Psynéma dans l’après-coup…

 

L’Ombre d’un doute : la découverte de Charlie
par Maria Luisa Alkorta et Elisabetta Milan-Fournier

 

On connaît l’attention extrême d’Alfred Hitchcock pour les cadrages et les plans, dont les story-boards sont d’une minutie sans pareille. Cependant, les dialogues aussi ont une importance capitale et dans L’ombre d’un doute (1943), son premier film véritablement américain, ils viennent complexifier voire subvertir le poids des images. Dans ce film, les deux personnages principaux, pourtant présentés d’une manière similaire dans beaucoup de scènes, s’opposent profondément quant à leur éthique d’appréhender le monde, que leur dire révèle sans… l’ombre d’un doute !

Voici donc la jeune Charlotte et son oncle Charles, surnommés tous les deux Charlie. Hitchcock nous les montre allongés tous les deux sur leur lit. L’oncle Charles, dans sa chambre à New-York, semble toutefois inerte et mortifié, indifférent à tout ce qui l’entoure. On aperçoit  une grande liasse de billets jetés par terre, tel un déchet auquel il semble s’identifier. Il est le frère d’Emma, la mère de Charlie qui lui voue un attachement particulier depuis leur enfance. Elle l’aime par dessus tout et c’est bien dans cette famille qu’il projette d’aller se cacher après son crime.

La jeune Charlie est aussi dans sa chambre, dans le petit pavillon coquet familial à Santa Rosa, Californie. L’harmonie semble y régner, mais elle s’ennuie. Cette dimension caractérise son rapport à son dire et à son désir.(1) Elle demande à son père de réagir pour que ça change, pour qu’on soulage sa mère qui est « une femme formidable ». Surprise du père : la famille se portait à merveille, pour lui, alors que Charlie vient contester précisément leur harmonie routinière. Son intérêt est déjà porté sur l’énigme de la féminité et elle est indifférente aux biens matériels. Son père ne peut répondre à sa question et laisse sa fille seule face à son vide. Elle pense alors que seulement la venue de son oncle, qu’elle admire et désire inconsciemment, pourrait lui apporter une solution. Nous pouvons supposer que cela lui vient du fait que, pour sa mère, le frère est un objet d’amour, valorisé davantage que son mari : son frère est dans les affaires et pas un simple employé de banque ! La complicité entre l’oncle et sa nièce crève l’écran, formant un couple pour le moins bizarre et incestueux.

Mais Charlie est insatisfaite : elle veut en savoir plus et arracher le secret qu’elle pressenti chez son oncle. Elle est décidée à le découvrir à tout prix pour lui prouver qu’elle en sait plus que lui. Son oncle semble presque s’en amuser au début, mais très vite cette quête devient dangereuse pour les deux : pour l’oncle qui risque d’être découvert et pour Charlie.

En effet, l’oncle tant aimé n’est pas celui qu’elle a idéalisé, mais un tueur dont le discours est animé par la haine à l’égard de veuves joyeuses, « des femmes inutiles, horribles, fanées, grasses et avaricieuses » qui ne méritent que la mort. Un réel impensable, insupportable se fait jour. Charlie s’insurge : elles sont des êtres humains. Elle n’adhère point à ce « projet » meurtrier.

La découverte a lieu grâce à la bague que l’oncle vient de lui offrir. Portant les initiales d’une des veuves tuées et détroussées par lui, c’est un cadeau empoisonné pour la nièce et le commencement de la descente aux enfers pour l’oncle. Dans le film, la bague est prise dans un circuit de déplacements, sa possession conférant un certain pouvoir sur l’autre, telle la lettre volée dans la nouvelle d’Edgar A. Poe(2). Charlie découvre ainsi que la possession d’un savoir n’est pas forcément une position de tout repos. Elle essaye de convaincre son oncle de partir loin de sa famille et de la ville, pour éviter aux siens sa déchéance, mais il refuse. Elle organise alors un véritable coup de théâtre, en apparaissant la bague au doigt alors qu’il parle devant les notables de la ville réunis chez elle. Il ne s’y attendait pas car il avait caché la bague, porteuse de son terrible secret de mort. C’est par la lettre que le destin s’accomplit : pour l’un, vers la mort et pour l’autre vers le deuil.

(1) « Vous n’avez peut-être jamais bien réfléchi à quel point l’ennui est typiquement une dimension de l’Autre chose (…) – on voudrait Autre chose. » Jacques Lacan, Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, Paris, Seuil, 1998, p. 177-178.

(2) Lacan J., « Le séminaire sur  » La Lettre volée  » », Écrits, Paris, Seuil, 1966.