L'Envers de Paris https://enversdeparis.org Site de l'Association de L'Envers de Paris Sun, 05 Jul 2020 20:20:48 +0000 fr-FR hourly 1 https://wordpress.org/?v=5.4.2 https://enversdeparis.org/wp-content/uploads/2017/10/cropped-Logo-lenvers-bleu-0000ff-carre-32x32.png L'Envers de Paris https://enversdeparis.org 32 32 Désir de dormir et désir du rêve https://enversdeparis.org/2020/07/05/desir-de-dormir-et-desir-du-reve/ Sun, 05 Jul 2020 20:15:25 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29172 Par Niels Adjiman
Si Freud s’attache dans L’Interprétation des rêves à cerner l’essence de l’activité psychique du rêve, il ne faudrait pas croire que l’œuvre princeps clôt toute réflexion sur le rêve : elle est le fondement d’un édifice qui ne cesse en réalité de se construire, auquel Freud ajoute régulièrement de nouvelles pierres.

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Désir de dormir et désir du rêve

Photo de Nadi Lindsay

Désir de dormir et désir du rêve

Par Niels Adjiman

Si Freud s’attache dans L’Interprétation des rêves[1] à cerner l’essence de l’activité psychique du rêve, il ne faudrait pas croire que l’œuvre princeps clôt toute réflexion sur le rêve : elle est le fondement d’un édifice qui ne cesse en réalité de se construire, auquel Freud ajoute régulièrement de nouvelles pierres. C’est une de ces pierres qui est étudiée ici : intitulé « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve »[2], l’article est publié en 1915, avec d’autres articles, au sein d’un ensemble au nom laconique de Métapsychologie[3].

Qu’est-ce que le rêve pour Freud ? Le règne du Wunsch, sans exclure la présence du Trieb : pour être précis, le rêve est « remplissement »[4] (Erfüllung) d’un désir (Wunsch) représentant dans son essence une revendication pulsionnelle inconsciente (unbewussten Triebanspruch) au moyen de restes diurnes préconscients. Tel est l’apport capital de L’Interprétation. Cependant, deux aspects du rêve conduisent Freud à poursuivre sa réflexion, et à la compléter : le premier se rapporte à la formation du rêve, le second à son point d’achèvement.

Partant de la célèbre formule d’Aristote selon laquelle le rêve est l’activité du dormeur, Freud note le caractère de fausse banalité, d’apparente évidence d’une telle formule. Mieux, il l’interroge et se demande si et dans quelle mesure sommeil et activité du rêve sont bien compatibles. Certes, c’est un fait que l’on rêve en dormant ; mais, à la manière de Zénon d’Élée qui examine au-delà de la réalité du mouvement sa possibilité même, Freud veut rendre compte de ce fait.

Or, sommeil et rêve semblent entretenir un rapport problématique, paradoxal. En effet, d’un côté, le sommeil explique un trait significatif du rêve. Celui-ci présente, à l’observation, la particularité « égoïste »[5] que la personne qui y occupe le devant de la scène est toujours la personne propre. Particularité dont Freud estime qu’il s’agit là d’une traduction directe de l’état de sommeil. Car passer de la veille au sommeil implique un « désinvestissement »[6] de la réalité extérieure, plus encore un retrait à l’égard des représentations qui préoccupent le psychisme, tant sur le plan préconscient qu’inconscient. Dormir, c’est opérer une rétroversion « narcissique »[7], condition libidinale de cet égoïsme dans la représentation. On reconnaît ici la présence, nouvelle dans la théorie, des catégories de libido et de libido narcissique, telles que Freud vient de les concevoir un an avant notre article dans « Pour introduire le narcissisme ». En ce sens, le sommeil est, après l’état de veille qui a vu la libido se nouer à des objets, un retour vers le Ich en vue de rétablir, selon Freud, « un narcissisme absolu »[8]. Notons, à titre indicatif, que, au sujet de cette notion de narcissisme, Lacan examine dans le Séminaire II[9] (du chapitre X au chapitre XIV) les rapports dans le rêve du moi et du sujet, s’interrogeant explicitement sur la pertinence d’une « régression de l’ego »[10] chez Freud.

Mais s’il y a pour une part compatibilité entre sommeil et rêve, il y a aussi pour une autre part contradiction, incompatibilité : loin de se concilier, désir de sommeil (Schlafwunsch) et désir du rêve (Traumwunsch) s’opposent. Le rêve fait même exception au sommeil, car il repose sur une excitation des restes diurnes et un soutien de ces restes par des motions pulsionnelles inconscientes. Or, comment cela serait-il possible s’il ne fallait pas précisément admettre que la libido ne s’est pas complètement détachée de la veille et au-delà des représentations indépendantes du Ich ? Il faut accepter l’idée que « la partie refoulée du système inconscient n’obéit pas au désir de dormir partant du Ich »[11]. Il y a donc, avec le rêve, effraction (Einbruch) dans le narcissisme, plutôt que traduction du narcissisme.

Face à ce paradoxe des rapports entre sommeil et rêve, il nous semble que la question posée est celle du statut et de la place – difficilement définissables – à accorder à cette instance que Freud nomme désormais clairement Ich. C’est une instance à laquelle il ne cessera de se référer jusqu’à son ultime article « Die Ichspaltung im Abwehrvorgang » (1938), traduit par le titre suivant : « La division du sujet dans le processus de défense »[12].

Le second aspect que Freud aborde est relatif à la phase d’achèvement de la formation du rêve : le passage à l’hallucination, c’est-à-dire le caractère halluciné du désir du rêve. Là encore, note Freud, il y a paradoxe. Car l’hallucination ne consiste pas seulement dans la présence à la conscience des représentations du rêve, mais dans la croyance en la réalité du « remplissement »[13] du désir. Or, comment peut-il y avoir excitation d’un système, précisément celui de la perception-conscience, alors qu’il est censé être non investi dans le sommeil ? Ce qui est mis en question dans le rêve est l’exercice de cette institution que Freud appelle « épreuve de réalité »[14] (Realitätsprüfung) et qu’il considère comme « l’une des grandes institutions du Ich : on voit mal de quelle façon cette institution peut être à la fois comme neutralisée, « levée »[15], et en même temps investie au point de donner l’illusion qu’il y a perception réelle, et de rétablir ainsi, selon Freud, l’ancien mode de satisfaction du désir.

L’explication de ce paradoxe, Freud la cherche, comme souvent, dans l’étude des formes dites pathologiques qui permettent, par leur déformation ou leur déviation, de révéler ce qui se passe sur un plan dit normal  : c’est le cas de l’amentia, caractérisée par Freud comme confusion hallucinatoire aiguë. Celle-ci est réaction à une perte que le Ich dément (verleugnet) parce qu’elle lui est insupportable. Il y a alors rupture avec la réalité, élimination de l’épreuve de réalité. Usant du paradigme de l’amentia, Freud en revient alors à l’hallucination du rêve : il conclut que le même effet obtenu dans l’amentia par le démenti est produit dans le rêve par l’état de sommeil qui à sa façon « ne veut rien savoir du monde extérieur »[16].

On retrouve ici le rôle déterminant du Schlafwunsch, du désir de dormir. C’est lui qui, à partir du Ich, fait que la possibilité de l’épreuve de réalité est abandonnée.

[i]. Freud S., Interprétation des rêves, Paris, PUF., 1976.

[ii]. Freud S., Complément métapsychologique à la doctrine du rêve, traduction inédite en cours de publication, sous la direction de Suzanne Hommel.

[iii]. Freud S., Métapsychologie, Paris, Gallimard, 1968.

[iv]. Freud S., Complément…, op. cit.

[5]. Ibid.

[6]. Ibid.

[7]. Ibid.

[8]. Ibid.

[9]. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1980.

[10]. Ibid., p. 187.

[11]. Freud S. , Complément…, op. cit.

[12]. Freud, La division du sujet dans le processus de défense, traduction inédite en cours de publication, sous la direction de Suzanne Hommel.

[13]. Freud, Complément, op. cit.

[14]. Ibid.

[15]. Ibid.

[16]. Ibid.

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La vérité n’est pas le vrai https://enversdeparis.org/2020/07/05/la-verite-nest-pas-le-vrai/ https://enversdeparis.org/2020/07/05/la-verite-nest-pas-le-vrai/#respond Sun, 05 Jul 2020 19:37:08 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29164 Par Isabelle Magne
La vérité en psychanalyse est une problématique centrale dans « Constructions dans l’analyse » , de même que dans son commentaire détaillé par Jacques-Alain Miller, « Marginalia de Constructions dans l’analyse » . Voilà le point qui m’a particulièrement intéressée dans l’étude de ces deux textes dans le cadre du vecteur « Lectures cliniques » de L’Envers de Paris.

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La vérité n’est pas le vrai

Photo de Thomas Kelley

Par Isabelle Magne

 La vérité en psychanalyse est une problématique centrale dans « Constructions dans l’analyse »[1], de même que dans son commentaire détaillé par Jacques-Alain Miller, « Marginalia de Constructions dans l’analyse »[2]. Voilà le point qui m’a particulièrement intéressée dans l’étude de ces deux textes dans le cadre du vecteur « Lectures cliniques » de L’Envers de Paris.

J.-A. Miller démontre ainsi que, dans cet écrit daté de 1937, Freud chemine vers une approche de la vérité bien différente de la recherche de l’exactitude. La construction de l’analyste, qui complèterait des blancs de la mémoire du sujet, est un Wunsch auquel Freud finalement ne croit pas. Il repense la vérité, non pas par rapport à l’exactitude, mais par rapport au mensonge ou au délire ; il en déduit que la vérité en psychanalyse ne vise pas le vrai. Sa garantie ne dépend pas du oui, du consentement de l’analysant. J.-A. Miller a cette formule : « Ce qui est vraiment convaincant, c’est quand vous dites non, et que, quelque part dans votre réponse ça dit oui. Vous dites non, ça dit oui »[3]. En psychanalyse, on se met sur la trace de la vérité avec ce qui échappe, ce qui divise, on l’approche indirectement, J.-A. Miller le souligne : le terme « indirect » est le pivot du texte de Freud. À l’issue de ma première lecture, un énoncé s’est détaché, faisant point de capiton pour moi : « la vérité ne se dit pas sur l’axe imaginaire »[4].

Les trois temps de travail que comporte le dispositif du vecteur « Lectures cliniques » m’ont également permis de faire l’épreuve que la vérité fait son chemin par des détours successifs et par après-coup. En effet, dans le dispositif de ce vecteur, entre la lecture solitaire du texte et sa présentation aux participants, s’intercale un travail en cartel. Celui ou celle qui a choisi de travailler un texte ou un cas clinique vient d’abord en parler avec le cartel d’organisation du vecteur. Ce passage par le cartel produit un effet d’enseignement. Ce deuxième temps de travail sur le texte « Marginalia… » m’a amenée à me questionner sur les constructions faites par l’analyste. Lacan nous enseigne que les constructions, ce sont les analysants qui les font. Quelle valeur prennent alors les constructions du praticien ? Si celles-ci ont un effet de vérité, ne s’agit-il pas d’orientation et d’interprétation plutôt que d’exactitude ? Enfin, le troisième temps de travail, celui de la présentation aux collègues du Vecteur avec discussion, a ouvert pour moi la question de ce que l’on entend aujourd’hui par « s’orienter du réel ».

Au cours de ce travail de lecture, mon questionnement s’est donc déplacé de la question de la vérité vers celle du réel.

[1]. Cf. Freud S., « Constructions dans l’analyse », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1987, p. 269.

[2]. Cf. Miller J.-A., « Marginalia de Constructions dans l’analyse », texte prononcé lors d’un atelier milanais de l’École européenne de psychanalyse les 26 et 27 février 1994, transcrit pas Jocelyne Gault, publié in Cahiers de l’ACF-VLB, n° 3, Rennes, octobre 1994, p. 4-30.

[3]Ibid.

[4]. Ibid.

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Cosmos et cosmétique https://enversdeparis.org/2020/07/05/cosmos-et-cosmetique/ https://enversdeparis.org/2020/07/05/cosmos-et-cosmetique/#respond Sun, 05 Jul 2020 19:27:17 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29158 Par Elisabetta Milan
Ad astra, en route vers les étoiles… Pourquoi le cosmos fascine-t-il tant les humains depuis toujours ? De manière à la fois surprenante et saisissante, Lacan nous donne des indications dans son « Ouverture à la Section clinique ».

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Cosmos et cosmétique

Photo de Tyler van der Hoeven

Par Elisabetta Milan

Ad astra, en route vers les étoiles… Pourquoi le cosmos fascine-t-il tant les humains depuis toujours ? De manière à la fois surprenante et saisissante, Lacan nous donne des indications dans son « Ouverture à la Section clinique [1] ».

Dans ce texte, le terme « cosmos » apparaît tout d’abord dans un néologisme : « le monde est plus émondé qu’on ne pense. Il est cosmographié ». Ce terme forgé pour la circonstance nous met d’emblée sur la voie. Ainsi, les cartes du ciel des anciens cosmographiaient l’univers en cherchant à circonscrire dans une image un extérieur inconnu et angoissant. Face aux mystères de l’infini, l’homme traçait le contour d’une voûte imaginaire conçue sur le modèle du monde terrestre.

Lacan poursuit : « Le mot cosmos a bien son sens. Il l’a conservé, il porte sa trace dans divers modes dont nous parlons du cosmos, on parle de cosmétiques… Le cosmos, c’est ce qui est beau. C’est ce qui fait beau – par quoi ? En principe par ce que nous appelons la raison. Mais la raison n’a rien à faire dans le “faire beau” qui est une affaire liée à l’idée de corps glorieux, laquelle s’imagine du symbolique rabattu sur l’imaginaire ».

Étonnamment, Lacan associe donc « cosmos » et « cosmétique » à partir du beau, de ce qui fait beau. Le mot cosmos, en grec kósmos, nous renvoie au « bon ordre », à « l’ordre de l’univers » soit ce qui s’oppose au chaos. Cosmétique, lui, a pour étymologie kometikos, ce qui est relatif à la parure : le cosmétique fait « parure », il fixe le beau et défie la dégradation du temps. Lacan rappelle que pour les Grecs, le beau est en rapport avec l’ordre et la raison : la beauté physique est inséparable de la beauté morale et d’une valorisation de la pureté et de l’abstraction des figures sensibles[2]. Mais il s’inscrit en faux : « ce qui fait beau » ne tient nullement à la raison mais à l’idée d’un « corps glorieux ». Il s’agit d’un souci esthétique proche du soin cosmétique, qui vise à fixer le corps dans une beauté idéalisée.

Dans son cours « Silet », Jacques-Alain Miller relève que la statue grecque « dément la castration [3] ». Elle offre, souligne-t-il, « l’image d’un corps sans jouissance, d’un corps qui n’est pas travaillé par la jouissance [4] ». La statue grecque est l’exemple paradigmatique de cette image idéalisée du corps humain qui, dans une « suspension temporelle » s’oppose aux ravages inexorables du temps. Dans la statuaire grecque antique, « il y a comme une pénétration intégrale de l’imaginaire par le symbolique, mais aussi bien une domination du symbolique par l’harmonie imaginaire – et ce, sans reste ! »

Cette harmonie imaginaire nous renvoie à l’idée du cosmos comme sphère. L’image de la voûte céleste du monde antique est le fondement du modèle intuitif de formalisation de l’univers, et du sujet aussi bien, dans une sorte de parallélisme entre microcosme et macrocosme.

Comment dès lors représenter le corps ? Contrairement aux imageries de l’harmonie parfaite (sphérique), c’est à partir du trou qui vient creuser la sphère en la transformant en tore.

De même, on ne peut interroger ce qui structure la révolution des astres et des planètes autour du soleil si l’on reste dans un système sphérique, c’est-à-dire fixé du côté imaginaire. Lacan note que ce « monde conçu comme le tout, avec que ce mot comporte […] de limité, reste une conception – c’est bien là le mot – une vue, un regard, une prise imaginaire [5] ».

Il y a toujours un risque à se laisser aller du côté du cosmétique, à se faire aspirer par le faire beau, à « reglisser » dans le monde sphérique bien ordonné, « dans ce supposé d’une substance qui se trouve imprégnée de la fonction de l’être [6] ».

Savoir résister à ces sirènes est une invitation à faire avec le réel de la clinique.

[1] Lacan J., « Ouverture à la Section clinique », Ornicar ?, n° 9, 1977, p. 7-14.

[2] Cf. Cassin B., Vocabulaire européen des philosophes, Seuil / Le Robert, 2004, p. 160.

[3] Miller J.-A., « Silet », cours du 12 juillet 1995. Ce cours a été publié dans The Lacanian Review, n° 8, novembre 2019, p. 22.

[4] Ibid., p. 24.

[5] Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 57.

[6] Ibid., p. 58.

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L’interprétation comme réveil https://enversdeparis.org/2020/07/05/linterpretation-comme-reveil/ https://enversdeparis.org/2020/07/05/linterpretation-comme-reveil/#respond Sun, 05 Jul 2020 19:16:10 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29151 Par Alexandra Escobar
Étymologiquement, le mot interprétation est dérivé du mot latin interpretatio. Inter, « ce qui se situe entre », pretare, « ce qui est proche », et praesto, « ce qui est présent ». L’interprétation désigne l’action d’expliquer, de donner une signification (à une chose obscure).

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L’interprétation comme réveil

L’interprétation comme réveil

Par Alexandra Escobar

Étymologiquement, le mot interprétation est dérivé du mot latin interpretatio. Inter, « ce qui se situe entre », pretare, « ce qui est proche », et praesto, « ce qui est présent ». L’interprétation désigne l’action d’expliquer, de donner une signification (à une chose obscure). Ainsi, une interprétation renvoie à une lecture, mais pas n’importe laquelle ; elle renvoie à une lecture attentive, judicieuse et argumentée d’un texte. La lecture d’un texte convoque nécessairement l’avis du lecteur qui donne les impressions que la lecture suscite en lui. Les diverses interprétations d’un même fait renvoient à une version ; un énoncé, par exemple, peut recevoir plusieurs interprétations pouvant être ambiguës, équivoques.

Pour Freud, le rêve renseigne sur les désirs plus secrets du rêveur, refoulés dans son inconscient ; dès lors, comment comprendre la phrase de Lacan selon laquelle interpréter peut constituer « la voie d’un vrai réveil pour le sujet »[1] ? Jacques-Alain Miller nous indique dans son texte « L’interprétation à l’envers »[2] la façon dont Lacan opère un renversement de l’interprétation à l’envers de la lecture freudienne de l’inconscient.

Si l’interprétation analytique se fonde sur l’interprétation de l’inconscient, elle ne s’accommode pas pour autant de celle-ci. J.-A. Miller nous met en garde quant à l’erreur de croire que c’est l’inconscient de l’analyste qui interprète. Dans son séminaire Les Psychoses, Lacan souligne que « l’analyste doit attendre ce que le sujet lui fournira, avant de faire entrer en jeu son interprétation »[3]. « Son interprétation » n’est pas celle de l’inconscient et des idées que l’analyste se fait par rapport aux dits du patient mais elle est celle de l’inconscient lui-même, des signifiants élémentaires « sur lesquels, il a, dans sa névrose, déliré »[4].

L’interprétation analytique est seconde à l’interprétation de l’inconscient et vise à « apprendre à parler comme l’inconscient »[5], selon l’expression employée par J.-A. Miller. Il ne s’agit pas pour autant, ajoute-t-il, que l’interprétation se fasse « l’émule de l’inconscient »[6], car cela, au lieu d’affamer le délire, le nourrit. L’envers de l’interprétation « consiste à cerner le signifiant comme phénomène élémentaire du sujet ». En ce sens, le déchiffrage est « un déchiffrage qui ne donne pas sens ». Cette pratique opère sur la « coupure » analytique. Ainsi l’interprétation analytique fonctionne « à l’envers de l’inconscient »[7].

Pour conclure, nous pourrions dire que l’interprétation, au sens lacanien, réveille le sujet de la lecture de l’inconscient et le surprend à la manière d’une perplexité qui touche le phénomène élémentaire du sujet dans lalangue.

[1]. Lacan J., « Compte rendu avec interpolations du Séminaire de l’Éthique », Ornicar ?, janvier 1984, n° 28, p. 17.

[2]. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », La Cause freudienne, no 32, février 1996, p. 11.

[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre iii, Les Psychoses (1955-1956), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1981, p. 93.

[4]. Miller J.-A., « L’interprétation à l’envers », op.cit., p. 12.

[5]. Ibid., p. 10.

[6]. Ibid., p. 12.

[7]. Ibid.

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ACTUALITÉ DE LA HAINE https://enversdeparis.org/2020/07/05/actualite-de-la-haine/ Sun, 05 Jul 2020 18:59:15 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29144 Le discours analytique, de Freud et Lacan spécialement, jette sur la haine une lumière encore neuve et bien plus efficiente que bien des discours qui prétendent la dissoudre en la dénonçant, et ne font trop souvent que la renforcer.
Ce livre suit un trajet de la haine à la joie, du rejet de l’Autre à un usage possible de l’intime altérité qui habite chacun.

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ACTUALITÉ DE LA HAINE

 

Anaëlle Lebovits-Quenehen

ACTUALITÉ DE LA HAINE

Une perspective psychanalytique

Le discours analytique, de Freud et Lacan spécialement, jette sur la haine une lumière encore neuve et bien plus efficiente que bien des discours qui prétendent la dissoudre en la dénonçant, et ne font trop souvent que la renforcer.

Ce livre suit un trajet de la haine à la joie, du rejet de l’Autre à un usage possible de l’intime altérité qui habite chacun. 

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La haine, cette passion vieille comme le monde, est aujourd’hui de retour. Les discours qui l’attisent pourraient bientôt balayer la démocratie si nous n’y prenons garde. L’enjeu de cet ouvrage est donc politique et, avec Freud et Lacan, sa perspective sur l’actualité de la haine est encore neuve.

Ce livre explore les voies qu’emprunte la haine et examine ses cibles, pour montrer de quelle logique elle procède. L’auteure met en tension l’Autre comme objet de haine avec l’intime Altérité qui nous habite, ce dont il appartient à chacun de se faire responsable. La figure de Lacan ici esquissée en témoigne. Un contrepoison s’en extrait.

Un choix s’affirme, un savoir s’élabore, une orientation s’énonce d’un même mouvement, car la haine revient, certes, mais pas sans la position responsable qu’elle appelle en retour.

 Anaëlle Lebovits-Quenehen

Psychanalyste à Paris, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse.

En librairie le 9 juin 2020 – diffusion ced-pollen

et notamment sur ecf-echoppe.com

 

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NAVARIN Éditeur À PARIS 6E

 

 

 

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Le Rire et le Néant dans l’œuvre freudienne https://enversdeparis.org/2020/07/05/le-rire-et-le-neant-dans-loeuvre-freudienne/ Sun, 05 Jul 2020 18:42:16 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29135 Par Grigory Arkhipov
Dans la pensée occidentale, il y a une forte tradition de considérer le rire et le risible à travers le prisme du jugement. Ce jugement peut être esthétique (le risible est « une laideur non accompagnée de souffrance » , note Aristote), intellectuel (nous rions de ce que nous estimons être stupide) ou moral (le rire châtie la vanité, selon Bergson). Il y a un autre paradigme qui, au contraire, inscrit le rire dans la discontinuité du jugement.

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Le Rire et le Néant dans l’œuvre freudienne

Les Temps modernes, Charlie Chaplin, 1936

Par Grigory Arkhipov

Dans la pensée occidentale, il y a une forte tradition de considérer le rire et le risible à travers le prisme du jugement. Ce jugement peut être esthétique (le risible est « une laideur non accompagnée de souffrance »[1], note Aristote), intellectuel (nous rions de ce que nous estimons être stupide) ou moral (le rire châtie la vanité, selon Bergson). Il y a un autre paradigme qui, au contraire, inscrit le rire dans la discontinuité du jugement. Ainsi, Kant mise sur l’effet de surprise propre au rire qui résulte, d’après lui, de la réduction soudaine à néant de la tension d’une attente[2].

En abordant la question du point de vue clinique, Freud a créé son approche originale, laquelle garde pourtant les traces de l’idée kantienne. La notion de détente (empruntée aux théories de Bain et Spencer), introduite dans son modèle économique, lui a permis de dégager trois modalités de cette risible réduction à néant.

1) Le travail du comique (attention, il ne s’agit pas de la comédie en tant que genre littéraire et scénique) opère avec l’anéantissement, ne serait-ce que momentané, de l’inhibition. Freud renverse la tradition fondée sur un jugement qui maintient que l’on rit du personnage cocasse en effectuant ainsi une « brimade sociale »[3]. Nous rions grâce à lui, car il nous offre en cadeau l’économie de l’inhibition (qui se décharge sous forme du rire). Freud déduit le charme propre à ce personnage de sa ressemblance avec un enfant : « l’homme bête m’apparaîtrait comique dans la mesure où il me ferait penser à un enfant paresseux et l’homme méchant à un fripon d’enfant »[4]. Le mécanisme de la levée de l’inhibition consiste à l’identification passagère du spectateur avec ce bonhomme comique : cette imitation mentale lui sert à se libérer momentanément des fardeaux pesants et insupportables de la culture. Le cadeau comique nous permet de retrouver le « rire enfantin perdu »[5], souligne Freud.

 2) Le travail du mot d’esprit nous confronte à l’anéantissement du sens commun et de l’usage habituel d’un mot. Si le travail du comique relève de l’image du corps et des premières inhibitions qui organisent la vie de l’homo culturalis, alors le Witz opère avec les représentations (Vorstellungen) qui ont subi le refoulement. Cette modalité du risible n’est pas accessible à tous, remarque Freud en mettant la capacité de produire les Witze en parallèle avec le symptôme névrotique[6]. Le désir du sujet se loge dans le creux du non-sens préparé par le travail du mot d’esprit. On n’est spirituel que par nécessité, car « la voie directe [à notre désir] est barrée »[7]. Lacan reformulera cette nécessité à l’aide de sa dialectique de la demande et du désir en ajoutant à la notion du non-sens celles du « pas-de-sens » et du « peu-de-sens »[8]. Le rire de la Dritte Person témoigne d’une surprise autre que celle de la chute de l’image d’un adulte sérieux et inhibé par les idéaux courants.

3) Le travail de l’humour consiste à drainer l’affect pénible. Pour illustrer ce mécanisme Freud évoque à plusieurs reprises l’anecdote d’un délinquant mené à l’échafaud un lundi. « Eh bien, la semaine commence bien », déclare celui-ci, l’air insouciant. L’ataraxie humoristique du criminel nous « gagne par contagion »[9]. Ainsi, épargnons-nous l’affect fort que nous étions sur le point d’éprouver en nous identifiant au condamné face au néant. Le travail effectué par le criminel nous libère du besoin de ressentir la terreur et la pitié propres au tragique. Si le comique opère avec l’inhibition et que le spirituel relève du symptôme, alors l’humour peut être défini comme une position éthique par rapport à l’angoisse : à l’affect qui ne trompe pas.

Kant avance que la réduction momentanée de l’entendement à néant qui caractérise le rire franc provoque « une joie très vive »[10], corporelle par sa nature. Entre Freud et Kant il y a plus d’un siècle d’écart dans lequel gît l’ère romantique. Le mot d’esprit est fortement influencé par Heine (l’une des figures de l’Idéal du Moi pour son auteur) qui marie le rire à l’amertume la plus déchirante. La joie kantienne se fait substituer, au sein du Mot d’esprit, par une notion médicale de l’euphorie[11]. Ce terme range le rire parmi les expériences peu idylliques, comme les états pathologiques de la manie ou de l’intoxication. Ces phénomènes hétérogènes ont quelque chose en commun que l’on peut résumer par la notion que Freud emploie dans son livre : la Hilflosigkeit[12] (qui peut se traduire par « besoin d’aide » ou « détresse »).

Les trois modalités du rire élaborées dans le Mot d’esprit représentent trois façons d’affronter cette dépendance foncière. Le comique et l’humour touchent la dimension de la Hilflosigkeit de la manière la plus intime : le premier, du point de vue du petit sujet en train de faire ses premiers pas dans une forêt obscure du désir de l’Autre et le seconde, de la hauteur fictionnelle du parent qui vient au secours en allégeant sa souffrance (« ne pleure pas, ce n’est rien ! »).

Dans l’œuvre freudienne, le rire (résultant du travail du comique, du Witz et de l’humour) se trouve en rapport dialectique avec la Hilflosigkeit. D’une part, il y puise sa force (c’est pour cette raison que le plaisir pris au comique est plus intense que celui que nous offre l’humour). De l’autre, il en triomphe en la réduisant à néant (c’est cela qui le distingue de la manie ou de l’ivresse). Cette dialectique (non dépourvue d’un certain héroïsme) fait appel (Hilfe !) au Père en le faisant exister à l’aide de l’amour. C’est peut-être pour cette raison que nous ne trouverons pas chez Freud de théorisation de l’ironie, la dimension du risible qui deviendra prépondérante dans le monde du xxe siècle qui aura vécu le comble de la Hilflosigkeit sans aucun espoir en l’aide du Père.

[1]. Aristote, La Poétique, Paris, Seuil, 1980, p. 49.

[2]. Kant E., Critique de la faculté de juger, Paris, gf Flammarion, 1995, p. 320.

[3]. Bergson H., Le Rire : essai sur la signification du comique, Paris, puf, 2007, p. 103.

[4]. Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 396.

[5]. Ibid., p. 393.

[6]. Ibid., p. 260.

[7]. Freud S., Lettres à Wilhelm Fließ, 1887-1904, Paris, puf, 2015, p. 471.

[8]. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 98.

[9]. Freud S., Le mot d’esprit, op. cit., p. 400-402.

[10]. Kant E., Critique de la faculté de juger, op. cit., p. 323.

[11]. Freud S., Le mot d’esprit, op. cit., p. 411.

[12]. Ibid., p. 396.

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J50. ATTENTAT SEXUEL https://enversdeparis.org/2020/07/02/j50-attentat-sexuel/ Thu, 02 Jul 2020 19:24:24 +0000 https://enversdeparis.org/?p=29128 L’article J50. ATTENTAT SEXUEL est apparu en premier sur L'Envers de Paris.

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J50. ATTENTAT SEXUEL

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ÉDITO JUIN 2020 https://enversdeparis.org/2020/06/01/edito-juin-2020/ Mon, 01 Jun 2020 18:57:43 +0000 https://enversdeparis.org/?p=28981 Enfin juin annonce un début d’été prometteur avec une courbe descendante du covid-19 n’annonçant pas de deuxième vague de la maladie pour l’instant. Le déconfinement progressif nous pousse déjà à nous projeter vers des temps plus libres et moins menaçants, mais avec beaucoup de prudence et des mesures restrictives encore. Voici quelques nouvelles importantes de notre association.

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ÉDITO JUIN 2020

Chères et chers membres et amis de L’Envers de Paris,

Enfin juin annonce un début d’été prometteur avec une courbe descendante du covid-19 n’annonçant pas de deuxième vague de la maladie pour l’instant. Le déconfinement progressif nous pousse déjà à nous projeter vers des temps plus libres et moins menaçants, mais avec beaucoup de prudence et des mesures restrictives encore. Voici quelques nouvelles importantes de notre association.

L’AGO de L’Envers de Paris a réuni ses membres sur l’application Zoom© le 13 mai. Cela fut une réussite, car nous étions très nombreux connectés. Laurent Dupont et moi-même avons tout d’abord salué le travail rigoureux effectué par le bureau sortant et la direction menée par Beatriz Gonzalez-Renou. Cinzia Crosali et Romain-Pierre Renou, qui travaillent depuis plusieurs mois à donner une impulsion renouvelée, deviennent membres du nouveau bureau après un vote à l’unanimité.  Malgré les aléas techniques, le débat fût très animé et intéressant, avec de nombreuses initiatives qui nous ont revigorés dans notre élan de poursuivre le travail d’étude et de transmission de la psychanalyse à Paris. Dans la réunion du bureau élargie de L’EDP qui s’est tenue quelques jours plus tard, nous avons marqué les jalons d’une ligne de travail avec laquelle chaque vecteur, à partir de la différence et la spécificité de son groupe, s’articulera à une politique commune et au projet collectif de notre association. Cette politique commune se noue à l’ECF dans le sillon de l’École Une. Nous avons aussi le projet d’une journée d’étude de tous nos groupes de L’Envers en 2021.

Ainsi, dans les mois à venir, aux travaux particuliers en cours dans chaque groupe, nous articulerons un fil en connexion aux activités préparatoires des 50e Journées de l’ECF « Attentat sexuel » et aux travaux préparatoires du prochain Congrès de l’AMP. La promotion des cartels fulgurants nous semble un outil puissant pour soutenir cette action et approfondir l’étude.

Romain-Pierre Renou, nouvel architecte du site de l’edp a composé deux nouvelles rubriques autour de deux axes gravitationnels. Le premier axe s’oriente vers les j50 « Attentat sexuel » et nous sommes heureux que Nathalie Georges ouvre cette nouvelle rubrique avec son texte « La Marquise d’O *** ou L’envers du mythe de Psyché » autour du récit mystérieux de Heinrich Von Kleist duquel Eric Rohmer fit son chef d’œuvre. Nous proposons un deuxième axe au sein de la rubrique « Événement » constitué de textes préparatoires au XIIe Congrès de l’AMP qui pour l’instant reste programmé en décembre : « Le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne ». Dans ces rubriques, nous allons accueillir vos textes et vos écrits issus de vos groupes de travail, de nos membres et associés à L’Envers.

La rubrique « Au-delà du confinement » est déjà en fonctionnement avec plusieurs textes. Elle est ouverte pour nous diriger vers notre journée de l’edp en 2021. Le thème de cette journée tournera autour de l’« Un » du monde de la globalisation, le « pour tous », dans lequel nous sommes chacun des « épars désassortis ». René Fiori nous présente pour cette rubrique son texte « Le tsunami numérique et sa planétarisation » sur la desubjectivation du numérique.

Pendant cette période durant laquelle les réunions de plus de 10 personnes sont interdites, et alors qu’il est encore préconisé d’éviter les transports publics, L’Envers de Paris a pris un abonnement au logiciel Zoom©. Il est très apprécié jusqu’à présent et beaucoup d’entre vous l’utilisent déjà. Nous la mettons à disposition de vos groupes et cartels deL’EDP pour vos réunions. Adriana Campos coordonnera l’agenda d’utilisation de la plateforme et vous facilitera le lien et les identifiants pour vous en servir.

Pour le mois de juin, voici les activités préparées par nos vecteurs :

Durant le mois de confinement de mai le Vecteur Psychanalyse et Littérature de L’EDP a travaillé sur la proposition de lecture d’Isabela Otechar de « La leçon sur Lituraterre » du Séminaire XVIII de Lacan et de son articulation au Dialogue de F. Cheng. Du Mystère du langage à l’écriture poétique, elle déplie la rencontre entre deux langues étrangères. « La phonie d’un mot en français a le don de déclencher en moi un souvenir charnel »[i].Vous lirez le texte d’Isabel Otechar dans ce numéro de juin de ParisLeaks. Durant ce mois de juin, notre Vecteur se réunira en visio-conférence le mercredi 10 juin pour questionner ensemble les deux points suivant :

  • Comment chacun(e) peut-il témoigner de l’effet du confinement sur son désir de savoir et son transfert de travail à Lacan, à J-A Miller et à l’École de la Cause freudienne ?
  • Comment l’écriture littéraire fragmentaire contemporaine rejoint-elle notre XXIe siècle où les épars désassortis répondent à la globalisation?

Prochain rendez-vous en présence le mardi 23 juin. Contacter Marie-Christine Baillehache : mail>>

La dernière séance du groupe Psynéma a tourné autour de « la Lettre volée », de la contingence et du trou que fait la psychanalyse, en référence à l’Urverdrängt de Freud et au texte « Lituraterre » de Lacan. Nous avons retenu pour notre travail plusieurs films : Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi ; La jeune fille de Luis Buñuel ; L’année du dragon de Michael Cimino ; Nuages épars de Mikio Naruse et L’Aurore de Murnau. La prochaine réunion sera le 12 juin à 20h00 par Zoom©. Nous continuerons sur « Lituraterre » et « La Lettre volée » et nous relierons les textes du séminaire XI, Les quatre concepts de la psychanalyse, relatifs à la rencontre (tuchê) et l’automaton. Pour tout renseignement ou pour participer à nos travaux contacter Karim Bordeau (mail>>) ou Maria-Luisa Alkorta (mail>>)

 

Le collectif Théâtre et psychanalyse s’est réuni dans d’excellentes conditions au moyen de l’application Zoom©. Nous avons travaillé un texte présenté par un nouveau membre, Grigory Arkhipov, qui nous a présenté un travail sur le rire chez Aristote et Freud. Il y fut question de comédie, de tragédie et de psychanalyse. Nous avons également échangé sur les projets de l’année prochaine. Nous restons dans l’expectative concernant les programmes des théâtres à la rentrée, où nous sommes à la recherche d’une pièce pour notre soirée préparatoire aux j50 de l’ECF. Les intéressés peuvent contacter Philippe Benichou : mail>>

La prochaine réunion du Vecteur Lectures Cliniques sera consacrée à la lecture et la discussion de deux cas de la pratique des participants. Le cartel d’organisation du Vecteur étudie également ses modalités de travail sur le thème proposé pour la journée 2021 de L’Envers. Pour tout renseignement contacter Adela Bande-Alcantud (mail>>) ou Pascale Fari (mail>>)

Le groupe Lectures Freudienne a tenu deux séances Zoom© en mai. Nous avons presque terminé la traduction du texte de Freud Metapsychologische Ergänzung zur Traumlehre – Complément métapsychologique à la doctrine du rêve – rédigé en 1915, pendant la Première Guerre mondiale. Il y a un reste d’activité psychique qui est possible parce que l’état de sommeil narcissique n’a pas pu être complètement atteint. Lors de la prochaine réunion nous parlerons de la publication de ces cinq textes que nous travaillons, labourons depuis de nombreuses années. Nous nous rencontrerons le 3 juin à 21h00, chez Susanne Hommel : mail>> 

Geneviève Mordant nous donne des nouvelles du vecteur Le corps, pas sans la psychanalyse. Au sortir de cette énorme ponctuation qu’a constitué le confinement nous avons décidé de nous orienter selon le thème de L’Envers de cette année, résumé par « L’Un du monde de la globalisation ». À notre époque de globalisation, quelle singularité peut subsister chez les « épars désassortis » que nous sommes, entre attention et création ? Nous nous appuierons en particulier sur les cours de J.-A. Miller « Intuitions milanaises » et « L’Un tout seul ». Les intéressés pourront contacter Geneviève Mordant : mail>>

Vous savez maintenant vers qui vous adresser avec ces informations du mois de juin pour continuer l’étude de la psychanalyse à L’Envers de Paris.

Je vous souhaite un bon travail !

 Marga Auré

[i]. Cheng F., Le Dialogue, Paris, Desclée, 2002, p. 55.

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La Marquise d’O*** ou L’envers du mythe de Psyché https://enversdeparis.org/2020/06/01/la-marquise-do-ou-lenvers-du-mythe-de-psyche/ Mon, 01 Jun 2020 13:02:13 +0000 https://enversdeparis.org/?p=28977 Par Nathalie Georges-Lambrichs
Le récit de Kleist tourne autour d’un événement mystérieux. Certain dans sa conséquence, il ne l’est pas dans sa cause, qui varie, selon les civilisations, soit qu’on l’attribue au fait que la créature du genre féminin aurait touché telle pierre blanche à l’entrée du village, ou qu’elle se serait grattée avec « la canne de Chat Sauvage (autre nom du Lynx) »

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La Marquise d’O*** ou L’envers du mythe de Psyché

Par Nathalie Georges-Lambrichs

« Est-ce qu’il y a des chambres à coucher ? Il n’y a pas d’acte sexuel… Ça laisse, sur la chambre à coucher, hein… mise à part celle d’Ulysse, où le lit est un tronc enraciné dans le sol… ça laisse sur le sujet des chambres à coucher… et puis surtout à notre époque, hein, où toutes les choses se balancent dans le mur !… ça laisse un sérieux doute, mais enfin c’est une place qui, au moins théoriquement, existe. »

Jacques Lacan, dernière leçon du Séminaire, livre XIV, « La Logique du fantasme », inédite.

Le récit[i] de Kleist tourne autour d’un événement mystérieux. Certain dans sa conséquence, il ne l’est pas dans sa cause, qui varie, selon les civilisations, soit qu’on l’attribue au fait que la créature du genre féminin aurait touché telle pierre blanche à l’entrée du village, ou qu’elle se serait grattée avec « la canne de Chat Sauvage (autre nom du Lynx) »[ii], ou encore – c’est la version discursive dite moderne – que ses parties génitales se seraient rapprochées de celles du sexe mâle jadis qualifié d’« opposé » à une période propice à la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde – parfois quelques-uns de l’un ou de l’autre genre (ou espèce), cette dernière théorie dite scientifique étant battue en brèche depuis la fin du XXe siècle par d’autres modalités nées d’une technologie de pointe. 

Cette chose apparentée au mystère qui fait tenir ensemble la secte du Phénix est donc une grossesse.

Le récit de Kleist, dont Éric Rohmer a fait le plus beau film[iii] qui puisse être, tourne autour d’un être dit « femme », de noble extraction, une marquise. Pour ne pas dévoiler son nom au tout-venant elle est nommée « d’O*** », si bien que la réputation sans tache de cette veuve et mère de deux enfants inscrit après coup, pour nous lecteurs, dans sa descendance littéraire, l’héroïne du roman de Pauline Réage[iv], à qui la Terreur aurait retranché son titre et la particule attestant sa noblesse.

La guerre fait rage. La marquise d’O*** a trouvé refuge dans la forteresse que défend son père. Au cours d’une profonde nuit, elle est arrachée des mains de quatre officiers ivres prêts à attenter à son honneur par un officier supérieur, étranger. Celui-ci s’est présenté le lendemain, non en sauveur, mais en prétendant empressé à sa main. Éconduit, la marquise n’envisageant pas de mettre un terme à son veuvage, il a disparu.

La paix revenue, c’est le corps de la marquise qui est assiégé. Si force est de postuler un assaut originel, rien n’y conduit. Ni le soupçon, ni la méfiance, ni la réprobation, l’accusation, le reniement, le bannissement infligés à l’infortunée n’entament l’ignorance absolue où elle se trouve de la cause de son état, que pas un instant elle ne songe à contester, non plus que les injures qui lui sont faites : elle accepte d’être chassée de la maison paternelle et se soumet à la disgrâce qui l’accable, sans sombrer pour autant dans la folie ou le déni. Mieux : elle doute si peu qu’un homme soit la cause efficiente de son état qu’elle le fait rechercher par voie d’annonce. Qu’il se présente, elle convolera, pour que soit établie la filiation de l’enfant. Sa mère, qui a eu vent de l’annonce, la met à l’épreuve et convaincue de son innocence, lui accorde son pardon.

Je ne vous ferai pas languir davantage. Le bel officier étranger se présente à point nommé, pour répondre à l’annonce. C’est donc lui. Il épouse, et on le prie de ne jamais reparaître.

Il insiste pourtant, aussi discret qu’il l’avait été… mais quel mot pourrait dire, ce qu’il avait été, en ce moment dont seul un accroc dans le manteau de la nuit permit de situer les coordonnées ?

Le temps fit pourtant son œuvre, jusqu’à un dénouement en forme de nœud de félicité conjugale, enfin. Après l’égarement fatal et la pénitence imposée, l’homme, à force d’abnégation, obtient son pardon : lui ou le phallus qu’il avait avoué porter ? Kleist n’a pas l’outrecuidance de poser la question – ni Rohmer.

Ayant ravi la jeune femme jusqu’à la faire pâmer dans la lumière noire, il avait obtenu un oui forcé, en guise du premier qui n’avait pu se dire, puis un oui assumé, scellé de cet aveu : l’aurait-elle regardé comme un démon si elle ne l’avait vu, la première fois comme un ange ?

Ainsi se démontre que « le second temps n’a rien à faire avec le Nachtrag analytique »[v]. Entre le temps 1 et le temps 2 (l’attentat silencieux et la demande en mariage) on sera sensible à la schize de l’œil et du regard soudain devenue abîme, d’ignorance pour l’une, de savoir impuissant et de vain désir de réparation pour l’autre.

L’attentat commis n’avait attenté à aucune pudeur, la jeune femme étant « sans connaissance ». Cet inconcevable serait donc concevable après coup. L’homme qui avait perpétré l’attentat et connu la marquise au sens biblique est-il le même que celui qui, le lendemain, se présente pour demander sa main ? S’étant après coup reconnu comme auteur, l’homme qui cherchait à recouvrir l’exaction d’une chape de silence se fit pourtant, dans un deuxième temps, une fois la marquise devenue mère, reconnaître comme tel.

Quant à la femme, l’alliance de la peine infligée au coupable – devenu son époux dans les formes mais déchu de tous les droits afférents à cette dignité – et de la persévérance du vainqueur d’un soir, vaincu par sa faute, d’une longue cour, permit que se développe et finisse par s’extraire, comme l’image du négatif, le souvenir brûlant d’une étreinte unique à la perte de laquelle elle allait consentir enfin, se risquant à parier, qui sait ?, sur un « encore ».

On n’oubliera pas l’atmosphère de rêve et de fantasme – la fantaisie est l’essence du romanesque – qui nimbe les personnages, ni que la lecture des romans est à l’amour un poison exquis ou un remède ingrat. Certains témoignages existent des goûts qu’elle a façonnés, et d’éveils, toujours singuliers.

[i]. Von Kleist H., Die Marquise von O… (1808) trad. La Marquise d’O…, Paris, Phébus, 1976.

[ii]. Lévi-Strauss C., Histoire de lynx, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2008, p. 1271.

[iii]. La Marquise d’O…, film français d’Éric Rohmer, 1976.

[iv]. Réage P., Histoire d’O, Paris, Pauvert, 1954.

[v]. Lacan J., Je parle aux murs, Seuil, Paris, 2011, p. 81.

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Le tsunami numérique et sa planétarisation https://enversdeparis.org/2020/06/01/le-tsunami-numerique-et-sa-planetarisation/ Mon, 01 Jun 2020 12:57:10 +0000 https://enversdeparis.org/?p=28972 Par René Fiori
La planétarisation de l’uniformisation a trouvé depuis quelques années son accélérateur avec le « déchaînement du processus numérique » . Ce déchaînement institue un nouvel ordre, où « le vivant est saisi par le numérique » . Cette « volonté anonyme » qui y « est à l’œuvre » introduit une nouvelle variante de la pulsion de mort. Le signifiant numérique n’est pas le signifiant du symbolique.

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Le tsunami numérique et sa planétarisation

Par René Fiori

La planétarisation de l’uniformisation a trouvé depuis quelques années son accélérateur avec le « déchaînement du processus numérique »[i]. Ce déchaînement institue un nouvel ordre, où « le vivant est saisi par le numérique »[ii]. Cette « volonté anonyme » qui y « est à l’œuvre »[iii] introduit une nouvelle variante de la pulsion de mort. Le signifiant numérique n’est pas le signifiant du symbolique. « C’est un signifiant désymbolisé […] dévitalisé, […] désubjectivé »[iv]. Mais quels en sont les effets, tant l’abolition de la distance et de la durée fascine ? Il y a comme une magie des appareils numériques qui nous transporte dans un ailleurs virtuel.

Le symbole, sa distance et son temps

La structure de langage qui définit le sujet et le démarque de l’animal est tributaire du concept de symbole, symbole qui a « une valeur relationnelle »[v]. Ainsi l’étymologie du terme lui-même contient-elle la pratique qui avait cours dans la Grèce ancienne : objet coupé en deux, dont deux hôtes conservaient chacun une moitié qu’ils transmettaient ensuite à leurs enfants ; ces deux parties servant à faire reconnaître, par-delà les générations, les porteurs, et à prouver les relations d’hospitalité contractées antérieurement[vi]. Cette pratique du symbole ainsi posée entre deux sujets est tributaire d’un certain rapport à la durée temporelle, ici le saut des générations, et à la distance de leur éloignement ; ou leur séparation, fut-elle infime. Deux paramètres qu’efface méthodiquement la technologie, prenant la suite de la technique et de la mécanique.

L’espace réel comme lieu de la structure de langage

La distance et le temps, non traités par la technique, c’est-à-dire à l’œuvre et éprouvés par le sujet d’avant la science, plaçaient les objets dans un Autre espace dont l’amplitude accueillait certes le monde sensible, mais de plus les mondes nécessairement imaginaires quand ils relevaient du lointain, ou bien de l’inexistant. Seuls les mots qui les nommaient les présentifiaient, là où leur perception faisait défaut. Ainsi peut-on dire que le Réel qui loge la structure de langage s’assimilait à cet Autre espace pour s’y fondre.

Quelle est la distance qui sépare le mot « orange », symbole que je prononce, du fruit orange que j’ai devant les yeux, de l’objet perceptible ? Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? On sent bien que le terme de distance entendue au sens quantitatif n’est pas approprié, qu’il y a une rupture de plan, un impossible. Il n’existe pas d’espace commensurable entre la scène du monde sensible et celle du symbole. Cet « espace » qui les sépare est un troisième terme de la structure de langage. Il est son réel, son lieu comme Autre.

La structure de langage prise dans son ensemble est savoir dans le réel, soit ce Réel qui fait lieu. Lequel est aussi ce Réel investi par la libido du sujet, prise à la fois dans le symbolique, l’imaginaire et le réel. Ainsi habite-t-elle cet espace, mais ramené, rabattu à un espace quantitatif ou qualitatif, seul espace représentable au gré du moi du sujet.

Il en découle que tout objet ou élément imaginaire, présentifié par le mot qui le nomme, un animal comme la licorne par exemple, ou tout élément qui se trouvait, dans l’antiquité ou le Moyen-Âge, dans un lointain inaccessible, telle une planète ou tel continent lointain inaccessible, n’intégrait ce réel de la structure du langage, qu’en étant imaginarisé, puisque non présentifiable. Autrement dit le lieu réel qui établit la structure de langage, séparant le mot « orange » de l’objet fruit, est le même que celui qui sépare le mot licorne de l’animal inexistant, ou le nom de tel continent lointain inaccessible Ce lieu n’est ni mesurable, ni quantifiable, ni perceptible. Il ne trouve son signifiant que du point de vue de la libido investissant la structure de langage : Φ, lequel est puissance, vitalité.

C’est donc la cohérence du système symbolique qui prévaut, au détriment de la distinction réalité / imaginaire qui, toutes deux, emportent une croyance similaire tant pour l’objet inexistant, que pour l’objet imaginé parce que dans un lointain inaccessible, et pour l’objet perçu en présence. Dans tous ces cas, le mot vaut nomination, où il faut entendre qu’il vaut aussi affirmation d’existence.

La suspension du jugement : une perception

Jacques Lacan, dans sa thèse sur le cas Aimée[vii] rapporte la démonstration que Spinoza développe dans L’Éthique pour y démontrer que « La suspension du jugement est donc en réalité une perception et non un jugement ». Ainsi un enfant qui s’imagine un cheval ailé et ne tient compte de rien d’autre, est une création imaginative qui implique l’existence du cheval. « Si l’enfant n’a devant lui que le cheval ailé, poursuit Spinoza, il doit nécessairement le considérer comme présent ». Spinoza pose à ceci la condition que « le garçon n’ait aucune perception qui puisse annuler cette existence ». Nous ajouterons, ce qui semble aller de soi pour Spinoza, que l’autre condition est que le mot symbole « cheval ailé » soit disponible et assimilé par l’enfant.

Virtualisation de l’espace

En abolissant la distance et la durée temporelle mesurables, mais aussi vécues, éprouvées réellement ou imaginairement, la communication technique et numérique (tout comme les véhicules à grande vitesse)[viii] dissipent aussi le sentiment de l’espace Réel, qui était leur envers comme Autre lieu pouvant loger les choses et les êtres lointains via le symbole, ceci en équivalence à ceux immédiatement disponibles pour les sens, tous présentifiés par le symbolique. Le symbole pondérait alors leur présence, sans différence aucune. Aussi la structure de langage, moins assurée, quant à son lieu Réel, ce trou où elle trouve sa vigueur, nous parvient-elle comme vitrifiée par une technologie qui ne nous délivre que les ersatz synthétiques d’image et de la voix détachés de l’autre. L’appareil technologique absorbe, digère l’espace. Il réalise dans l’imaginaire du sujet ce qu’Émile Meyerson notait pour la théorie de la gravitation : « l’action à distance est destructrice de l’idée d’espace »[ix].

Le stade des miroirs

Ainsi les images autant que les voix que nous transmettent à travers l’espace les appareils techniques ou numériques, en abolissant l’éloignement, nous démunissent, nous soustraient une part de l’espace Réel comme trou, lieu dynamique du symbolique. Du même pas, par cette même opération, alors que la technologie nous présentifie notre impuissance en ne nous présentant de l’autre que des objets synthétiques, digitalisés, elle suscite chez le sujet la poussée de la fascination, pulsion de l’écoute et du regard.

Ainsi réactualise-t-elle la logique du stade du miroir. « C’est en fonction de ce retard de développement que la maturation précoce de la perception visuelle prend sa valeur d’anticipation fonctionnelle. Il en résulte […] la prévalence marquée de la structure visuelle dans la reconnaissance »[x].

Terme à terme, le sujet placé en situation d’impuissance est hypnotisé par les objets voix et regards qui viennent ici à la place de l’image totale dans laquelle s’anticipait l’enfant. Il n’est plus question de forme et d’énergie[xi]. S’y retrouverait néanmoins un équivalent de la jouissance de la jubilation, de ce court-circuit ressenti comme bénéfice et cette fois homologué par l’Autre technologique. Le court-circuit venant à la place de l’anticipation. S’il n’y a pas « prématuration précoce de la vue », nous pouvons poser qu’il y a néanmoins surinvestissement de la vue et de l’audition, du regard et de l’écoute.

Dans le même temps, l’image de l’autre qui apparaît dans l’écran via un logiciel de type Skype© ou Zoom© nous présente tous les caractères d’un émoticône dynamique, lesquels sont comme absorbés par la machine, première destinatrice de ces messages.

[i]. « Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique », entretien réalisé par Yann Moulier-Boutang avec Olivier Surel, Gilles Châtenay, Éric Laurent, Jacques-Alain Miller, Multitudes, n21, février 2005, pp. 195-209.

[ii]. Ibid.

[iii]. Ibid.

[iv]. Ibid.

[v]. Lacan J., « Du symbole et de sa fonction religieuse », Le mythe individuel du névrosé, Paris, Seuil, 2006, p. 31.

[vi]. Bailly A., Dictionnaire grec-français (1950), Paris, Hachette, 1981, édition revue par L. Séchan et P. Chantraine.

[vii]. Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil, 1980, p. 294.

[viii]. Milner J.-C., « Les limites de l’écologie politique et le retour de l’État-Nation », La règle du jeu, 8 mai 2020, disponible sur internet.

[ix]. Meyerson E., Identité et réalité, Paris, Alcan, 1908, réimpression Nabu public, UK, p. 70.

[x]. Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 186.

[xi]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement tenu dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 29 janvier 1995, inédit.

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