Monologues de l’attente d’Hélène Bonnaud

Les inspecteurs de l’inconscient
Par Stéphanie Lavigne

Hélène Bonnaud, psychanalyste membre de l’École de la Cause freudienne, ayant fait la passe, a déjà écrit deux essais : L’inconscient de l’enfant, du symptôme au désir de savoir(1) (2013), et Le corps pris aux mots, ce qu’il dit, ce qu’il veut(2) (2015). Elle nous présente aujourd’hui son premier roman de fiction psychanalytique Monologues de l’attente(3). C’est une femme exigeante avec les concepts de Lacan, ne cédant rien sur l’éthique analytique, qui invente sept monologues de patients dans sept salles d’attente de psychanalystes !

Le roman est construit comme une série où chaque chapitre est un épisode de la vie d’un sujet lors d’une semaine glaciale de février 2018. L’auteure nous introduit dans ce moment si particulier, « un temps suspendu où se dévoile un pan de la vie de chacun »(4). Monologue de pensées pris dans un discours à soi-même où les associations fusent. Cette attente avant une séance est singulière, elle a peu de point commun avec l’attente amoureuse de l’être aimé si bien décrite par Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux(5). En deçà de l’arrivée de l’analyste, de quoi s’agit-il ? Il est bien question de l’amour, mais c’est un amour qui s’adresse au savoir, une recherche de vérité.

Monologues de l’attente nous laisse entrevoir l’analysant, figure d’inspecteur interrogeant son inconscient, via ses lapsus, ses actes manqués, ses rêves, jouant avec la consonance des mots, revenant sur les interventions du sujet supposé savoir.

Le fil rouge du roman tourne autour d’« une histoire de folie ordinaire »(6). Une femme est morte, peut-être tuée par son mari qui a perdu la mémoire. Chaque analysant deviendra alors l’inspecteur imaginaire, traquant l’inconscient supposé du meurtrier. A travers ces fins limiers le récit fait résonner la phrase de Lacan « tout le monde délire »(7). C’est-à-dire que chaque parlêtre, au un par un, trouve une solution particulière face au réel auquel il est confronté, quelle que soit son organisation psychique.

Ce nouveau livre est un bijou de psychanalyse, vous y trouverez des trésors de vérité. L’écriture est toute en douceur, délicate, subtile, extrêmement précise. Certaines phrases ont valeur de coupure, elles forment un dire(8), deviennent extimes au récit de la petite histoire que se racontent les analysants. Ça résonne en vous, l’auteure a touché juste, en plein dans le mille ! On rit, on est ému, interloqué, suspendu aux vérités que recèlent les mystères de l’inconscient.

 Monologues de l’attente est une invention en lien avec la modernité de l’époque. A l’ère de l’exigence des preuves visibles, cette analyste construit une fiction qui démontre que « la vérité a structure de fiction »(9). L’auteure est une hérétique au sens Lacanien. C’est en partant de Jacques Lacan qui a balayé la norme de l’universel œdipien, avec son dernier enseignement, en prenant appui sur Joyce, qu’Hélène Bonnaud n’hésite pas, dans ce temps d’outrepasse(10), à en revenir à une construction imaginaire qu’elle utilise aujourd’hui pour transmettre quelque chose du discours analytique, qui touche au réel. Comme l’a bien entendu Nathalie Jaudel(11) lors d’une présentation de Monologues de l’attente à la librairie l’Acacia, la psychanalyse est cause du désir de ce premier roman.

(1) Bonnaud H., L’inconscient de l’enfant, du symptôme au désir de savoir, Paris, Navarin, 2013.

(2) Bonnaud H., le corps pris aux mots, ce qu’il dit, ce qu’il veut, Paris, Navarin, 2015.

(3) Bonnaud H., Monologues de l’attente, Paris, JC Lattès, 2019.

(4) Op. cit., p. 9.

(5) Barthes B., Fragments d’un discours amoureux, Paris, Seuil, 1977.

(6) Ibid., p. 26.

(7) Lacan J., Lacan pour Vincennes !, Onicar !, n°17/18, printemps 1979, p. 278.

(8) Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.

(9) Lacan J., « Lituraterre », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p.11.

(10) Miller J.-A., « l’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, mai 2011, inédit.

(11) Psychanalyste de l’École de la Cause freudienne. 

Lire aussi la critique de Virginie-Bloch-Laine dans Libération>