La chasse aux sorcières…encore d’actualité ?

La chasse aux sorcières…encore d’actualité ?
Par Bernadette Colombel

C’est en plein maccarthysme(1), connu également sous le nom de « Peur rouge » qu’ Arthur Miller, écrivain engagé, écrit une pièce de théâtre, Les Sorcières de Salem (2), jouée pour la première fois en 1953 (3), une métaphore qui dénonce le harcèlement envers les communistes ou soupçonnés comme tels, familièrement nommé « chasse aux sorcières ». En pleine guerre froide, sous l’influence de Joseph McCarthy, une propagande de haine contre le bloc soviétique ravageait les Étas-Unis : la peur du communisme hantait les USA. En 1947, une Liste noire de Hollywood fut créée où figuraient les noms d’artistes suspectés de sympathie pour le communisme, auxquels les studios d’Hollywood refusaient tout emploi. De nombreux artistes durent travailler en cachette, sous un prête-nom, ou encore s’expatrier, comme Charlie Chaplin. Cependant, si on dénonçait des présumés communistes, on était assuré de retrouver un accès au travail.

La pièce de théâtre (4) reprend un fait historique qui s’est déroulé en 1692 où des gens calomniés de sorcellerie par leurs condisciples furent emprisonnés et/ou mis à mort (6). Dans Les Sorcières de Salem, sous le prétexte de faire respecter un ordre moral établi, plusieurs protagonistes permettent la mise en place d’une traque de sujets, hommes ou femmes, accusés de complaisance avec le diable, et de leur exécution après qu’un groupe de jeunes filles en transe les aient déclarés comme tels ; pour échapper à leur mort, les soi-disant sorciers et sorcières doivent reconnaître leurs méfaits et dénoncer d’autres condisciples. La chasse aux sorcières se déroule dans un contexte d’insécurité et de fracture sociale : une ville voisine de Salem, Beverley, a été le théâtre d’une telle incurie ; quant à Salem, elle est divisée entre les partisans et les contestataires du pasteur.

La pièce s’ouvre sur l’inquiétude d’un « mal étrange » (6) qui affecte deux enfants, Betty, la fille du pasteur, et Cathy, la fille des Putman. Rapidement, ces manifestations qui touchent les fillettes sont interprétées comme les « signes » (7) du diable d’autant plus que ces fillettes et des jeunes filles ont été vues dansant et courant dans la forêt, parfois nues, autour d’une bouilloire qui chauffait (8).

Pour asseoir son pouvoir, Parris, le pasteur, contesté par une partie de sa communauté, a tout avantage à ce que ses opposants soient désignés comme les agents du démon. Son recours au démonologue réputé, Hale, avant toute action juridique, trahit son espoir que soient reconnus dans la réalité les « signes » du diable : « Une grande et sainte terreur va régner sur ce pays corrompu et désigner à nos coups les brebis galeuses de Salem ! » (9), dit Parris. Quant au couple des Putman qui soutiennent Parris, il leur est préférable de voir dans la mort de leurs sept enfants l’oeuvre maléfique de l’accoucheuse plutôt que de faire face à l’horreur du réel qui les touche. Un autre personnage a un rôle non négligeable : c’est Abigaïl, une jeune fille de 17 ans, d’une « beauté éclatante » (10), qui hait Elisabeth, épouse de son ancien amant, Proctor ; elle veut prendre la place d’Élisabeth auprès de son mari. Elle mentira sans vergogne, jouera ostensiblement la comédie et usera de son influence pour faire pression sur les autres jeunes filles pour qu’elles cachent la vérité dans un débordement corporel et langagier qui les envahit. Quant à la Cour, représentée par le député gouverneur général de la province, Hathorne, et le juge Danforth, elle ne semble qu’attendre la présence des signes de sorcellerie, tels que ceux consignés dans les écrits sur lesquels elle s’appuie pour juger (11). De plus, alors qu’au bout de quelques mois, plusieurs, dont Hale, révisent leur jugement et plaident pour l’innocence de futurs condamnés (12), le juge, assujetti à une représentation du « bien », dit : « Tant que je serai là pour faire exécuter la loi de Dieu, il n’y aura pas la moindre faiblesse… Il se peut que je me sois trompé. Mais il est écrit dans la loi que les sentences des juges doivent être exécutées » (13). Danforth s’appuie sur l’alibi de la loi plutôt que de réviser sa position subjective (14) .

A la demande implicite de mettre en évidence la sorcellerie, des jeunes filles en quête d’amour et de reconnaissance vont apporter une réponse corporelle pulsionnelle qui les envahit et les déborde, où, à travers un langage débridé, leur voix dénonce des innocents, les condamnant ainsi à l’emprisonnement et à la mort.

A un moment, face à un juge incrédule, Mary Warrens, l’une d’elles, explique les raisons de l’exaltation et la valorisation narcissique qu’elle en retire : « J’entendais les autres filles crier, et vous, Votre Honneur, vous sembliez les croire. Alors, j’ai voulu me donner autant d’importance que les autres. Au début, il s’agissait simplement d’un jeu, mais le monde entier s’est mis à crier… » (15). Elle ne sera pas crue et sera menacée à son tour de mort pour avoir menti.

Paradoxalement la jouissance qu’elles manifestent, jouissance hors­-norme, va être agréée par la Cour car considérée comme une manifestation de sorcellerie : celle-ci va servir à asseoir le projet de confondre les tenants du diable. Ces jeunes filles sont alors élevées au rang de saintes (16). Pour un temps, pour ces jeunes, si on excepte Abigaïl animée par la haine, la reconnaissance obtenue au prix du déni de toute vérité va obturer une quête sur leur être qui s’était manifestée auparavant chez quelques-unes – par exemple, Betty, voulant parler à sa mère morte, avait cherché une réponse auprès de Tituba, une servante noire attentive – manifestée à travers des expériences dans la forêt, considérées comme des « pratiques obscènes » (17).

Pour échapper au jugement dont ils sont victimes, des citoyens dénoncent des condisciples du village qui seraient leurs ensorceleurs. Dans cette cacophonie, Proctor, Élisabeth, Rébecca Nurse, la sage-femme, et quelques autres, fidèles à une éthique, respectés par leurs concitoyens, s’élèveront contre la croyance infondée de la sorcellerie et, encore plus, refuseront de dénoncer autrui sans raison, dans le but d’échapper à la sentence mortelle dont ils font l’objet. C’est d’ailleurs quand leur exécution approche que le village est près de l’émeute (18), au grand désarroi de Parris qui craint alors pour sa vie, et d’Abigaïl qui s’enfuit de Salem avec une autre jeune fille, signant ainsi leur responsabilité dans ce montage de chasse aux sorcières (19).

Les Sorcières de Salem m’apparaissent non seulement une allégorie du maccarthysme, mais aussi de phénomènes contemporains haineux où des groupes désignent d’autres comme responsables des maux sociaux. A. Miller a su mettre de l’avant comment, dans un contexte socio-politique donné, la mise en place d’un système de dénonciations, d’informations erronées et de condamnations, peut être le fruit d’intérêts personnels non avoués de quelques-uns, qui manipulent l’autre et profitent de phénomènes de groupe. A la fin de la pièce, une saveur de morale est préservée, car les principaux agents manipulateurs, Parris, Abigaïl, n’ont pas tiré les profits escomptés ; l’histoire nous transmet que tel n’est pas toujours le cas. La finalité ultime du procès vise à asseoir un pouvoir en confortant l’ordre établi, sous le prétexte de « la perfection de la vie chrétienne » (20). C’est en se basant sur une transgression inacceptable à l’époque, c’est-à-dire des manifestations corporelles qui se spécifient par l’excès, que la Cour prendra acte de leurs dires. Il est instructif d’observer que c’est par la manipulation de sujets, ceux-là mêmes qui étaient en quête d’une réponse en dehors de la norme sociale, que Parris et la Cour cherchent à sécuriser l’ordre établi. Il est à noter que, paradoxalement, le recours à la Loi, celle portée par la Cour, ne vient pas limiter la pulsion de mort ; au contraire, il favorise la délation et l’assouvissement de la haine.

La vérité est mise à mal : l’émotion et les opinions personnelles suscitées par le comportement des jeunes filles priment sur la recherche de faits objectifs (21). Ce n’est pas sans rappeler les informations non fondées qui circulent dans de nombreux milieux (politiques, commerciaux, médiatiques…). Quant à Hale, son changement de posture témoigne de la relativité des décisions personnelles sur lesquelles un sujet va décider de sa vie et de sa participation à la communauté. Ainsi, en même temps que le démonologue plaide pour innocenter des condamnés, il conseille à ces derniers de mentir en avouant des actes de sorcellerie qu’ils n’ont pas posés plutôt que de mourir en étant fidèles à ce qu’ils sont : « Ne vous attachez (…) pas à des principes si ces principes doivent faire couleur le sang. C’est justement une loi trompeuse que celle qui nous conduit au sacrifice. La vie est le plus précieux des dons de Dieu, et rien ne donne le droit à personne de l’ôter à un être… » (22).

Pour contrer un désordre socio-politique analogue, que peut-on faire ? Que tout un ensemble de personnes adhère à un discours qui contient les germes de la pulsion de mort au point qu’il pose des gestes qui s’y conforment fait frémir ! Cela ne peut que renvoyer à la place qu’un sujet va choisir d’occuper ; va-t-il être en mesure de n’être, en aucun cas, agent de cette folie meurtrière ? Sur quoi peut-il prendre appui pour ne pas tomber dans les enjeux mortifères qui l’habitent ? Comment parvenir à ne pas se laisser séduire par des propositions idéologiques funestes, en gardant une ligne d’analyse qui les rend caduques ? La morale, liée à un idéal social d’une époque donnée, est une boussole bien insuffisante. Ce sont maintes questions que Freud, Lacan et d’autres se posaient déjà. Quand ni les Noms-du-Père ni la morale qui devrait en découler ne parviennent à border la pulsion, reste la responsabilité subjective. « Ne pas céder sur son désir » et l’acte qui en découle, propose Lacan. Bien qu’on ignore à l’avance les conséquences de l’acte posé sur soi et les autres, on peut espérer que le geste éthique va concourir à limiter le pire.

 

(1) Le maccarthysme s’étend entre les années 1950 et 1954.

(2) Miller A., Les sorcières de Salem, Robert Lafont, Coll. Pavillon Poche, 2015, 239 p.

(3) La pièce d’Arthur Miller est reprise à Paris au Théâtre de la Ville, Espace Cardin, du 26 mars au 19 avril, dans une mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota. 

(4) En 1957, d’après la pièce d’Arthur Miller, est sorti le film, Les sorcières de Salem de Raymond Rouleau, avec Simone Signoret, Yves Montand, Mylène Demongeot…Scénario de J.-P. Sartre. Le film se termine différemment de la pièce de théâtre. En 1996 (USA), autre film, Les Sorcières de Salem, de Nicholas Hytner, scénario d’Arthur Miller.

(5) Le procès se serait soldé par l’exécution de vingt-cinq personnes et l’emprisonnement d’une centaine.

(6) Op. cit., p. 41.

(7) Ibid., pp. 51, 63.

(8) Ibid., p. 13.

(9) Ibid., p. 75.

(10) Ibid., p. 10.

(11) Ibid., p. 53.

(12) Ibid., p. 213.

(13) Ibid., pp. 212, 213.

(14) Lacan J., Le Séminairelivre VII, L’éthique de la psychanalyseParis, Seuil, 1986, p. 261.

(15) Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., p. 173.

(16) Ibid., p. 80.

(17) Ibid., p. 14.

(18) Ibid., p. 208.

(19) Loc. cit.

(20) Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., p. 195.

(21) Le dictionnaire britannique Oxford (2016) qualifie de « post-vérité » le discours selon lequel « les faits objectifs ont moins d’influence pour modeler l’opinion publique que les appels à l’émotion et aux opinions personnelles ».

(22) Miller A., Les sorcières de Salem, op. cit., pp. 217, 221.