Jackie Brown de Quentin Tarantino

 

La prochaine réunion de Psynéma aura lieu le 7 avril chez Carole Herrmann. Nous verrons quelle suite donner à nos travaux en les nouant à la nouvelle politique de l’Envers de Paris.

Tarantino : de Russell à Cantor et retour…
par Karim Bordeau

 

Le 10 mars 2018 a eu lieu dans les locaux du Patronage Laïque Jules Vallès  un débat autour du film Jackie Brown de Quentin Tarantino, sorti en 1997. Le débat fût précédé de la projection intégrale du film, laquelle a été introduite par une présentation de l’Envers  de Paris et de son implication politique.  L’œuvre de  Tarantino  a été ensuite  brièvement présentée  en pointant d’emblée celle-ci comme symptôme dans notre monde ; occasion de relire l’introduction remarquable  du livre de Gilles Deleuze : Critique et clinique abordant en effet l’œuvre d’art à partir de la lettre du  symptôme : cette part exilée de l’être parlant qui s’inscrit à la fois  hors et dans le langage.  Lacan formulait dans cet esprit  que « c’est l’objet  qui répond à la question sur le style »(1) : objet a dont la topologie est celle de l’a-sphère qui n’a ni dehors ni dedans.

Le fameux « vous êtes embarqués » pascalien, dans  la  mesure où c’est le  discours qui antécède l’effet de sujet,  trouve chez Tarantino à s’incarner dans une topologie singulière. En effet, nous avons montré en quoi dans l’œuvre de celui-ci l’image vient se plier à la structure,  – où de façon souple s’intervertissent la division du sujet et le signe de l’objet a. C’est le nœud du fantasme(2).

Tarantino fait à cet égard coupure dans l’histoire du cinéma, jouant de déplacements et de permutations  subtiles.  Ainsi  se plaît-il  à  mélanger dans un seul film  différents  styles ou genres,  comme s’il voulait mettre dans un même film tous les films ayant existés, un peu à la façon du fameux  catalogue des catalogues qui ne se citent pas eux-mêmes de B. Russell (voir plus loin) ; la musicalité de la langue, redoublée d’une mise en scène jouant sur une  temporalité discontinue, est à cet égard fondamentale et jubilatoire. Tarantino défait  dans cet esprit toute idée de totalité sans pour autant rompre une certaine continuité et souplesse dans sa réalisation  plutôt fluide,  ponctuée de champs-contrechamps saisissants.

Jackie Brown est un film à part, tiré par ailleurs d’une œuvre écrite, un roman. D’emblée le  personnage de Jackie Brown est présenté comme une femme « programmée », commandée à  faire circuler de l’argent blanchi : elle est « la mule » d’un dénommé Robbie Ordell avec qui elle entretient des relations ambiguës. Il est significatif que la note «  femme programmée »  est d’autant plus prégnante qu’il y a une quasi-absence de roman familial.

A la suite d’une arrestation  par la police fédérale Jackie Brown décide de sortir de son cercle routinier et de retrouver une certaine liberté  – elle met  alors en scène un scénario complexe  pour duper et la police et son employeur Ordell . A la façon du paradoxe de Russell, où des ensembles ne se comprennent pas eux mêmes, elle se met à la fois dans et hors du  tableau. D’où une certaine note d’étrangeté qu’on ne retrouve pas d’ailleurs dans les autres films de Tarantino. Cette topologie à la Russell  est la structure même  du film : Il y a toujours un élément qui compté dans une  supposée totalité se retrouve dehors.  Lors du débat avec la salle, il a été remarqué, suivant ce fil topologique, que la scène redoublée dite du Grand magasin montrait d’une façon subtile et amusante la circulation d’un objet « hors magasin », avec un jeu d’ellipses remarquable…  bien à la Tarantino.

Un autre aspect  important a été souligné  : le  film commence par une absence,  absence de l’Autre déclinée  de multiples façons par Tarantino,  et qui n’est pas sans rappeler le film  Gloria (1980) de John Cassavetes  qui commence   en effet par une  monstration émouvante  d’œuvres  picturales.

Une femme comme œuvre d’art :  Jackie Brown  se situe en effet du coté de l’ex-sistence,  ne se soutenant d’aucun idéal, plutôt insaisissable quant à ses intentions comme le débat l’a très bien montré, parente du mi-dire de la vérité, absente à elle-même…  Jackie Brown est un point de bascule  dans la filmographie de Tarantino : on peut en effet  appliquer à l’œuvre  de celui-ci la complexité de Jackie Brown,  dont les nuances et les contours ne s’inscrivent pas dans un discours universel.

Divers textes seront proposés  prochainement,  développant  tel aspect du film : le lien de Tarantino à la Blaxploitation qui a été présenté par Leila Touati ; la temporalité du film que Maria-Luisa Alkorta a exposé lors du débat.

(1) Lacan J, Ecrits, Editions du Seuil, Paris, 1966, p.10.
(2) Cf. Lacan J,  Le Séminaire,  Livre XX, Encore,  Editions du Seuil, Paris, 1975, p. 123.

 

Jackie Brown : exister à L.A. coûte que coûte
par Elisabetta Milan Fournier

 

Le dernier ciné-débat du Vecteur Psynéma au Patronage Laïque (Paris 17ème), inscrit dans la thématique annuelle « Résister, Exister » que cette salle de la Mairie de Paris a choisie comme fil conducteur pour l’année 2017/2018, a tourné autour du film de Quentin Tarantino, Jackie Brown (1997).

D’un premier abord, le personnage de Jackie pourrait paraître emblématique d’une femme qui résistant aux malfrats qui l’attaquent et mettent en péril son intégrité, parvient à s’en tirer laissant celui qui l’affronte sur le carreau. Cependant il y a un détail non négligeable : ce n’est pas une oie blanche, Jackie !

En adaptant à l’écran le livre d’Elmore Leonard Punch créole (Rum Punch), Tarantino opère une subversion de taille : son héroïne devient une femme noire, sur la quarantaine, plus toute jeune mais encore belle (Pam GRIER) bien qu’un tantinet endurcie par des fréquentations peu recommandables. « Décidée », elle navigue en effet, au propre comme au figuré, d’un aéroport à un autre, arrondissant ses fins de mois maigrichons d’hôtesse de l’air travaillant pour une petite compagnie low-cost, en étant la « mule » d’un trafiquant d’armes, aidant tout bonnement ce dernier à mettre aux frais au Mexique les fruits, copieux, de ses trafics illicites. De l’art du trafic elle en connait tout un rayon puisqu’elle avait auparavant déjà transporté de la drogue pour l’un de ses ex-maris.

Jackie  sait que le trop de blabla peut nuire grièvement à sa santé ainsi elle tient à garder une mesure d’avance sur les autres. Exemple : lorsqu’elle est libérée sous caution, après avoir été attrapée, le fric sale dans son sac, par les agents de l’ATF(1) elle est loin de se réjouir pour sa mise en liberté. Elle connaît celui qui a mandaté le prêteur de gages : c’est Ordell Robbie (alias Samuel L. JACKSON), le boss qui l’embauche. Face à celui qui essaye de l’embobiner de son flot de mots pour mieux la serrer d’une étreinte mortelle, Jackie oppose un silence  opérationnel, comme si elle venait vérifier avec exactitude cette phrase de Jacques LACAN : « (…) la parole dépasse toujours le parleur, le parleur est parlé, voilà tout de même ce que j’énonce depuis un temps. »(2)

Elle est constamment sur le qui vive : Ordell a la gâchette rapide quand il doit « licencier » un employé devenu « délicat » et surtout il n’y a  rien auquel il tient plus que son argent. La vie de l’autre ne vaut rien pour lui, même pas celle de sa petite copine, descendue à brûle-pourpoint par son acolyte (Robert DE NIRO), coupable cette dernière d’avoir dit le mot de trop, celui qui fait déborder le vase.

Jackie n’est donc pas « victime » mais est faite en quelque sorte de la même pâte que son employeur, dont elle semble adopter, par ailleurs, l’aspect vestimentaire et les mimiques. Elle n’a pas de scrupules à lui piquer son fric bien aimé au bout d’un jeu de bonneteau, avec, en guise de cerise sur le gâteau, sa rutilante voiture, une fois Ordell définitivement mort sous les tirs de la police fédérale…

Prendre la voiture d’un mort ? Est-ce bien moral ?

Max Cherry ( Robert Forster) , le prêteur sur gages devenu amoureux et soutien de Jackie, souligne cet aspect dérangeant de sa belle. Et lorsque elle lui proposera de le suivre vers ses futures aventures, il se gardera bien de le faire : on ne sait pas jusqu’où peut aller cette « déglingueuse(3)» tarantinienne…

Lacan écrivait, dans le Séminaire XVIII : «  Elle dit Je dis vrai, vous lui répondez Je ne te le fais pas dire ! Alors pour vous emmerder, elle vous dit Je mens. À quoi vous répondez Maintenant, j’ai gagné, je sais que tu te contredis» et plus loin « Qu’est-ce que ça vous apprend ? Que la vérité, vous n’en savez quelque chose que quand elle se déchaine ».(4) Jackie Brown en est la monstration.

(1)Le Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives (« Bureau de l’alcool, du tabac, des armes à feu et explosifs »). Ce service fédéral est chargé aux USA de la mise en application de la loi sur les armes, les explosifs, le tabac et l’alcool et de la lutte contre leur trafic.
(2) Lacan J, Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Editions du Seuil, Paris, 2006,  p. 78.
(3) Nous empruntons ce terme à Gérard Wajcman.
(4) Lacan J, Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, p.73

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