Les Lumières de Marivaux sur «L’ile des esclaves»

par Marie-Christine Baillehache

L’intelligence du théâtre de Marivaux vient de sa satire dénonciatrice des dangers d’une société fondée sur la ségrégation esclavagiste

Dans une interview accordée à La Nouvelle Edition, Jean-Marie Lepen injurie la Première Dame de France en la traitant de «Madame Cougar», la désignant ainsi comme un animal carnassier d’Amérique. Lors du 3° débat de la campagne présidentielle américaine, Donald Trump injurie Hillary Clinton en la traitant de «Nasty woman». En en faisant un animal féroce ou un démon, l’insulte rabaisse le désir féminin à une jouissance destructrice et veut le faire taire. L’injure domine notre scène politique contemporaine y révélant que la défaillance de l’Autre, comme trésor des signifiants, peut en venir à forcer le sujet à identifier son être à un objet de jouissance ségrégué.

Déjà au XVIII° Siècle, Voltaire s’oppose violemment aux Libelles diffamatoires qui envahissent la scène publique et la scène judiciaire de son époque. Il les accuse d’être de «petits livres d’injures» manquant d’idées, d’instruction et visant à détruire l’adversaire par la censure, l’invective et la médisance. Au Siècle des Lumières, la bataille de la langue est centrale: l’Ecole Normale est créée, l’enseignement du français se répand dans toutes les provinces, l’Encyclopédie de Diderot et de D’Alembert entrainent un foisonnement de nouveaux mots techniques, politiques et étrangers, les écrits des philosophes ouvrent à des pensées nouvelles sur le monde, les clubs, cafés et salons contrent la censure de la parole. La diffusion du savoir, la liberté d’expression, la contestation politique, la dénonciation de l’intolérance et du fanatisme religieux donnent à chacun un nouvel usage d’une langue du savoir. Il s’agit désormais que chacun sache ce que l’Autre lui veut et fasse un usage éclairé du langage.

Dans cette révolution linguistique et ces combats de libertés politiques, l’art littéraire de la satire tient une place centrale. Journaliste chroniqueur au Nouveau Mercure et auteur attitré des Comédiens Italiens, Marivaux écrit, en 1725, L’ile des esclaves pour dénoncer par le rire de comédie les abus de langage des Maitres diffamant leurs valets. Avec cette comédie satirique en un acte, il libère la parole et les jeux de langage pour déjouer les rapports d’aliénation sociale et de ségrégation qui dominent la scène politique du XVIII° Siècle. Deux couples constitués d’un Maitre et d’un valet font naufrage sur l’Ile-des-esclaves et doivent faire l’expérience inédite d’inverser leurs Noms et leurs rôles. Désormais, Iphicrate, le Maitre, sera son valet Arlequin et Arlequin sera le Maitre; désormais, Euphrosine, la Maitresse, sera sa servante Cléantis et Cléantis sera la Maitresse. Pour rendre effective l’utopie de ce nouveau rapport social d’inversion des pouvoirs, Trivelin, personnage important de l’île, demande à Arlequin et à Cléantis de dire leur Nom et de faire le portrait de leur Maitre:

 

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© Salvatore Puglia

Arlequin (Scène 1): «Je n’en ai point, mon camarade […] Je n’ai que des sobriquets qu’il m’a donnés; il m’appelle quelque fois Arlequin, quelque fois Hé.»

Cléantis (Scène 2): «J’ai aussi des surnoms […]: Sotte, Bête, Butorde, Imbécile, et cætera.»

Ainsi, le Maitre confisque-t-il le Nom du valet pour affirmer qu’il jouit d’en être le propriétaire de jouissance, ne laissant au valet que le choix forcé d’identifier son être à l’objet de la jouissance insue de son Maitre. Mais, lorsque vient le moment pour les valets de faire à leur tour le portrait de leur Maitre, ceux-ci ne répondent pas sur le même axe de l’injure et font saillir les jeux de langage.

Arlequin (Scène 5): «Etourdi par nature, étourdi par singerie, parce que les femmes les aiment comme cela, un dissipe-tout: vilain quand il faut être libéral; libéral quand il faut être vilain; bon emprunteur, mauvais payeur; honteux d’être sage; glorieux d’être fou; un petit brin moqueur des bonnes gens; un petit brin hâbleur; avec tout plein de maitresses qu’il ne connait pas; […]».

Cléantis (Scène 4): «Madame se tait, Madame parle; elle regarde, elle est triste, elle est gaie […]; C’est vanité muette, contente ou fâchée; c’est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse.»

Dans L’Ile des esclaves , Marivaux donne à la bataille des idées et de la langue de son Siècle des Lumières ces deux formes de la caricature et du rire de comédie et s’il conclue sa farce par la victoire chez le Maitre et le valet du «cœur bon, de la vertu et de la raison» (Cléantis, Scène 10), conformément aux idées de Voltaire, Rousseau et Montesquieu, c’est pour mieux éclairer son spectateur sur son envers: la violence de la domination et de la ségrégation esclavagiste passent d’abord par le combat du langage contre le Maitre qui confisque le Nom propre du valet pour mieux affirmer sa propre jouissance dont il ne veut rien savoir . L’intelligence du théâtre de Marivaux vient de sa satire dénonciatrice des dangers d’une société fondée sur la ségrégation esclavagiste, «cette barbarie de vos cœurs que nous voulons détruire; nous vous jetons dans l’esclavage pour vous rendre sensible aux maux qu’on y éprouve.» (Trivelin, Scène 2). Sous l’inversion des rôles et par la grâce de ses jeux de langage, Marivaux mi-dit le commerce esclavagiste entre la France, l’Afrique et l’Amérique renvoyant à cette autre ile sinistre de Gorée. L’appel à la raison et à la pitié qui conclue L’ile des esclaves a partie liée avec une jouissance mortifère dont le Maitre est l’esclave.

 

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