Genre et psychanalyse…

Judith Butler, encore ? Un commentaire de « Polémique avec le réel »
par Anna Cominetti

Dans Ces corps qui comptent (1993), Judith Butler se recentre sur la matérialité du corps pour répondre à ceux qui l’avaient accusée d’un constructivisme naïf. Sa réflexion tourne autour des possibilités de visibilité et viabilité des minorités, en essayant de démontrer que la matière est toujours prise dans le langage, un langage toujours-déjà politique, qui vient déterminer l’intelligibilité des corps.

C’est dans ce contexte que s’inscrit « Polémique avec le réel » où J. Butler s’adresse à la psychanalyse « pour (en) souligner les limites »(1). Cette mise en question ne se fonde pas sur le registre imaginaire de la forme du corps, ni sur le système signifiant. Comme le titre l’indique, il s’agit, au contraire, d’une lecture du « réel » lacanien au prisme de ce qui le définit. J. Butler réinterprète le réel comme « point d’exclusion » à partir de la formule du Séminaire III : « ce qui est refusé dans l’ordre symbolique resurgit dans le réel »(2). Elle s’en sert à deux niveaux qui sont toujours en tension : d’un coté, elle adosse le réel à certains référents qui viendraient incarner ce point hors discours ; de l’autre, elle discute et problématise la formulation de ce « dehors constitutif », dont elle admet toutefois l’existence(3).

Si au sein de l’identité il y a toujours un reste non symbolisable qui fait échouer la performativité et permet une déstabilisation de toute norme et représentation, J. Butler, en relisant ce reste du côté de la forclusion, le relie à un contenu social qu’il faudrait éjecter.

L’artifice du genre serait possible à partir de cette extériorité non signifiantisable, se réitérant dans la recherche d’un originaire inexistant, mais en même temps celle-ci engendrerait un indicible dans la réalité. Suivant la lecture de J. Butler, il y a des corps et des identités viables et d’autres invisibles, non pas à cause du langage en soi, mais bien à cause de la traduction symbolique du réel, relevant de la logique dominante (celle de l’ « il n’y a pas » en psychanalyse). J. Butler fait résonner la formule à un niveau politique, en tant que matérialisation d’une lecture hégémonique du sexuel et de la différence, auquel l’orientation lacanienne participerait. 

Une fois le mythe d’Oedipe relégué à « un rêve de Freud » et une fois touché à l’inconsistance de l’Autre(4), J. Butler questionne les limites de ce nouvel universel constitutif. Elle demande « comment et à quelles fins s’approprie-t-il la notion lacanienne du réel pour désigner ce qui reste non symbolisable, forclos de la symbolisation ? »(5). Or la nature ne peut pas être le point d’appui de la différence sexuelle : surtout pas pour la psychanalyse, car il n’y a pas d’instinct ! Et les signifiants ne peuvent pas non plus dire l’essence de la femme, ni celle de l’homme. Du coup, par déplacement, le réel incarnerait-il cette extériorité intouchable de la différence ? Le réel matérialise-t-il une nouvelle forme de « la différence », en dépassant l’anatomie et le symbolique, tout en les reproduisant au niveau de l’ « il n’y a pas » ?

J. Butler veut faire entendre le refus de certaines places et existences, en interprétant la forclusion de manière métaphorique, la faisant coïncider à des signifiants politiques minoritaires. En effet, comme souligne Tim Dean, elle assimile la forclusion à des référents spécifiques et la traduit comme un effet politique hégémonique(6) dépendant uniquement des normes. J. Butler transforme la forclusion en une structure sociale et ne la considère plus comme un mécanisme lié à l’Autre et au sujet. En parlant des corps « minoritaires », elle ne s’occupe pas des positions singulières, des « corps that mutters »(7), des corps murmurants par leurs symptômes. Cette lecture laisse entrevoir des limites par rapport à l’orientation lacanienne du sujet et de la jouissance : le réel se recoupe dans le corps à travers l’intervention du symbolique, il ne peut pas être incarné. Toutefois, nous ne pouvons pas oublier que la question du choix sexué a pu être utilisée comme un critère structurel généralisé, notamment dans le cas des transexualités – de nombreux écrits de psychanalystes en témoignant.

Mais, même une fois constatée la limite de cette coïncidence entre forclusion et identité, l’interrogation que . Butler émet à propos de la consistance logique du réel ne demeure pas moins intéressante. Béance au sein de la chaîne signifiante, « trou dans le savoir »(8), approchable en le bordant, le réel est pourtant saisi suivant les termes de « l’inexistence du rapport sexuel dans l’espèce humaine»(9).  Ne niant pas la présence d’un point échappant à la totalité, à la complétude (dans la rencontre autant qu’à un niveau signifiant), J. Butler questionne cette formulation en tant que nouvelle proposition universelle – un « vaut pour tous » qui pourrait relever de la logique phallique. Suivant la lecture de  Žižek, elle demande si ce vide vient fonder la différence de manière binaire par nécessité ou bien si celle-ci est l’une des réponses signifiantes, parmi d’autres possibles, suivant la contingence. Ce point négatif, cette brèche dans l’ordre du langage, fonde-t-il un antagonisme entre deux termes, uniques, les hommes et les femmes – écartant tout autre (LGBTI+) à l’imaginaire ? S’il ne s’agit pas d’une opposition fondée sur une complémentarité imaginaire mais à partir du manque de chaque élément en rapport à l’autre(10), est-ce que de nouvelles positions peuvent participer à cet antagonisme ? Ce manque structurel dans chaque sujet peut-il ouvrir à d’autres modalités de différence ?

J. Butler demande si le réel, auquel nous n’avons pas un accès direct – rappelons qu’ « il n’y a pas de savoir dans le réel, mais sur le réel »(11) – n’est-il pas à lire à partir du contexte même où il surgit, en tenant compte des coordonnées historiques, sociales, contingentes (ce que Lacan suggérait de son vivant : « suivre la spire de son époque »). Comme la trouvaille de l’au-delà de l’Oedipe nous le montre, ces changements ne laissent pas les subjectivités et les symptômes inchangés : alors comment la psychanalyse modifie-t-elle sa conception du sexuel face au dévoilement de la co-construction du sexe et du genre ? Comment interpréter le surgissement de cette multitude d’identité qui dépassent l’homme et la femme ? Si de nouvelles positions de jouissance apparaissent au moment de la découverte de l’Autre qui n’existe pas, s’agit-il uniquement de réponses alternatives face à ce dévoilement ? Ou bien ces identités montrent-elles aussi que le « il n’y a pas de rapport » serait déjà une tentative de signifiantiser ce qui du sexuel est inaccessible ? Est-que se tenir à la formule de « il n’y pas de rapport sexuel » ne relève pas déjà d’une traduction symbolique du réel, c’est-à-dire d’une manière de « faire avec » cette dimension qui ne peut pas être attrapée ?

(1) Butler, J., Ces corps qui comptent. De la materialité et des limites discursives du « sexe », Paris, Éditions Amsterdam, 2009, p. 193.

(2) Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, p. 284.

(3) Butler, J., Ces corps qui comptent, op. cit., p. 208.

(4) Miller, J.-A., « La métonymie psychotique », La conversation d’Arcachon, Paris, Agalma-Seuil, 1997, p.281.

(5) Butler, J., Ces corps qui comptent, op. cit., p. 193.

(6) Dean, T., Beyond sexuality, Chicago, University of Chicago Press, 2000, p. 207.

(7) Ibid.

(8) Miller, J.-A., « Le réel au XXIe siècle Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », La Cause Du Désir, vol. 99, no. 2, 2018, p. 93.

(9) Ibid., p. 89.

(10) Žižek, S., Il sublime oggetto dell’ideologia, Milano, Edizione digitale Ponte delle Grazie, 2014, p. 312.

(11) Miller, J.-A., « Le réel au XXIe siècle Présentation du thème du IXe Congrès de l’AMP », op. cit., p. 93.