De la brulure intérieur à l’écriture : le pas de Coates

Compte rendu séance de
décembre 2016

Jeudi 19 janvier 2017, nous poursuivrons notre travail avec Achille Mbembe « Politiques de l’inimitié » et le roman de Gaël Faye « Petit pays ».

De « la brulure intérieur » à l’écriture : le pas de Coates.
« la désincarnation est une forme de terrorisme »[1]

Avec « Une colère noire : lettre à mon fils. », T-N Coates s’appuie sur les écrits littéraires et politiques qui, de J. Baldwin à F. Fanon, l’ont précédé pour interpréter de façon singulière la haine raciste sur laquelle s’est bâtie l’Amérique démocratique. Le succès international et les prix Hillman en 2012 et Georges Polk Award en 2014 obtenus pour ses écrits, témoignent que cet écrivain noir américain sait puiser dans la culture noire pour savoir dire le réel de la haine raciste auquel chaque noir américain a à faire face. Comme le souligne Alain Mabankou dans sa préface, c’est en donnant à son écriture « une acuité et une justesse singulières » qu’il redonne toute sa modernité aux « grands principes civiques que notre époque semble de plus en plus gommer. »[2]  

Son acuité nouvelle, T-N Coates l’ancre dans la peur de « perdre son corps »[3] . Cette peur de voir son corps libidinal détruit par la haine raciste du « Rêve blanc », tout noir américain en fait l’expérience viscérale et angoissante. Il sait que son corps est en danger permanent. « Etre noir, dans le Baltimore de ma jeunesse, c’était comme être nu face aux éléments – face aux armes à feu, face aux coups de poing, aux couteaux, au crack, au viol et à la maladie. Cette nudité n’a rien d’une erreur, rien de pathologique. Elle n’est que le résultat logique et volontaire d’une politique, la conséquence prévisible de ces siècles passés à vivre dans la peur. […][Cette peur] n’est que le prolongement de cette agression physique ».[4] Pour T-N Coates, chaque noir, mais au-delà chaque homme, dont le corps est réduit à un objet destructible est « en guerre pour la possession de son corps, et cette guerre [est] celle de toute une vie. »[5] Il soutient que dans cette guerre, le devoir de se protéger du pouvoir absolu qu’un blanc s’octroie sur son corps, ne fait pas du noir une victime. Il affirme que les impulsions que la haine raciste provoque, chaque noir a à s’en faire le responsable. Et c’est à l’adresse de son fils qu’il écrit : « Ta grand-mère ne m’apprenait pas comment me comporter en classe. Elle m’apprenait comment questionner sans cesse le sujet qui m’inspirait le plus de sympathie et me faisait le plus réfléchir, c’est-à-dire moi-même. C’était ça la leçon : je n’étais pas innocent. Mes impulsions n’étaient guidées par aucune vertu infaillible. Et sachant que j’étais ni plus ni moins humain que les autres, cette leçon était forcément valable pour tous les êtres humains. »[6]

Pour extraire le corps noir de sa réduction à un objet-paria, T-N Coates fait très tôt le choix de l’écriture en lui donnant pour « phare »[7] ses peurs, ses inquiétudes et ses vertiges intellectuels. C’est en partant d’abord de ses propres impulsions ressenties comme une brulure intérieure qu’il s’arme de l’Autre de sa culture noire et écrit sans équivoque le rejet haineux de l’être de l’Autre. Nouant sa propre jouissance mortifère consumant son corps libidinal à sa passion des livres – ceux de son père chef local des Black-Panthers, ceux de son grand-père sur l’histoire et les cultures noires, ceux de ses études d’Histoire à l’Université Howard -, il parvient à se déprendre du réel de la haine raciste et à l’enserrer.

Ecrivain noir américain, T-N Coates trouve dans sa nécessité d’interroger « l’origine du gouffre »[8] haineux de quoi « ennoblir […] ce vide, cet inconnu, cette douleur, ce questionnement. »[9] Les poètes pour Sujet Supposé Savoir essentiel, il centre sa question sur son corps jouissant et élucubre un savoir capable de secouer le Rêve d’être blanc et d’extraire le corps noir hors des slogans injurieux, pour lui donner « de la couleur et de la texture. »[10] « Bien mieux que toutes mes allitérations sur les fusils, les révolutions ou les hymnes à la gloire des dynasties perdues de l’Antiquité africaine […] la poésie, ça consistait à analyser mes réflexions jusqu’à ce que les scories du raisonnement disparaissent pour laisser place aux vérités froides et brutales de la vie. »[11] Extraire le corps noir de sa réduction à l’objet vulnérable du rêve d’un Autre implique non seulement de refuser l’idée de se faire l’objet du rêve d’un Autre mais plus radicalement de refuser l’idée même du rêve pour soi-même. Il s’agit de garder sa lucidité face au réel sans s’en extraire. « Mais peut être étais-je moi aussi capable de pillage […] Peut-être que je l’avais déjà fait. La haine donne une identité. Le nègre, la pédale, la salope illuminent […] de manière ostensible ce que nous ne sommes pas […] Nous attribuons des noms aux étrangers que nous haïssons et nous nous trouvons dés lors confirmés dans notre appartenance à la tribu. »[12] Il s’agit d’écarter avec force toute certitude identitaire, toute « idée réconfortante d’une loi divine ou de contes de fées fondés sur un sens implacable de la justice »[13] et toute victimisation sacrificielle, pour se faire résolument responsable de la jouissance de son corps « d’une manière inconnue des autres »[14].

Pour T-N Coates, jouir de son propre corps passe par l’écriture résolument orientée par le réel le plus trouble et le plus inconnu de l’Autre. Parce que pour cet écrivain noir américain, la matérialité du corps s’impose quand une bale le traverse, son choix d’écriture est de dénoncer le racisme contre les noirs du Rêve blanc américain en mettant son propre corps dans le coup. Avec cet usage singulier de son corps de jouissance, il parvient à « subir, pâtir le moins possible »[15] du réel qui le pousse à écrire. Avec « Une colère noire : lettre à mon fils. », T-N Coates, écrivain noir engagé, pose un acte qui introduit la part de corps nécessaire pour ne pas mentir sur le réel et pour jouir de la vie.

[1] Ta-Nehisi Coates, « Une colère noire : lettre à mon fils », 2015, Ed. Autrement, 2016, p. 151.

[2] Alain Mabankou, préface à T-N Coates « Une colère noire : lettre à mon fils », p.10.

[3] Ta-Nehisi Coates, Idem, p. 21.

[4] Ta-Nehisi Coates, Idem, p. 36.

[5] Ta-Nehisi Coates, Idem, p. 37.

[6] Ta-Nehisi Coates, Idem, p. 51.

[7] Ta-Nehisi Coates, Idem, p. 78.

[8] T-N Coates, Idem, p. 73.

[9] T-N Coates, Idem, p. 75.

[10] T-N Coates, Idem, p. 77.

[11] T-N Coates, Idem, p. 77.

[12] T-N Coates, Idem, p. 87.

[13] T-N Coates, Idem, p. 99.

[14] T-N Coates, Idem, p. 100.

[15] J-A Miller, « En-deçà de l’inconscient », La Cause du Désir N° 91, p. 105.

Prochaine rencontre
jeudi 19 janvier 2017
à 20 H

7 Rue Linné
Paris 5°

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