Gaël Faye : mi-dire un « Petit pays »

Compte rendu de séance
de février 2017

par Philippe Doucet

Par une succession de 31 chapitres courts, de 31 petits tableaux pointillistes qui s’achèvent le plus souvent sur une chute lourde de menaces, G. Faye parvient de façon subtile et efficace à laisser entrevoir le réel innommable qui se tapit derrière les mots rassurants et les apparences séduisantes d’une Afrique coloniale. Chaque dernière phrase est là pour faire saisir au lecteur la fragilité du présent travaillé par des forces meurtrières. Le récit se déroule au Burundi, pays voisin du Rwanda, parcourt les jours heureux de l’enfance de « Gaby » pendant l’année 1993 et se termine avec les massacres racistes des Hutus contre les Tutsis d’Avril à Juin 1994.

Par ce pointillisme littéraire aux petites touches de couleurs juxtaposées, G. Faye exprime le vécu de son enfance sans s’appuyer sur un dessin précis. Il ne s’agit pas de faire un tableau réaliste par de longues descriptions, mais, par juxtaposition, accumulation et articulation de courtes phrases, de donner une vision subjective, celle du narrateur interne, de son point de vue personnel, ici limité à la subjectivité d’un enfant.

Ce choix d’écriture laisse de la liberté au lecteur : les faits sont posés les uns après les autres, additionnés comme des perles pour faire un collier. Le lecteur n’est pas embarqué dans des relations logiques déjà ordonnées par l’auteur (cause, conséquence, but, opposition), mais c’est à lui, lecteur, que revient le soin de faire le collier avec les perles des mots choisis, ordonnés, articulés, offerts par l’auteur. Gaël Faye invite son lecteur à déposer la subjectivité de son regard sur une écriture qui jamais ne laisse déborder sa subjectivité d’auteur. Il laisse son lecteur libre de son interprétation singulière de lecteur. Prenant soin d’évacuer de son récit tout savoir historique et rétrospectif de son narrateur adulte, il laisse le lecteur en savoir autant que l’enfant, c’est-à-dire peu. Son écriture très sensorielle, visuelle, auditive retranscrit la subjectivité « naïve » de l’enfant aux prises avec l’incompréhension du monde qui l’entoure. Ce regard qu’on perd avec l’âge adulte, cette faculté d’étonnement devant l’absurde, toujours renouvelée, est son arme esthétique qui prépare le scandale de l’explosion de la violence et l’irruption d’un réel insoutenable. G. Faye ne s’intéresse pas au pourquoi mais au comment. Sa loupe temporelle braquée sur des moments forts et structurants de son histoire, il amène son lecteur à saisir et à interpréter, s’il le désire ou s’il le peut, ce « quelque chose » qui a eu lieu.

Les Lettres à Laure
Dans son récit « Petit pays », G. Faye introduit 3 lettres, écrites en italique, bien distinctes de la narration à la première personne du narrateur adulte et correspondant à 3 lettres censées être écrites par l’enfant au moment du récit. Lettre d’enfance, donc. Lettre transmettant un savoir étendu dans une forme très courte. Lettre comme lieu de l’aphorisme poétique, donc.

Lettre 1 (p 51) :
Dans cette première lettre, les aphorismes poétiques tels que : « De toute façon tout a un nom », « Chacun voit le monde à travers la couleur de ses yeux », « Il faut savoir réparer les choses quand elles ne fonctionnent plus » rendent comptent des réflexions naïves de l’enfant sur le symbolique et sur l’imaginaire où l’image du monde est liée au corps propre. Ainsi, l’enfant se constitue et s’approprie une représentation symbolique et imaginaire du monde.

Lettre 2 (p 97) :
Cette seconde lettre est centrale au récit. Centrée sur les premières élections présidentielles du Burundi et sur la menace de putsch des militaires, elle est à la frontière entre le monde de l’enfance et le basculement dans la violence : « Les présidents militaires ont toujours des migraines. C’est comme s’ils avaient deux cerveaux. Ils ne savent jamais s’ils doivent faire la paix ou la guerre. »

Lettre 3 (p 208) :
Cette lettre finale est à lire en fonction des deux précédentes : Ce qui était suggéré dans la lettre seconde est advenu : la guerre a éclaté et vient contredire l’espoir exprimé dans la première lettre. « Il n’y a plus rien à réparer, plus rien à sauver, plus rien à comprendre. » Cette dernière lettre a un style particulier : y règne la métaphore et l’écriture poétique. Devant l’impossible à réparer et à comprendre, il reste la poésie pour tenter de dire le réel.

La lettre, en ayant accès au plus intime de l’adresse à l’autre, joue bien son effet de réel, mais elle n’est pas pour autant un bout de réel. Ainsi n’est-elle pas la véritable lettre d’un enfant. De plus, l’inclusion de la lette dans le récit met en place un dispositif en abyme : nous lisons la lettre de l’enfant qui raconte son pays et ce qu’il y vit en s’adressant à une lectrice française de son âge, comme le narrateur adulte raconte et évoque ce qu’il a vécu en s’adressant à ses lecteurs dans le roman. Il y a de la sorte un double narrateur et un double lecteur. Comme le théâtre dans le théâtre qui magnifie l’art du théâtre, la mise en abyme de l’écriture magnifie le pouvoir de l’écriture, poétique de surcroit. Pour G. Faye, il s’agit d en passer par l’écriture, par le regard distancié de la lettre, de la poésie, du roman pour dire autrement quelque chose du réel.

Par son écriture pointilliste et aphoristique qui lui confère un caractère poétique, G. Faye fait jaillir de la rencontre entre les mots frottés, une étincelle qui éclaire différemment le réel. Et si le récit a tendance à reconstruire le réel pour lui donner un sens toujours éloigné de la vérité, la poésie s’adjoint plus justement à la vérité par le mi-dire.

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