Don Juan : rire du Pas-Tout

Éclats de Paris

par Marie-Christine Baillehache

« une piste de cirque où se succèdent, dans une dramaturgie de zapping, une succession de numéros interchangeables. »
Jean-François SIVADIER

Jean-François Sivadier met actuellement en-scène, à l’Odéon, l’emblématique pièce de Molière « Don Juan », avec le choix dramaturgique affirmé d’en faire une tragi-comédie célébrant, en Don Juan lui-même, la force vitale du théâtre contre l’obscurantisme.

On le sait, Molière écrivit cette pièce en réplique aux dévots de son temps qui firent interdire par le roi les représentations de son « Tartuffe& ». Et il ne recula devant rien pour dénoncer l’ordre et la morale censurant de l’Eglise. Son « Don Juan » est un libertin dont les dénonciations radicales et les moqueries puissantes repoussent les limites imposées par le discours religieux pour affirmer une altérité. L’institution du mariage, la croyance en un Dieu maitre du discours, le respect sacré de la mort y sont autant les cibles des blasphèmes provocateurs du Don Juan de Molière que l’affirmation de la puissance de vie de son théâtre.

En s’emparant du « Don Juan » de Molière, et à l’instar de son héros qui remet en question les représentations et les certitudes établies par le Discours Maitre, le choix de mise-en-scène de J-F Sivadier bouscule les règles stables du théâtre classique et fait de la scène théâtrale « une piste de cirque où se succèdent, dans une dramaturgie de zapping, une succession de numéros interchangeables. »[1] Dans une adresse directe au publique, les acteurs multiplient les apartés facétieuses, enchainent les métamorphoses et les jeux de mots, mêlent les situations burlesques et les tirades philosophiques. Il s’agit que les acteurs et les spectateurs acceptent d’être déstabilisé dans ce qu’ils savent déjà, s’engagent avec leur corps vivant et mouillent leur chemise. La mise-en-scène de J-F Sivadier, comme Don Juan lui-même, repousse les limites établies et maintenant les acteurs et les spectateurs dans une insécurité permanente les libèrent de toute détermination fixe. Comme Don Juan, elle se veut indéfinissable.

« Il n’est rien qui puisse arrêter l’impétuosité de mes désirs. Je me sens un cœur à aimer toute la terre ; et comme Alexandre, je souhaiterais qu’il y eut d’autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. »[2]

Son choix dramaturgique, sa direction d’acteur et sa mise-en-scène reprend à son compte la double dimension tragi-comique de la figure donjuanesque. De blasphèmes en blasphèmes, de pistes brouillées en pistes brouillées, de formes théâtrales antagonistes en registres théâtraux opposés, son Don Juan campe ce Fou du Roi qui fait chuter le Nom-du-Père en se moquant de sa jouissance phallique et en réduisant sa statue de Commandeur à une statue de carton-pâte. Avec Lacan, J-F Sivadier reconnait dans la parole sans cesse équivoque de ce « faiseur de mots » qu’elle « n’est pas simplement du cynisme, ni un jeu plus ou moins injurieux du discours. […] Il ne s’agit pas seulement d’un jeu de dissimulation, mais d’un jeu d’esprit, qui s’établit au niveau des signifiants et dans la dimension du sens. »[3] Ce clown scandaleux l’affirme : « Non, non, la constance n’est bonne que pour des ridicules. »[4]

De Molière à J-F Sivadier, Don Juan, contre toute norme établie, jouit du manque phallique et nous renvoie au manque de signifiant dans l’Autre que Lacan fait équivaloir au sexe féminin lui-même. Sa jouissance infinie a tout de « l’odore di Femina ». « J’ai une pente à me laisser aller à tout ce qui m’attire. »[5] Figure de Pas-Tout, Don Juan renvoie chacun à ce que la psychanalyse reconnait comme l’altérité radicale de la jouissance du corps de l’Autre ; jouissance pas-toute que la haine du Maitre contemporain veut discipliner, réduire, tuer.

Cette tragique haine de l’Autre, Molière et son Don Juan, J-F Sivadier et son théâtre, choisissent de la combattre en ne lui donnant pas consistance avec la puissance du rire de comédie qui implique fortement le spectateur. « Mais n’oublier pourtant pas que la fonction de la comédie n’est légère qu’en apparence. Par le seul fait du jeu du signifiant, par la simple force de l’articulation signifiante […] la comédie nous fait retrouver ce que Freud nous a montré être présent dans l’exercice du non-sens. Ce que nous voyons surgir, c’est le fond, quelque chose qui se profile au-delà de l’exercice de l’inconscient, et où l’exploration freudienne nous invite à reconnaitre le point par où se démasque le Trieb. […] Car le Trieb n’est pas loin de ce champ de Das Ding vers quoi je vous invite cette année à recentrer le mode sous lequel se posent autour de nous les problèmes. »[6]

« Avec Nicolas Bouchaud, nous nous sommes dit : « Oui, c’est vraiment Don Juan qu’il faut faire…, maintenant ! … » C’était en Janvier à Grenoble, pendant la tournée de « La vie de Galilée » … nous regardions les images des attentats de Charlie. »[7]

« Je m’érigerai en censeur des actions d’autrui, jugerai mal de tout le monde, et n’aurai bonne opinion que de moi. Dés qu’une fois on m’aura choqué tant soit peu, je ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine irréconciliable. Je ferai le vengeur des intérêts du Ciel, et sous ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai d’impiété, et saurai déchainer contre eux des zélés indiscrets, qui sans connaissance de cause crieront en public contre eux, qui les accableront d’injures, et les damneront hautement de leur autorité privée. »[8]

Marie-Christine Baillehache

[1] Jean-François Sivadier, Septembre 2016.
[2] Molière, « Don Juan ou le festin de pierre. », Acte I, scène 1, Ed. Librio 2015, p. 14.
[3] Jacques Lacan, Séminaire VI « Le désir et son interprétation », 1958-1959, Ed. De La Martinière 2013, p. 394-39 4.
[4] Molière, Idem, Acte I, scène 1, p. 13.
[5] Molière, Idem, Acte III, scène 5, p. 51.
[6] J. Lacan, Séminaire VII « L’éthique de la psychanalyse. », 1959-1960, Ed. Seuil 1986, P. 108.
[7] J-F Sivadier, Juillet 2016.
[8] Molière, Idem, Acte V, scène 2, p. 74.

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