Le vidage du corps… pour trouver le vivant

Vecteur
Le corps pas sans la psychanalyse

Dans la série des artistes que nous interrogeons cette année pour savoir comment, dans leur geste artistique, ils impliquent leur corps dans une mise en tension avec ce qui pourrait constituer pour eux un impossible du corps, ou si l’on préfère comment leur créativité leur permet de contourner un impossible de leur corps, nous avons mené un entretien avec Yuhsin U Chang, jeune plasticienne d’origine taïwanaise qui a choisi de s’établir en France pour créer.

Sa démarche artistique a trouvé sa source dans la pratique du buto :
« C’est la pensée du buto qui m’a amenée dans mon art plastique. Le buto cherche vraiment ce qui est caché, il permet de voir ce qui est caché dans la société, ou qu’on a oublié de regarder. Tout ça, cette intention du regard est dans mon art, dans ma démarche […] Dans le buto il faut premièrement vider le corps, il devient comme une sorte d’enveloppe, une enveloppe de peau … [il faut] que ce corps soit « sans Je », pour pouvoir se métamorphoser en autre chose … ».

Et cela s’est concrétisé par exemple dans la réalisation d’une série de sculptures creuses anthropomorphes, à taille humaine, manufacturées à l’aide de fibres naturelles de lin prises dans une résine.

Ce parti-pris de vidage et de métamorphose s’étend à la matière, jusqu’aux déchets du corps pour en extraire, en exprimer un autre vivant :
« J’accentue la fonction du regard dans mon travail : qu’est-ce qu’on regarde et comment on regarde ? Je choisis ce qu’on n’a pas envie de regarder mais par contre qui existe autour de nous, par exemple la poussière comme matière première, que je prends pour cette raison là. Il ne faut pas qu’elle existe autour de nous mais je la prends, et elle apparaît énormément dans l’espace de l’exposition, je veux la rendre visible en rapport à ce regard […] La poussière est reliée au vivant, déjà. Quand c’est sale il y a quelque chose en chacun de nous qui nous dérange, nous fascine! Il y a toujours là dedans beaucoup de micro-insectes, et en plus on jette notre regard [dessus], donc ce qu’on peut sentir dans ce sale c’est déjà du vivant. Et c’est par là qu’on trouve en nous le vivant. Je sens le matériau par là. »

Au delà de la question de vidage du corps, il y a après cette matière inerte et il s’agit d’y trouver ou d’y retrouver le vivant. Finalement c’est vous-même qui insufflez le vivant ?

« Oui c’est moi, avec ma main, et ça va devenir quelque chose d’autre. Dans le buto ils ont vidé leur caractère, c’est à dire qu’ils ont « vidé le Je », du coup ils sont métamorphosés, devenus quelque chose d’autre par le corps … et moi c’est par ma main, avec le matériau […] Finalement l’impossibilité je ne l’ai jamais pensé dans ma tête ! J’ai traversé ça, j’ai déjà vidé le corps pour, après, trouver d’autres possibilités …. Je dépasse le corps comme objet pour trouver autre chose au delà, pour réveiller quelque chose de vivant en nous quand on voit ça […] et je rejoins Artaud qui, dans « Le Théâtre de la peste », dit que la peste permet [de trouver] l’énergie vitale, et c’est « vitale » qui pour moi est importante. »

Yuhsin U Chang a choisi de contourner l’impossible par le vidage du corps … pour (re)trouver le vivant. On voit là une autre manière d’être animé par l’impossible dans la création, que celle du metteur en scène Laurent Bazin qui, dans un précédent entretien que nous avons rapporté, se définissait comme « un créateur de vivant ».

Geneviève Mordant

Prochaine rencontre
mercredi 18 mai 2016

20h30
à Cachan

Yuhsin U.Chang, Poussière, 2008. Courtesy de l’artiste / Galerie YR, Paris – Photo © Pierre Antoine – Musée d’Art moderne de la Ville de Paris/ARC – Palais de Tokyo 2010.

Yuhsin U Chang. Série « Endovegetalis humanoid ».

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