Éclats de l'Envers
octobre 2026
Que reste-t-il lorsque le savoir ne suffit pas à tout saisir ? Ce nouveau numéro d’Éclats nous conduit là où quelque chose résiste à se refermer.
Aux portes du Panthéon, la figure de Marc Bloch nous enseigne qu’écrire l’Histoire suppose de bien lire ses traces, mais aussi de savoir y engager son acte. Avec la suture, le manque se découvre non comme une faille à combler, mais comme ce autour de quoi une structure peut tenir. La rencontre entre science et psychanalyse fait entendre, quant à elle, que la démonstration ne saurait dire toute la vérité d’un sujet. Enfin, chez Naruse, une femme échappe aux discours qui voudraient la cerner, se tenant subtilement entre centre et absence.
Histoire, clinique, science et cinéma, ces quatre éclats nous invitent à suivre les traces de ce qui échappe au savoir, tout en le mettant au travail.
Mariel Martins-Lecouturier
Pour le bureau de l'Envers
Aux portes du Panthéon
En plein mois d’août, entre deux canicules, Camilo Ramírez et moi-même nous sommes retrouvés accueillis aux portes du Panthéon. Barbara Wolffer, son administratrice, nous y avait donné rendez-vous.
Ce fut une vraie découverte d’entendre l’histoire et les anecdotes de ce lieu exceptionnel, lieu éminent d’hommage aux grands hommes, à laquelle notre hôte allait nous donner accès. Un lieu bien plus vivant que l’on ne pouvait l’anticiper. C’est à ce moment-là que, mettant en acte un partenariat tout fraîchement né, Barbara, Camilo et moi-même avons commencé à établir les bases pour l’Événement Marc Bloch.
Récemment panthéonisé, Marc Bloch n’a pas attendu l’advenue de la Deuxième Guerre et son engagement dans la Résistance, pour révéler une éthique de l’acte et un courage exceptionnels. Il avait déjà été un soldat vaillant lors de la Grande Guerre, mais surtout, déjà alors, un historien lucide. Il prenait des notes et réfléchissait au moment même où il se retrouvait aux tranchées, conscient de l’ampleur de l’événement qu’il traversait et du besoin d’en garder les traces, d’en tirer les leçons. Travailleur acharné, dès ses premières recherches en tant qu’historien, il ne s’est pas contenté de suivre des sentiers battus et a, en quelque sorte, pris à sa charge la réinvention de sa discipline, questionnant l’utilisation des sources, le succès des fausses nouvelles, faisant appel à d’autres sciences, dans un souci de vérité dont il a fait sa devise.
C’est un honneur pour l’Envers de pouvoir, à son tour, participer à rendre hommage à ce grand homme, un historien qui a su prendre sa part dans l’Histoire.
L’Événement Marc Bloch aura lieu l’après-midi du samedi 12 décembre. Nous compterons sur Pascal Ory et Guy Briole pour la conversation, suivie d’une visite à l’exposition Marc Bloch au Panthéon.
Adriana Campos
Sutures
Éclat du vecteur Le corps, pas sans la psychanalyse
Sur le corps, la suture chirurgicale coud les lèvres d’une plaie pour refermer et effacer une plaie. Quel statut pourrait-on donner au terme « suture » en psychanalyse ? C’est ce que nous avons tenté d’élucider l’année dernière dans notre vecteur.
Jacques-Alain Miller en donne deux définitions. Au sens strict, elle « nomme le rapport du sujet à la chaîne de son discours ; on verra qu’il y figure comme l’élément qui manque, sous l’espèce d’un tenant-lieu [1] ». Par extension, elle désigne « le rapport en général du manque à la structure dont il est élément, en tant qu’il implique position d’un tenant-lieu [2] », la première définition de la suture n’en étant qu’un cas particulier. Ainsi, la suture est l’opération par laquelle une structure organisée autour d’un manque constitutif le recouvre d’un tenant-lieu qui le représente sans le combler. Miller se réfère à Frege pour le démontrer, tout en introduisant un sujet de la science qui ne serait pas forclos, tandis que la logique rejette « l’objet impossible […] le non-identique à soi [3] », soit le sujet. Le zéro nombre va être assigné pour suturer le discours logique comme tenant-lieu du zéro manque qui, comptant pour 1, engendre la suite des nombres.
Ainsi, la suture millérienne ne comble pas le manque mais le fixe comme tel, en y logeant un tenant-lieu. Une suture du corps au sens de la structure n’est pas ainsi une fermeture, car la structure n'est pas une « surface close [4] ». Une suture du corps au sens de la psychanalyse et du manque dans l’Autre, A barré, serait alors, non le raccommodage de bouts de chair, mais l’opération par laquelle un élément vient tenir la place des orifices du corps, faisant tenir le corps comme Un, en homologie avec le tenant-lieu qui vient faire tenir la chaîne signifiante à la place du sujet manquant.
Anne-Marie Rieu-Foucault
[1] Miller J.-A., « La suture. Éléments de la logique du signifiant », Un début dans la vie, Paris, Gallimard, 2002, p. 98.
[2] Ibid.
[3] Ibid., p. 11.
[4] Ibid., p. 95.
La psychanalyse à l’épreuve de la science
« Pas de psychanalyse sans science [1] », rappelait J.-A. Miller. C’est précisément de cette tension que la psychanalyse tire son opérativité. Cette tension est au cœur des discussions du laboratoire « Science et psychanalyse », où une vingtaine des collègues se réunissent pour préparer un cycle de conversations [2].
Une question me met au travail : qu’entend-on par science, scientifique et scientisme, et surtout, quel rapport la science entretient-elle avec la vérité ? Lacan s’intéressait jadis à la question dans son texte « La science et la vérité [3] ».
Des technocrates ne cessent de créer des protocoles et des dispositifs d’évaluation en quête de donner une semblance scientifique et de vérité à leurs recherches, financées parfois par la big pharma ou des centres experts. Certains usages des résultats obtenus prétendent à une hégémonie du discours scientifique. Toutefois, cela ne veut pas dire que ces résultats soient « vrais », ni « faux », d’ailleurs. Ils sont démontrables. En réalité, le savoir produit de la validation scientifique ne se confond pas avec la vérité, au sens psychanalytique. La vérité n’est pas du domaine du discours de la science, nous rappelait Sébastien Ponnou lors d’une de nos réunions du laboratoire. De plus, la science ne peut pas répondre de ce qui, pour un sujet, fait sa vérité.
Cette distinction permet de faire valoir le hiatus introduit par la psychanalyse : au scientisme, les « varités [4] » ; au tout du savoir, le pas-tout ; au réel de la science, le réel de la jouissance. À l’Un de l’universel et au 1 du chiffre de l’évaluation généralisée, le un par un de notre pratique.
Nayahra Reis
[1]Conférence prononcée par J.-A. Miller à l’Institut Van Leer, à Jérusalem, le 9 octobre 1988. Texte publié dans Mental, n° 25, mars 2011, p. 23.
[2] Quatre conversations entre des scientifiques et des psychanalystes auront lieu au long de cette années scolaire, cycle organisé par l’Envers de Paris en partenariat avec des chercheurs de l’ENS.
[3] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966.
[4] Lacan J., « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre », leçon du 19 avril 1977, inédit.
Une femme, entre centre et absence
Éclat du vecteur Psynema
Le 23 septembre 2026 à 20 h a eu lieu au 7 Parnassiens, à Paris, une rencontre cinéma-psychanalyse autour du film Une femme dans la tourmentede Mikio Naruse.
Nous avons pu tracer la logique du film mettant en scène deux héros, Reiko Morita (Hideko Takamine) et Koji Morita (Yuzo Kayama) pris chacun à leur façon singulière dans les tourments d’un réel faisant obstacle à la réalisation « heureuse » (« on » la voudrait telle…) d’un non moins réel amour. Dans son Séminaire RSI Lacan propose une topologie qui situe ce réel à partir d’une certaine limite, par quoi « l’amour s’obstine à tout le contraire du bien-être de l’autre. » C’est l’hainamoration bien connue des psychanalystes dont Freud montre dans son Malaise dans la culture qu’elle hante l’amour tout consacré au Bien. Naruse sur ce point ne nous ménage pas.
Les héros en question se situent en effet au-delà de « l’éthique des biens », dont la belle-famille de l’héroïne est l’incarnation dérisoire et comique. Le cinéaste nous montre ainsi une femme qui échappe aux discours et aux semblants qu’ils impliquent, sans pour autant les contester. Reste alors un regard comme le déchet qu’elle incarne subtilement (la dernière image du film, saisissante, couvre ce déchet d’un voile pudique), mais sans être ce regard même (c’est un impossible) : la mise en scène de Naruse, subtile et poétique sur tous les plans, l’inscrit ainsi entre « centre et absence », jamais entière dans ses propos, dans un autre espace de la parole, faisant qu’à la fin du film nous donnons notre langue au chat.
Karim Bordeau

