Une hystoire de Sindbad

par Guido REYNA

 

Une hystoire [1] de Sindbad
A propos de « Le dernier voyage de Sindbad »
d’Erri de Luca – Mise en scène par Thomas Bellorini [2] 

On pourrait lier la confrontation perpétuelle du sujet humain aux multiples visages de la ségrégation, comme une histoire sans fin avec laquelle il doit constamment composer son destin et trouver son désir

Pris dans la vague des réflexions passionnées et passionnantes auxquelles l’orientation lacanienne a dû s’atteler de façon incontournable face au déferlement haineux qui submerge les sujets dans le monde contemporain,[3] nous nous sommes laissés embarquer dans ce voyage esthétique et tout autant éthique.

Notre élan fut marqué non seulement par la pertinence de cette proposition artistique comme monstration d’un des visages les plus visibles (la question des migrants et des réfugiés, et la marchandisation des corps qu’elle a entraînée) de ce réel qui nous entoure, mais aussi par ses résonnances avec le travail de notre vecteur de recherche, d’autant plus que nous avons pu avoir l’occasion d’échanger avec le metteur en scène autour de ses propres rapports à «l’impossible » et au « corps, pas sans la psychanalyse». [4]

Toutefois ce qui nous a interpellés particulièrement tient au fait qu’il s’agit d’un spectacle à l’état de « chantier ».

Or, nous pensions que l’idée d’aborder cela en plein procès de transformation permettait un champ plus large pour la fabrication d’une hystoire, à la fois commune et singulière, laissant la place à une certaine vérité inconsciente sur comment, en tant que parlêtres, nous sommes touchés dans notre propre jouissance par ces nouveaux orages ségrégatifs.

Mais puisque, comme le dit la prémisse lacanienne, l’artiste précède toujours la psychanalyse, nous commencerons par relever quelques remarques avancées dans ce sens lors de la rencontre.

Tout d’abord il sera question pour Thomas Bellorini, dans sa démarche, du pourquoi et du comment prendre acte de cette réalité de l’horreur, qui ne cesse pas de ne pas s’écrire, en donnant à l’acte théâtral toute sa portée d’acte politique sans que cela devienne une simple allégorie didactique et bien-pensante.

Pour ce qui est de son choix du texte, il fut marqué par « sa forme chorale, permettant à ces corps de passer les mots sans pour autant les incarner ». Quant à la manière de le présenter, ce sera par l’immobilité, la fixité, la place du silence et des non-dits et des rêves qui se trouvent en filigrane.

Puis, en contrepoint avec cette mer qui menace tout le temps d’engloutir ces êtres, faire surgir l’apparition d’une artiste aérienne, comme une sortie possible de ce réel par l’envol.

Un autre des aspects fondamentaux, et pas le moindre, consiste à laisser dialoguer et se mélanger différents chants traditionnels (turc, hongrois, italien) comme une rencontre des lalangues qui mettrait en question la légitimité d’un discours du maître normalisateur.[5]

 

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© Salvatore Puglia

Avec ces indications, ceux et celles qui naviguent dans la psychanalyse ont eu la possibilité d’apporter quelques petites scansions.

Cela commence par une réminiscence avec l’image de la nef des fous que Michel Foucault introduit dans son histoire de la folie.[6] Mais il sera aussi question, évidemment, de quelques références signifiantes présentes dans le texte même du spectacle : le récit de Shéhérazade, d’où ce personnage du capitaine Sindbad est extrait comme un passeur moderne des corps et de leurs hystoires, et de sa propre hystoire, ou celui de Jonas et la baleine, comme incarnation biblique du lieu du sacrifice.

Rien qu’en citant ces deux références, parmi d’autres très nombreuses et précieuses qui se trouvent dans le texte de de Luca, on pourrait lier la confrontation perpétuelle du sujet humain aux multiples visages de la ségrégation, comme une histoire sans fin avec laquelle il doit constamment composer son destin et trouver son désir, et que le spectacle montrerait par cette opération de changer en chant la tragédie.

Quant à l’idée de l’immobilité et de l’absence de nomination des personnages, on pourrait dire qu’elle pousse de manière subtile et dépouillée l’identification et la catharsis du spectateur, comme s’il était question d’installer la chose dont il est question « in effigie, in absentia ».

Ainsi est mise en exergue le postulat lacanien portant sur la structure de fiction de la vérité puisque, à partir de la reformulation esthétique de cet événement traumatique, au travers de l’émotion on peut toucher aux mécanismes profonds du malaise de notre civilisation actuelle.

Par ailleurs, cela n’est pas sans écho avec le travail que nous menons par le théâtre – plutôt sous la forme de la loufoquerie et du burlesque- auprès de sujets fragilisés par ce malaise[7], effet d’une ségrégation quotidienne ou « domestique », en leur proposant un espace dans lequel ils peuvent trouver par la fiction quelques ancrages pour fabriquer des bouts d’hystoire.

En ceci, nous croyons que ce dernier voyage de Sindbad peut nous ouvrir des horizons plus poétiques pour mieux naviguer dans ce monde sillonné par la haine et, qui sait, nous accompagner vers d’autres plages de jouissance.[8]

Guido REYNA
Vecteur « le corps pas sans la psychanalyse »
Paris, Mai 2017

 

[1] L’usage de ce néologisme lacanien est en écho avec ce que « l’analyse elle-même est une hystoire […], soit un récit, voire un roman, avec sa continuité, ordonné au désir de l’Autre » J-A. Miller, Une psychanalyse a une structure de fiction, in LCD N° 87, 2014, p.77.
[2] Suite à une soirée préparatoire pour la Journée de l’Envers de Paris sur « Les nouveaux visages de la ségrégation », qui eut lieu le 26 avril 2017 au CentQuatre, à Paris.
[3] Notamment à travers les divers Forums et Manifestations tenus pour faire barrage à l’extrême droite, à l’occasion des dernières élections présidentielles en France.
[4] Thomas Bellorini, Entretiens du Vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse » – Envers de Paris, Paris, Mars 2016.
[5] À ce propos, le metteur en scène met en avant son expérience avec des enfants réfugiés qui, à leur arrivée, peuvent exprimer leur singularité par le chant – si on sait les entendre et les écouter – mais qui progressivement sont pris dans les modalités d’intégration et de normalisation institutionnelle.
[6] « Enfermé dans le navire, d’où on n’échappe pas, le fou est confié à la rivière aux mille bras, à la mer aux mille chemins, à cette grande incertitude extérieure à tout. Il est prisonnier au milieu de la plus libre, de la plus ouverte des routes : solidement enchaîné à l’infini carrefour. Il est le Passager par excellence, c’est-à-dire le prisonnier du passage. Et la terre sur laquelle il abordera, on ne la connaît pas, tout comme on ne sait pas, quand il prend pied, de quelle terre il vient. Il n’a sa vérité et sa patrie que dans cette étendue inféconde entre deux terres qui ne peuvent lui appartenir ». M. Foucault, Histoire de la folie à l’âge classique Foucault, Ed. Gallimard, Paris, 1972, p.22.
[7] Atelier « Vers un théâtre de soi », à L’Espace Psychanalytique d’Orientation et Consultation, Paris XIX°.
[8] Voir « Psychanalyse et Société », J-A. Miller, Revue Quarto N° 83, Bruxelles, 2005, p. 6-11.

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