Le retour des fantômes

par Géraldine Caudron

Le retour des fantômes

Des flux, des flots humains, des migrants, chosifiés, évalués, chiffrés, scannés, mis à distance par le discours de la science, comme pour ne pas pouvoir imaginer, se représenter en chair et en os, ces femmes, ces enfants, ces hommes qui tentent courageusement de se frayer une voie vers la vie et vers un avenir meilleur.

S’intéresser à l’exil n’est pas anodin et révèle une résonance intime personnelle avec un thème universel incontournable, abordé dans ma cure à plusieurs reprises. Nouant l’histoire singulière d’une rencontre parentale improbable à la grande Histoire de la guerre d’Algérie et de ses «rapatriés», comme beaucoup, je suis née d’une contingence de l’exil. Au travail sur la question de la clinique des réfugiés, en m’intéressant à déchiffrer les effets subjectifs sur celles et ceux qui ont choisi l’exil comme rempart contre le réel, et comment la psychanalyse peut y être convoquée, je suis allée voir un film récent sur le sujet.

«La Mécanique des flux», est un film documentaire réalisé en 2011 par Nathalie Loubeyre, actuellement en salle, et dont le DVD sortira bientôt. Son titre laisse entendre la métaphore filée des fluides, comme un accent mis d’emblée sur le choix des mots, par la novlangue[1] médiatique recouvrant la réalité de la crise migratoire, et ses euphémismes qui cachent mal la mécanique déshumanisante à l’œuvre.

La problématique de la nécessité de l’exil et les déplacements des populations poussées massivement sur les routes, sont réduits à des flux migratoires, des analyses géopolitiques et à des conséquences en termes économiques. Certains médias dénoncent même maintenant le marché que les migrants représentent pour les entreprises privées[2], appelés à la rescousse par les pouvoirs politiques des pays de l’UE, débordés et démissionnaires. Attirés par le profit, dans une alliance mortifère, liant Capitalisme et pulsion de mort[3], que peut-on attendre de ces investisseurs opportunistes, détournant les fonds publics avec l’objectif de la rentabilité et de l’enrichissement? Dénoncer cette logique économique folle, c’est également prendre le risque que le propos soit surinterprété en terme de coûts, oubliant ce que cette financiarisation des structures «d’accueil» des réfugiés cache de la tragédie humaine, qui se généralise en Europe et dans le monde sous nos yeux.

Les conditions d’hébergement dans les centres de rétention administrative sont terribles. Les témoignages recueillis pour le film auprès des travailleurs sociaux impliqués en leur sein sont édifiants. Les images de détenus criant désespérément «Guantanamo!» pour alerter les passants sur leurs misérables conditions, évoquent ce qui se passait dans les camps d’internement. Et font resurgir le spectre des camps de la mort.

La langue ne ment pas[4]. Des flux, des flots humains, des migrants, chosifiés, évalués, chiffrés, scannés, mis à distance par le discours de la science, comme pour ne pas pouvoir imaginer, se représenter en chair et en os, ces femmes, ces enfants, ces hommes qui tentent courageusement de se frayer une voie vers la vie et vers un avenir meilleur. Les effets subjectifs provoqués par ces signifiants écrans, empoisonnés et déshumanisants, absorbés sans y faire attention, produisent une indifférence croissante au phénomène, comme une formation réactionnelle face au réel en jeu, rendant possible le basculement dans la banalité du mal[5].

Toute est la difficulté de pouvoir parler de l’exil dans un film, sur ce qui pousse les hommes à se déplacer malgré tous les dangers, afin de restituer la part humaine, vivante, palpitante, désirante dans ces mouvements singuliers, sans faire des migrants, une fois de plus, un objet d’étude qui réifie. La réalisatrice y échappe avec finesse, et aborde avec force certains thèmes dont on parle peu dans les médias.

Notamment, les nouvelles technologies au service de la surveillance et de la protection des territoires, et leurs équipements coûteux investis par les états pour empêcher le passage des migrants par leurs frontières, font froid dans le dos. Les images de nuit, tournées en Croatie à partir des caméras de surveillance à infrarouges, dont l’affiche du film est l’emblème, font surgir de l’obscurité des corps apeurés, épuisés, trahis par leur chaleur. On y devine avec effroi des silhouettes d’enfants. Comme des fantômes, faisant retour dans le réel. Ces longues séquences sans voix off, évoquent une ambiance de traque, de chasse, qui n’a rien à envier au documentaire animalier, hasard du calendrier, actuellement en salle: La vallée des loups. De Hobbes à Freud. L’homme est donc un loup?

Ou encore, la question du mourir dans les épreuves multiples du parcours des migrants, et l’évocation des morts anonymes, laissés sur les chemins de l’exil pendant les longues marches, dont les cimetières ne veulent pas, avec pour conséquence, l’enfouissement des dépouilles dans des terrains vagues, sans sépultures dignes de ce nom. Le fait d’enterrer les morts en anthropologie est un acte qui fonde l’humanité. Quand est-il de l’acte qui refuse les funérailles? Nulle image voyeuriste face à cet insupportable, seul un linceul de neige, sur une campagne figée dans l’hiver, accompagne notre réflexion sur ces hommes rejetés jusque dans la mort.

 

© Salvatore Puglia

Enfin, et surtout, l’absence de voix et de témoignages des femmes et des enfants, les font apparaitre par leur silence criant, extrêmement fragilisés par les conditions de vie en errance et dans la clandestinité, et pour lesquels c’est encore plus dur. C’est un documentaire entier sur leurs histoires singulières qu’il faudrait pouvoir réaliser, propose Nathalie Loubeyre. Leurs destins sont rendus inaudibles, comme effacés par ce terme générique de migrant, asexué et sans âge. «Si c’est un homme? … Si c’est une femme?» [6]

La thèse du film: L’homme est un «migrateur» que rien n’arrête. Plus les murs sont hauts, plus les frontières sont fermées, plus il y a des hommes pour vouloir les franchir, «pour aller vers leurs rêves ». La parole donnée à ceux qui s’engagent dans l’exil, au péril de leur vie, poussés par ce désir inextinguible de vouloir vivre et non plus survivre, est là pour nous le faire entendre. Ces femmes, ces enfants, ces hommes font le choix du désir de vivre et non pas du besoin, et en paye parfois le prix fort.

Tourné en 2011, en salle en 2016, on ne peut que s’inquiéter de l’aggravation d’une situation très préoccupante concernant l’exil, qui fait le lit des discours populistes de haine et de rejet, des replis communautaires indifférents aux autres, d’actes abandonniques et scélérats en inventant un fantasme de migrant, mauvais objet, bouc émissaire, sur lequel stigmatiser les impasses de notre monde moderne, en pleine mutation. Le film l’évoque aussi, avec ces policiers zélés de Croatie, pourtant anciens réfugiés de la guerre de Bosnie, aidés par une population prompte à dénoncer tout mouvement irrégulier. La Croatie n’est qu’un exemple, et en France nous pouvons nous en rendre compte avec les procès[7] fait aux «Solidaires », marginalisés, rendus «hors la loi» de façon inique.

Le film, le documentaire, le cinéma du réel sont des médiums qui permettent de ne pas détourner le regard. Tout va tellement vite dans cette politique migratoire du pire, et cette confusion des discours, n’est pas sans rappeler de sombres pages de l’Histoire. Lacan, en 1967, l’entrevoyait déjà:

«C’est ce que rend parlable le terme du: camp de concentration, sur lequel il nous semble que nos penseurs, à vaguer de l’humanisme, à la terreur, ne se sont pas assez concentrés. Abrégeons à dire que ce que nous en avons vu émerger, pour notre horreur, représente la réaction de précurseurs par rapport à ce qui ira en se développant comme conséquence du remaniement des groupements sociaux par la science, et nommément de l’universalisation qu’elle y introduit. Notre avenir de marchés communs trouvera sa balance d’une extension de plus en plus dur des procès de ségrégation.»

«Je suis averti» nous confiait Jacques-Alain Miller en conclusion du tout récent Forum Anti-Haine du 18 avril 2017. «Un homme averti en vaut deux, trois, quatre… ». Encore Lacan, pour conclure, en reprenant ce qu’il répondait au D. Cramer dans sa conférence à Genève. «Il y a sûrement quelque chose à leur dire.» est la formule trouvée pour ne pas céder au découragement face à la clinique de l’autisme. Ne pas céder au découragement, tout en gardant vif le désir de trouver des façons de répondre aux enjeux d’un réel intraitable dévoilé, telle est la proposition de ce texte.

Géraldine Caudron

 

 

[1] Appendice sur le Novlangue, George orwell, 1984.
[2] «La détention des migrants, un business en pleine expansion», par Olivier Petitjean, Observatoire des multinationales, 11 janvier 2017.
[3] Capitalisme et Pulsion de mort, Bernard Maris.
[4] Titre du film documentaire de Stan Neumann sur l’œuvre de Victor Klemperer
[5] Hannah Arendt
[6] Primo Lévi, référence au Poème Shema en introduction de «Si c’est un homme.»
[7] «Aide aux migrants: Cédric Herrou, condamné à 3000 euros d’amende avec sursis.» Cf Le Monde du 10/02/2017.

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