparation de la jouissance et de l’amour, la revendication féminine d’avoir les mêmes prérogatives que les hommes – que Christine Letailleur voit du côté du féminisme – autant d’éléments qui conduiront à faire voler en éclats les conventions sociales, même si la pièce comme le roman se terminent en honorant la vertu.

Il est difficile d’imaginer la mise en scène d’un échange épistolaire, mais ici, le décor à deux niveaux, les couleurs, les jeux de lumière construisent un espace qui permet au jeu des acteurs de se déployer dans une grande évidence. Le jeu de Dominique Blanc corsetée, dans des costumes toujours très ajustés et dans des positions et déplacements toujours très contrôlées rend admirablement compte de sa volonté de maitrise. Face à ce monstre d‘orgueil, un Valmont dansant, sautillant, presque parfois inconsistant, ou du moins fragile finit par nous émouvoir, malgré tout. Le public est happé.

Christiane Page

[1] – Publiée aux Solitaires intempestifs

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