Chercheur de trouble

Vecteur Théâtre et Psychanalyse

Rencontre avec Guillaume Vincent
par Cécile Germain

Metteur en scène et auteur de Rendez-vous Gare l’Est, Guillaume Vincent s’est à son tour prêté au jeu de l’interview et du rendez-vous, en amont de la rencontre qui aura lieu le 24 juin avec Clothilde Leguil à l’issue de la représentation.

Cécile Germain : De quelle manière avez-vous rencontré le théâtre ?

Guillaume Vincent : Enfant j’ai assisté à des représentations par le biais de l’association du Théâtre populaire d’Uzès. Ensuite j’ai fait un lycée théâtre et à la suite toutes les écoles de théâtre d’État : la faculté, le conservatoire et l’école du Théâtre national de Strasbourg.

C. G. : Quel a été le premier texte que vous ayez mis en scène ?

G. V. : Ma première pièce, c’était La Double Inconstance de Marivaux, montée avec des gens du conservatoire de Marseille et de la faculté d’Aix.
J’adore Marivaux, notamment pour le trouble qu’il peut entretenir entre les acteurs et les personnages. Une pièce notamment, Les Acteurs de bonne foi, m’a beaucoup marqué. Elle met en scène des acteurs qui répètent une pièce et où a lieu une sorte de confusion entre la fiction et leur réalité. L’un des personnages, qui, sur scène se fait maltraiter dans la réalité et dans la fiction, dit à un moment, au sujet de sa petite amie et du metteur en scène : « ils font semblant de faire semblant. » C’est une phrase qui a été assez marquante et déterminante dans mon envie de faire du théâtre. Marivaux, et notamment cette pièce, ont accompagné mon parcours et j’ai l’impression d’avoir monté beaucoup de mes spectacles avec, en arrière-plan, cette histoire de « ils font semblant de faire semblant ».

C. G. : Est-ce que c’est le principe que vous avez appliqué à Rendez-vous Gare de l’Est ?

G. V. : Il y a en tout cas une recherche d’un trouble. Le personnage d’Émilie est nommé comme ça à cause de l’actrice, ce qui peut créer une confusion. Par exemple, une fois, un spectateur a cru que l’actrice racontait sa propre histoire… Idem pour Émilie qui doit utiliser son propre prénom sur scène…

C. G. : Ce projet, Rendez-vous Gare de l’Est, de quelle façon a-t-il pris forme ?

G. V. : C’est quelqu’un que je connaissais très bien, mais sa maladie était un sujet tabou… L’hôpital, les médicaments… Mais je le savais qu’elle existait. Je pouvais aussi m’en rendre compte. Au début, il y avait l’envie d’en savoir plus et de témoigner… Je me suis dit que j’allais percer un mystère […] Je me suis très vite rendu compte que je ne pouvais parler que de mon point de vue. Ça a été déterminant dans le montage.

C. G. : Comment s’est effectué justement le choix des coupes ?

G. V. : Le montage a été très long à faire, tout comme l’idée du spectacle. Je voulais respecter la chronologie, j’étais très respectueux de la matière, je ne voulais pas prendre de libertés avec la matière réelle. Par exemple, le premier rendez-vous tournait autour des médicaments qu’elle prenait. Et de commencer par les médicaments, ça montait un mur. C’était très compliqué d’ouvrir le propos à la suite.

Finalement je me suis dit qu’il fallait commencer avec un élément que l’on n’attendait pas du tout, quelque chose de complètement banal, presque sans intérêt, comme « j’ai rendez-vous avec ma nièce »… C’est là où ça a vraiment été un travail de montage, c’est-à-dire décrire où elle vit, ce qu’elle fait comme métier, son amoureux… De commencer par quelque chose d’anodin, de poser le cadre, de faire en sorte que le public la connaisse. Et puis, une fois qu’il l’appréhende un peu mieux, commencer à parler de la maladie. Ça change tout dans le rapport au public. Quelque chose se tend dans l’écoute.

C. G. : Le procédé d’écriture choisi, l’interview, est un exercice littéraire particulier. Pourquoi ce choix ?

G. V. : Ce qui a été moteur, c’est Raymond Depardon. À côté de ses films, il a fait des objets-livres avec de courts textes accompagnés de photos. Il y en a un notamment, Paroles prisonnières, où justement, il met des petits moments de textes qui sont soit des choses extraites de son film, soit des rushs qui ont été coupés au montage.

J’avais travaillé sur cette matière à la fois réelle et irréaliste avec des élèves d’Asnières. C’est toujours quelque chose qui m’a intéressé et que j’ai ensuite exploré lorsque j’ai adapté Nous les héros de Jean-Luc Lagarce. J’interrogeais des acteurs qui parlaient d’eux à la première personne et qui rejouaient une partie de cette parole sur scène, toujours à la première personne.

Il s’agit d’utiliser une matière orale qui devient écrite pour ensuite devenir un texte. On dénature le principe même de la parole orale en l’écrivant.

C. G. : Est-ce que cela dénature aussi le principe de fiction ?

G. V. : Non. Lorsqu’on est sur une scène, à l’intérieur d’une mise en scène, on devient une fiction, une sorte de personnage. C’est d’ailleurs un des sujets de ma prochaine pièce Songes et métamorphoses*. Bien sûr, la forme sera très différente, il y aura 15 personnes sur scène, mais l’on va aussi retrouver des choses de ce travail. Par exemple les interviews…

C. G. : Le personnage d’Émilie donne parfois l’impression d’avoir eu envie de se mettre en scène durant les échanges.

G. V. : Il y a parfois un oubli de l’enregistrement, mais pour tout ce qui concerne le plus extraordinaire de la maladie, les crises, l’hôpital, la conscience de l’auditoire est là. C’est aussi pour cela que cela s’appelle Rendez-vous… et pas « portrait à la dérive ». Même si je suis l’élément invisible du spectacle, ce sont les rendez-vous et mon regard sur elle qui sont au centre de la pièce… C’est vraiment le tableau et le cadre. Par exemple, j’ai volontairement laissé « comme dit ta mère… ». On voit qu’elle s’adresse vraiment à un interlocuteur, même si l’on ne sait pas grand-chose de lui.

C. G. : Émilie a une parole très libre et souvent très lucide…

G. V. : Ce qui est intéressant, c’est de voir de quelle façon le politique ou l’actualité résonnent chez des êtres plus sensibles que d’autres et comment, finalement, les gens dits normaux sont.

Il y a une sorte d’indifférence vis-à-vis des gens qui mendient, de l’extrême pauvreté, des familles à la rue, par exemple. Si l’on était sensible, on ne pourrait pas continuer à les ignorer.

Donc on a une carapace, et cette carapace de la normalité, elle peut aussi se questionner par ces fous qui ne supportent pas ce monde insupportable.

 

Vous pouvez encore réserver vos places
auprès de Myriam au 01 44 95 58 81

Le 24 juin à 20h30

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