Conversation à Beaubourg

Échos de la soirée du 10 septembre au cœur de l’exposition Après de l’artiste Eric Baudelaire.
Par Susanne Hommel et Isabelle Magne

 

Par Susanne Hommel

Quelqu’un m’avait dit ça : vas à Beaubourg, il y a une rencontre à propos de l’hypnose.

Cela pourrait t’intéresser. J’y vais, et ce fut un enchantement. Ce ne fut point une discussion abstraite sur l’hypnose. De nombreux poètes furent convoqués. Camilo Ramirez a lu des poèmes de Baudelaire, de Rimbaud et de Maupassant, des poèmes qui parlaient de grands voyages. Il évoquait Robert Musil, le très grand écrivain autrichien. Freud et Lacan étaient présents, Jaspers, l’homme qui voulait tout comprendre, alors que Lacan insistait sur le malentendu primordial. Il parlait des lueurs sombres qui gîtent au cœur des tableaux de Goya.

Pour tous ces artistes il y a eu un point de rupture radicale. Camilo Ramirez parlait de Thomas Bernhard, un poète que j’ai beaucoup lu, dont j’ai traduit de nombreux poèmes.

Camilo a su rendre vivant un moment de la vie de l’adolescent Thomas Bernhard. Son grand père Johannes lui a demandé d’écrire des poèmes alors qu’il n’avait que sept ans. Son destin était tracé.

A quatorze ans, sur le chemin du lycée, il fait demi-tour et se précipite dans une épicerie froide et sale. Il oppose l’utilité de l’apprentissage au savoir scolaire. Il veut aussi gagner de l’argent, ne plus avoir besoin de l’argent de sa mère, de son beau-père qui le traitent mal. La rupture est radicale. Il tombe vite très malade, il est tuberculeux. Un deuxième moment radical suivra. Il se trouve au Steinhof, un sanatorium pour tuberculeux. Les médecins l’avaient isolé dans un mouroir où il devait dormir dans une baignoire. Il a vu plusieurs cadavres passer le seuil sur une civière. Et « il se décida pour la vie ». Cette strophe se trouve dans le poème « Mon-arrière-grand-père était un marchand de saindoux. » Mein Urgrossvater war ein Schmalzhändler.

Il décida de revenir à la vie. De laisser derrière lui cette jouissance mortifère. Ces moments cruciaux se sont répétés dans sa vie. Cette décision de ne pas être au lycée se répète d’une certaine manière dans son refus de recevoir des prix littéraires. C’est à ce moment-là qu’il a pris la décision de vivre et d’écrire, car pour lui vivre et écrire étaient la même chose. Et cette décision de vivre ou de ne pas vivre se répète à chaque instant de nos vies.

Les jeunes gens et les jeunes filles qui se précipitent en Syrie se trouvent-ils aussi à chaque instant devant cette décision fondamentale de vivre ou de ne pas vivre ?

Écho de la discussion H pour Hypnose au Centre Georges Pompidou

Par Isabelle Magne

Le projet « Après » à la Galerie 3 du Centre Georges Pompidou, réunit une exposition et une programmation quotidienne de conférences autour du dernier film d’Eric Baudelaire Also Known As Jihadi (2017).

Depuis plusieurs années, Eric Baudelaire interroge le mot « terroristes » : « Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis, j’ai ressenti l’urgence de chercher une forme pour penser ce qui était en train de se dérouler. (…) Il y toujours eu urgence à interroger l’embrasement des violences et des contre-violences. Mais, interroger les violences ce n’est pas les expliquer, c’est nous interroger nous-mêmes face à elles ».

Le film d’Eric Baudelaire retrace le parcours du jeune Aziz jusqu’au tribunal correctionnel. Après la projection et parmi les œuvres d’autres artistes, a lieu chaque jour, un débat avec le public.

C’est pour l’une de ces soirées organisées sous forme d’abécédaire, que Camilo Ramirez et Ariane Chottin, psychanalystes, ont été invités pour échanger avec Eric Baudelaire, Catherine Perret, philosophe et Zohra Harrach-Ndiaye, juriste et directrice à la Sauvegarde de Seine-St-Denis.

On ne peut que souligner l’importance de cette invitation de la psychanalyse à une telle discussion publique dont l’enjeu politique est de toute importance. Au centre de la Galerie 3, entourés par les œuvres de l’exposition, les visiteurs du Centre Georges Pompidou viennent librement s’installer pour entendre des discours se croiser. La présence d’analystes de l’ECF au cœur de ce public constitue une forme innovante et vivante du désir de faire entendre le discours de la psychanalyse.

En le rapprochant de la psychanalyse d’orientation lacanienne, Camilo Ramirez salue le parti pris d’Eric Baudelaire de situer sa démarche « hors compréhension ». Il est en effet au plus près du texte par une écoute dépouillée du discours et du sens. « Il ne s’agit pas de déceler de vérité, il n’y en a pas dans cette histoire, écrit Eric Baudelaire. Il s’agit plutôt de poser un cadre ».

Ainsi, le dernier film d’Eric Baudelaire nous montre, comme l’indique Camilo Ramirez que « les études les plus sérieuses sur le basculement vers les extrémismes violents au nom d’une certaine version de l’Islam concluent à l’impossibilité de regrouper ces hommes et ces femmes dans une quelconque catégorie. Les ressorts poussant ces sujets à rejoindre fébrilement cette cause sont si disparates qu’ils contredisent toute tentative de les ranger sous une même rubrique ».

Zohra Harrach-Ndiaye confirme cela en déclinant l’évolution du vocabulaire choisit dans les études concernant les départs des jeunes en zone de guerre. Les chercheurs ne parlent plus de « radicalisation », ni même de « nihilisme » ; ils n’utilisent plus non plus le terme de « basculement », ils souhaitent faire entendre que chaque cas est pris dans une histoire singulière en parlant de « vacarme ».

Le film d’Eric Baudelaire évoque ce type de « faux voyageurs » allant vers des horizons portant la « promesse d’un monde sans malentendu », comme le dit Camilo Ramirez. Il s’agit d’une rupture, d’un itinéraire, d’une trajectoire singulière. « Aucun de ces voyages n’est l’équivalent des autres », écrit Eric Baudelaire dans son texte préparatoire à la soirée, il interroge le rapport entre ces voyages djihadistes et les voyages hypnotiques des « aliénés voyageurs » de la fin du XIX e siècle étudiés par le médecin Philippe-Auguste Tissié.

C’est sous l’angle de la clinique des adolescents que Camilo Ramirez propose de réfléchir à la question. Il est en effet peu fréquent que ce soit la pratique religieuse qui pousse les jeunes à partir au nom du Djihad. Zohra Harrach-Ndiaye évoque des motivations humanitaires, parfois sur fond d’un désir de se forger un idéal différent des idéaux parentaux, un nouvel horizon. Dans ces quêtes d’idéal se loge un attrait pour une zone obscure, la Chose, que la psychanalyse étudie depuis Freud. De nombreux récits racontent cette « capture exercée par la pulsion de mort » pour reprendre les termes de Camilo Ramirez. Tuer dans la toute-puissance, sans division, se sacrifier…Et c’est qui propre à notre époque : dans ces départs pour le Djihad, la pulsion de mort à pris le pas sur les quêtes d’idéal que nous connaissions.

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