Interview d’Annie Zadek

Vecteur Théâtre et Psychanalyse

Par Marie-José Asnoun, Sarah Dibon
et Susanne Hommel

Faire passer ce tremblement
[1]

 

Marie-José Asnoun : Pourquoi Nécessaire et pourquoi Urgent ?

Annie Zadek : Nécessaire et urgent à partir de ce que j’appelle un schisme — l’antisémitisme, l’antijudaïsme, l’antisionisme — qui a sévi en France à partir de 2000, et que j’ai senti, comme beaucoup de juifs de gauche, dès la fin des années 90. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi je souffrais de ça alors que toute cette culture ne m’avait pas été transmise du tout. Donc je me suis mise à souffrir de la douleur au membre fantôme. J’en ai souffert très longtemps, jusqu’au moment où j’ai décidé de connaître les raisons de cette souffrance. Jusque-là, j’étais assimilée, dissimulée dans la culture française et j’en étais très heureuse. Cela m’est alors tombé dessus et je ne savais vraiment plus qui j’étais. J’ai perdu à ce moment-là ce qui était ma famille de cœur, les intellectuels français de gauche. Et si je ne sais pas qui je suis, je ne peux pas écrire, je ne peux pas dire je. Tout en sachant très bien que ce « Je » n’est pas « moi ». C’est comme ça que je comprends le « Je est un autre ». Le je de l’écrivain, le je qui écrit, qui dit je dans le livre n’est pas le moi de l’écrivain. L’évidence du je avait complètement volé en éclat et il a fallu le reconstruire pas à pas. C’est comme ça que je suis devenue juive. Je suis devenue juive parce que j’ai souffert d’une judéité qui ne m’avait pas été transmise par mes parents et qu’il me fallait l’étudier, la considérer, la mettre à distance. Ça a été Souffrir mille mort, Fondre en larmes[1]. Puis Douleur au membre fantôme[2] puis Nécessaire et urgent[3]. C’est la trilogie des derniers livres.

J’ai essayé d’extraire de cette réalité une vérité qui soit prise en compte, et pas seulement par les juifs. Ainsi, parmi les centaines de questions de Nécessaire et urgent, celles-ci : « En quelle langue est-ce qu’ils [vos parents] vous parlaient ? Vous parlaient-ils russe ? Français ? Allemand ? Polonais ? Autre ?[4] Autre en italique désigne certes le yiddish mais, en ne le nommant pas explicitement, je le « déterritorialise » (…)

Quant à l’urgence c’est la question de ma fin prochaine, c’est à dire les questions concernant la toute fin. Où vais-je me faire enterrer et comment, suivant quel rite ? Ça c’est mon qui suis-je ? Si je veux savoir qui je suis, alors, je dois savoir comment ça va finir. L’urgence est celle de décider, de choisir.

Susanne Hommel : L’urgence subjective est un des premiers concepts de Freud. C’est die Not des Lebens

A.Z. : Pour moi Freud est aussi un grand écrivain, un grand styliste. Ce qu’il écrit est non seulement nécessaire mais aussi totalement beau à lire. Il décrit des images qui m’ont nourrie intensément, comme, entre autres, celles de L’homme aux loups.

Sarah Dibon : Dans votre texte Comment j’ai écrit Souffrir mille morts, Fondre en larmes [5], vous parlez du style que vous utilisez pour découper la réalité afin d’en extraire une vérité. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur ce qui fait votre style ?

A.Z. On me demande souvent « Ah vous êtes écrivain ? Formidable ! Et qu’est ce que vous écrivez ? Sur quoi ? » J’essaie de répondre que c’est sur l’amour, sur la mort, etc. Mais ça n’est pas l’important. L’important c’est le comment — comment j’écris. Pour Nécessaire et urgent, si on voulait en donner le pitch (!), qu’est-ce qu’on va dire ? C’est sur l’exil ? Mais non, ce n’est pas sur l’exil, c’est sur le désir de partir, de filer de chez soi, de rompre avec le cocon, de rompre avec la génération précédente. Ce qui compte dans Nécessaire et urgent ce n’est pas l’exil, ce n’est pas le désastre de ce qui s’est passé derrière le dos des gens qui sont partis « la fleur aux lèvres ». C’est comment ça nous imprègne encore et toujours, qu’on le sache ou pas. Donc j’ai essayé de mettre en avant, par cette suite de questions, la façon dont cela nous imprègne, d’autant plus en cette période où il y a des millions d’exilés, et où on est dans le pathos le plus total, comment c’est aussi une force de vie.

En fait, le style pour moi c’est le stylet. C’est avec ce stylet que je découpe la réalité mais cette réalité je dois la transformer en vérité. Il n’y a que comme ça que ce que je veux en dire va être audible par le public, par les uns et par les autres, par ceux qui vont bien vouloir se laisser aller à interroger cette « dégelée » de questions.

S.D. : La forme de Nécessaire et urgent en effet est très différente de celle de La condition des soies.

A.Z. : C’est le même style mais pas la même forme.

 

S.D. : Je trouve que les questions qui sont posées dans Nécessaire et urgent touchent le corps.

S.H. : Oui, ça percute le corps.

A.Z. : Totalement. Ça c’est le style Zadek. C’est mon coté fille de tailleur. On taille, on coupe, on coud, les tissus, les couleurs, les matières. Mes maisons d’enfance c’était dans les rouleaux de tissus. Et mes premières écritures c’était donner des noms aux modèles qui chaque année devaient commencer par une certaine lettre. J’avais ce rôle parce que mes parents ne parlaient pas bien le français, mais ils me parlaient toujours en français avec cet accent yiddish dont je suis nostalgique. En tout cas, la matière, le matiérisme, est très Zadek et fait partie de mon style. L’humour fait aussi partie de mon style. Même dans le pire, il y a des choses drôles.

S.H. : Quand j’ai lu votre ouvrage, j’ai immédiatement pensé à Anne-Lise Stern[6] et à Annette Wierviorka, qui étaient très proches.

A.Z. : Je me sens quant à moi plus proche des objets d’étude d’Annette Wierviorka[7], depuis ses études sur Les Livres du souvenir avec Itzhok Niborski,[8] jusqu’à l’Ère du témoin.[9]

S.D. : Pourquoi avoir choisi cette forme exclusivement interrogative ?

A.Z. : La question originelle était comment raconter tout ça. Je ne voulais pas faire un roman. Si on dit, en altérant complètement la pensée d’Adorno, que le poème est barbare après Auschwitz, ce qui est vrai pour moi c’est que la poésie et la littérature d’avant Auschwitz ne sont plus possibles après Auschwitz. C’est pour ça que les romans, le romanesque pour moi ne sont plus possibles. Il faut tenir compte du schisme auschwitzien dont parle Adorno jusqu’à Kertesz. Aujourd’hui, je suis sûre qu’on ne peut plus parler de la beauté et de la nature comme on en parlait avant Auschwitz. Pas plus de la musique parce qu’on a su que la musique était présente dans les camps tout le temps, ainsi que la « grande » musique, et la « grande » culture, alors ça vient de là aussi.

J’ai trouvé que si je voulais parler de toutes ces questions non-posées, de tout ce vide transmis, alors je n’avais qu’une chose à faire, c’était poser enfin toutes ces questions. Et des questions dont pourtant je connaissais, pour certaines, la réponse. Il s’agissait de trouver la forme adéquate pour faire passer cette interrogation, faire passer ce tremblement. Il n’y a pas plus accrocheur qu’une question. D’ailleurs le signe même du point d’interrogation est un crochet.

J’ai trouvé ce « concept » (dans le sens d’artistes conceptuels comme Jochen Gerz), comme étant la forme adéquate, la forme dont j’étais sûre qu’elle permettrait un accusé de réception, afin que ce qui était personnel devienne interpersonnel.
Quant au théâtre, il permet qu’il y ait davantage d’auditeurs et de récepteurs que les lecteurs de poésie contemporaine.
Si je réduis, concentre, densifie la théâtralité, je dirais que c’est quelqu’un debout, pas forcément sur scène, qui s’adresse à d’autres. Ces autres écoutent, regardent, scrutent, dans le silence et – quand les choses se passent bien – dans une forme de communion.

M.J.A. : Pourrait-on dire que Nécessaire et urgent est une mise en forme pour border l’indicible ?

A.Z. : Je ne crois pas à l’indicible. Je pense que pour des artistes et des écrivains, des créateurs… ce mot n’est pas possible. C’est un mot de facilité. Je pense que les psychanalystes et les artistes ne peuvent pas accepter les termes d’innommable, d’indicible et d’irreprésentable.

S.H. : Justement les psychanalystes vont le plus loin possible jusqu’au bord de l’innommable ou de l’indicible. Mais il y a un tout petit truc au bout qui est innommable

A.Z. : Peut-être, alors ça…

M.J.A. : Nécessaire pour tous ?

A.Z. : Pour nous les contemporains. Et quel que soit notre âge. Et jusqu’à combien de strates ou de générations ? Donc nécessaire et urgent.
Je pense que très clairement je n’ai voulu écrire que des livres nécessaires. J’ai une trop haute — sans doute juive — idée du livre, comme étant vraiment la nécessité absolue. Et les livres, les choses intéressantes ne m’intéressent pas. Et je l’écris en gros dans Vivant[10] : «Tout est intéressant mais rien n’est nécessaire». Et je ne veux pas écrire des livres intéressants. Je n’en ai rien à faire. Vraiment rien. Je ne veux même pas les lire. Donc je veux écrire des livres nécessaires. Je pense qu’à partir du moment où on décide d’être un écrivain… je ne veux pas être dans ce flux de production. Cela ne m’intéresse pas.
Je ne veux pas les lire et je ne veux pas des livres qui écrivent après Auschwitz comme avant Auschwitz.

M.J.A. : L’urgent est aussi prendre en considération ce réel ?

A.Z. : Considérer, étudier, analyser et tirer les conséquences. Pour moi les conséquences sont littéraires. Quand je dis littéraire, ce n’est pas le romanesque, c’est que je dois faire des livres qui rendent compte de ce processus de considération. En essayant d’extraire de cette réalité une vérité qui soit prise en compte comme vous le disiez.

S.H. : Vous parlez d’un milieu nourricier vital ?

A.Z. : C’est être saisie par la beauté. (…) Je regarde, par exemple, la rotonde de Ledoux au bout du Bassin de la Villette et je suis heureuse. Je me suis dit : « je reste ici, je ne veux plus partir. Je renoue avec la beauté ».

Vous pouvez encore réserver vos places auprès de Myriam au 01 44 62 52 82.

Attention spectacle à 19 heures

[1] Zadek A., Souffrir mille morts, Fondre en larmes, Éditions de l’URDLA, Villeurbanne, 2004, 2009.
[2] Zadek A., Douleur au membre fantôme (Figures de Woyzeck), Éditions Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2004.
[3] Zadek A., Nécessaire et urgent suivi de La Condition des soies, Les Solitaires Intempestifs, Besançon, 2016, p. 19.
[4] Zadek A., op. cit., p. 19.
[5] Pour le cycle de conférences « Mémoire et représentation », Mémorial des Enfants Juifs Exterminés, Maison d’Izieu, mai 2005. http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/+Comment-j-ai-ecrit-Souffrir-mille+.html
[6] Stern A.-L., Le savoir déporté, Camps, histoire, psychanalyse, La Librairie du XXIe Siècle, Seuil, Paris 2004.
[7] Wieviorka A., est une historienne française, spécialiste de la Shoah et de l’histoire des Juifs au XXe siècle depuis la publication en 1992 de sa thèse, Déportation et génocide – Entre la mémoire et l’oubli.
[8] Niborski I., Wieviorka A., Les livres du souvenir : Mémoriaux juifs de Pologne, Coll. Archives (n° 93), Gallimard Paris, 1983.
[9] Wieviorka A., Ère du témoin, Plon, Paris, 1998.
[10] Zadek A., Vivant, Les Solitaires intempestifs, Paris 2008.

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