Lecture du texte de J.-A. Miller de 1985, Extimité

Vecteur
Psychanalyse et Littérature

Compte rendu séance du
15 juin 2016

Par Marie-Christine Baillehache

Dans son texte « Extimité », J-A Miller pose la question de savoir ce qui fait que l’Autre est Autre. Partant de la définition de Lacan situant le sujet comme l’Autre de l’Autre, il re-questionne à partir du séminaire de Lacan sur les psychoses ce qu’il en est de l’Autre de l’Autre comme « un Autre qui fait la loi à l’Autre. ». Cet Autre qui fait la loi à l’Autre du langage, qui en établit les règles, en accepte ou en rejette les formulations, est cet Autre de la loi qui sait ce qu’il est possible de dire « à bon droit ». « C’est une position contre laquelle Lacan s’est élevé, après l’avoir formulée. […] Ca va d’ailleurs de pair avec la dévalorisation du Nom-du-Père comme signifiant de l’Autre de la loi, jusqu’à n’en plus faire que le bouchon, la couverture de ce qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre du langage. » Le langage ne fonctionne que dans le langage sans être pour autant « identique à soi ».La jouissance est précisément ce qui fait que l’Autre est Autre. Cette jouissance est cette constante altérité interne à l’Autre. Dénonçant la position humaniste contemporaine qui s’appuie sur l’universalisation du Discours de la Science, J-A Miller en pointe la conséquence majeure : la désorientation des jouissances où cet Autre universel du Discours de la Science laisse chacun. Rappelant que Lacan en 1975 dans Télévision prophétisait la montée du racisme, il donne toute son importance, au-delà des causes économiques, sociales et géopolitiques, à « ce reste qui est ce qu’on pourrait appeler les causes obscures du racisme. » et articule le racisme moderne à la désubjectivation qu’opère l’Autre de l’universel et du progrès du discours de la Science. La colonisation des « sous-développés », la ségrégation, l’universalisation du réel, l’esclavage, le recours à la religion, la tradition, les discours d’extrême droite,… sont autant de modalités de cette prétention à l’universalisation. Or, le mode de jouissance propre à chacun s’oppose et limite le mode universel du Discours de la Science et de la mondialisation du marché du Discours Capitaliste qui s’y articule. « L’impératif de jouissance dont chacun est esclave » et le Non-Rapport-sexuel qui s’en déduit font achopper la montée moderne du « sujet aboli ».

« La psychanalyse, en ce sens là, hérite du sujet de la science, du sujet aboli ou universalisé de la science. C’est un sujet spécialement égaré quant à sa jouissance, parce que ce qui pouvait l’encadrer de la sagesse traditionnelle a été corrodé, a été soustrait. Il me semble que c’est ce qu’il faut saisir pour situer le racisme moderne avec ses horreurs passées, présentes, et à venir. »

 

Duane Hanson
Supermarket shopper

 

Par Alexandre PECASTAING

La haine de l’Autre, pose la question de savoir en quoi cet Autre est Autre. Le livre de T-N Coates, aborde cette question sur le plan imaginaire, symbolique et réel. Sur le plan Imaginaire, il s’agit de la haine du noir en tant que visiblement noir. Il s’agit de la haine d’une différence qui se présente d’abord comme bien visible. Le « blanc » fait exister le « noir » pour se croire « blanc ». Cette croyance imaginaire lui est essentielle pour alimenter celle du Rêve américain. Dans « Extimité », J-A Miller fait valoir que, pour le blanc nord-américain, la fabrication du noir est nécessaire à son évitement de l’angoisse d’avoir à se haïr soi-même. Dans la haine de l’Autre, il y a quelque chose de plus que l’agressivité imaginaire, quelque chose de plus que le problème des imagos. Dés 1948, dans son texte « L’agressivité en psychanalyse », Lacan souligne l’importance de pulsion de mort dans les enjeux agressifs imaginaires, anticipant sur sa catégorie du réel qui développera par la suite (le texte de Lacan)[1]. Cette pulsion de mort se présente comme une constante dont la dimension non-négociable va au-delà de l’agressivité imaginaire et qui mérite le nom de haine. Cette haine pulsionnelle met en jeux la jouissance, celle de celui qui hait et celle de celui qui est haï. Le noir est celui qui supporte cet enjeu de jouissance. Il la supporte en tant qu’il est celui dont la jouissance ne convient pas. Il est celui qui est visé dans sa jouissance comme Autre. La haine du blanc contre le noir vise le réel dans l’Autre.  La haine vise la jouissance de l’Autre. Elle se situe sur le plan réel, au-delà du plan imaginaire. C’est là la forme la plus générale de ce racisme moderne tel que nous le vérifions. C’est la haine de la façon particulière dont l’Autre jouit.

[1] Jacques Lacan, L’agressivité en psychanalyse, texte de 1948, Ecrits I, éd. Points, p. 105 à 109

 

Duane Hanson
Queenie II, 1988, Polychromed bronze, with accessories, Life-size

Prochaine rencontre
mercredi 12 octobre 2016

à 20h
Hôtel Hilton Paris Opéra

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