Éclats de Paris

« La ronde » de Schnitzler ou de l’importance d’être importun

par Marie-Christine Baillehache

Ecrite en 1897, publiée en 1903, jouée en 1920, condamnée comme « œuvre pornographique d’un auteur juif » par les conservateurs antisémites autrichiens en 1921 puis brulée lors des autodafés de 1933, la pièce d’Arthur Schnitzler « La ronde » n’en finit de faire scandale. Traduite et scénarisée par Guy Zilberstein et mise-en-scène par Anne Kesler au Vieux-Colombier jusqu’au 8 Janvier, elle continue d’interroger notre 21° Siècle envahi par le discours de la science qui écrase toutes illusions désirantes et autorise toutes les formes de la pornographie, sur cette vérité que la psychanalyse vise et qui dérange : la sexualité comporte un impossible à dire. Cette aporie structurale radicale, E. Laurent, lors du débat organisé par le collectif Théâtre-Envers suite à la représentation de ce Dimanche 11 Décembre, la renvoie à ce moment répété de «  La ronde » où « l’on couche et comment on s’adresse à l’Autre avant et après. » Rappelant que J. Lacan avait prédit que notre siècle donnerait à la pornographie « une présence inédite », E. Laurent centre les dix rencontres entre les hommes et les femmes de cette pièce de Schnitzler sur ce moment où la comédie des sexes cesse pour laisser place au rapport sexuel : « Il y a la comédie des sexes et il y a quand la comédie s’arrête. » Comme le souligne Anne Kesler : « On peut rire avant ou après, mais pas dans ce moment d’intimité. »

Ce moment d’intimité des jouissances, Anne Kesler en fait ce que l’écriture d’A. Schnitzler a visé comme ce qui est « au plus prés de l’irreprésentable ». Ce moment où le mot défaille à dire ce qui se passe dans le rapport sexuel, A. Schnitzler en prend le relaie et le représente en usant des points de suspension, tandis que les couples de sa pièce le voile par leurs paroles échangées avant et après le rapport sexuel. Pour représenter à son tour dans sa mise-en-scène ce défaut du langage et ce suspens des semblants de la comédie des sexes, A. Kesler projette dans une vidéo un vol groupé d’oiseaux traçant des volutes mouvantes dans le ciel. Parce qu’au moment où chacun veut jouir, chacun est pris dans ce suspens de son inconscient, les points de suspension de l’écriture, la parole de la comédie des sexes et la trace du flux des oiseaux dans le ciel viennent border au plus prés l’impossible à représenter le rapport sexuel.

Alors que le Discours de la Science assigne à résidence et laisse s’affirmer la volonté de jouir, « La ronde » d’A. Schnitzler continue de souligner la nécessité de préserver un espace et un temps d’imagination pour traiter la jouissance innommable. Eric Laurent le rappelle avec J. Lacan : « La psychanalyse est ce qui permet de respirer à l’âge de la science. Elle maintient l’espoir à l’époque de la certitude. » Cet espoir de l’art, G. Zilberstein, pour qui « La science doit se conjuguer avec l’art et la psychanalyse est un art », le soutient en introduisant dans la pièce d’A. Schnitzler un personnage supplémentaire : un plasticien, Ludwig Hoeshdorf, interroge, par le biais de son installation intitulée   « Chromosomes énigmatiques », le désir qui a présidé à sa naissance et pose sa question aux dix couples qui se font et se défont dans une ronde mystérieuse : si son père est un soldat américain affecté à Berlin dans les années 80 et si sa mère est une prostituée vivant dans une chambre sordide, si son père est un fils de bonne famille et sa mère est une actrice célèbre ayant bien connu Marlène Dietrich, si son père est un comte rencontrant la prostituée, si … Chaque rencontre de cette ronde des couples donne à la jouissance innommable son cadre qui préserve le désir. Chaque rencontre de l’homme et de la femme préserve entre les lignes ce qui ne se dit pas faisant ainsi résonner quelque chose de l’inconscient de chacun tandis que les corps font vibrer les mots qu’ils échangent. Chaque rencontre avant et après le rapport sexuel ménage les malentendus et voile de poésie ce que la jouissance pornographique de notre 21° Siècle écrase dans l’obscénité. Ainsi, l’art et la psychanalyse approchent patiemment et sans effroi la vérité du Non-Rapport-Sexuel.

Si au début du XIX° Siècle, la pièce d’A. Schnitzler « La ronde » soulève le scandale de la sexualité, au XXI° Siècle, l’art et la psychanalyse restent ces « importuns » capables de nous rappeler qu’il est toujours aussi impossible de représenter le Rapport sexuel.

Marie-Christine Baillehache

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