Tous les matins du monde de Pascal Quignard

 

 

Compte rendu de la réunion du Vecteur Psychanalyse et littérature du 6 Mars 2018

Suivant l’orientation de Lacan, Daniele Eckstein a choisi le roman « Tous les matins du monde » pour y faire valoir comment Pascal Quignard, à son insu,  y tisse intimement la structure du fantasme comme telle. L’Histoire, la musique comme passion du silence et l’objet à jamais perdu sont les thèmes centraux que P. Quignard entremêle  pour interroger encore/en-corps le langage dans son rapport de tension au silence et à la musique. Lorsqu’à l’instar du choix de son personnage  Sainte-Colombe, l’écrivain sépare radicalement la musique de son aliénation à la musique  du pouvoir  de son siècle, ici royal, c’est pour révéler son lien au plus intime du sujet. Il s’agit de redécouvrir, au-delà de son pouvoir civilisateur, sa valeur de leurre du désir et de perdition mortelle.  Tel Orphée ayant perdu son Eurydice, Sainte-Colombe, après la mort de son épouse, s’isole de tout et de tous et s’enferme avec sa viole de Gambe dans le silence d’une cabane, espérant que la musique lui fera retrouver l’objet perdu de son amour. Ainsi, la musique est-elle, pour P. Quignard, ce qui retranche  du langage. Mais elle est aussi ce qui ramène le sujet du langage à ce qu’il perd à s’engager dans sa parole. Si nommer les choses du monde c’est s’en séparer, faire le choix du silence c’est tenter de retrouver cette part de corps silencieuse qui mène la danse du langage, mais qui  peut aussi s’avérer être une danse macabre. Comme son personnage Sainte-Colombe qui est malhabile au langage, P. Quignard  fragmente, troue, fait faillir le langage. Mais aussi, comme son personnage  de  Madeleine qui se donne la mort après avoir perdu son amour ou comme son personnage Marin Marais qui perd sa voix,  P. Quignard nous enseigne que cet objet perdu qui coupe la trame discursive de son écriture est un objet dont la perte réelle n’est symbolisée par rien. Pour le sujet qui s’engage dans le langage et la parole, « tous les matins du monde » sont sans retour. C’est cette dimension de réel pulsionnel de l’objet du fantasme que nous chercherons à articuler très précisément à l’écriture littéraire de P. Quignard.

Daniele Eckstein et Marie-Christine Baillehache.

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