Rendez-vous du vecteur Théâtre et psychanalyse, novembre
Le vecteur Théâtre et psychanalyse de l’Envers de Paris, vous invite à une rencontre le dimanche 29 novembre à 16h au théâtre de la Porte Saint-Martin entre le metteur en scène Alain Françon et Dominique Corpelet, psychanalyste, membre de l’ECF.
La Folle Journée, ou Le Mariage de Figaro de Beaumarchais
Olivia Bellanco
Écrite en 1778, la pièce de Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais ne sera jouée pour la toute première fois qu’en 1784, cinq ans avant la Révolution française. La Folle Journée, titre soulignant la frénésie de l’action, commence avant même sa représentation par les années de censure qu’elle subit pour mauvaises mœurs alors qu’elle entend justement les dénoncer. À l’image du changement en marche dans une société pleine de contradictions, Beaumarchais achète son titre de noblesse tout en étant critique des privilèges, comme en témoigne le droit de cuissage que Le Comte d’Almaviva souhaite réintroduire à la veille du mariage de Figaro.
Fils d’horloger, Beaumarchais s’illustre dans le domaine de la mécanique des rouages aussi bien dans le domaine paternel, que dans les milieux de la musique 1, de l’espionnage et de l’écriture. Précision et rythme ordonnent sa vie comme ses écrits. La Folle Journée, ou Le Mariage de Figaro se situe au cœur d’une trilogie qui commence avec Le Barbier de Séville ou La Précaution inutile et s’achève avec L’Autre Tartuffe, ou la Mère coupable. On y retrouve, entre autres, Figaro, entendez « fils de Caron », qui rusé et vif, délivre certaines vérités que l’on penserait volontiers sortir de la bouche même de Beaumarchais.
Pas une seule vérité mais des vérités, plusieurs, changeantes, parfois déstabilisantes pour les personnages et les spectateurs donnant une tonalité majeure comique, laissant toutefois sa place à sa relative mineure, dramatique. Selon Lacan, la vérité est mi-dite, pas toute, menteuse car elle tient à la structure de fiction qu’est le langage. Elle ne s’attrape pas une fois pour toutes, elle est mouvante. Les personnages de la pièce en sont tantôt dupes, tantôt instigateurs en prêchant le faux pour découvrir le vrai ou en faisant passer la vérité pour fausse, rappelant le paradoxe du menteur pour qui on ne sait dire s’il ment lorsqu’il dit le faire.
La cadence infernale de la pièce confronte à la vérité du désir et de l’amour, qui de rater toujours à se dire, fait qu’on lui court après 2, comme le furet 3, jeu plébiscité à l’époque par les courtisans. La vérité échappe, elle glisse entre les rets du langage qui se déroule au gré du désir qui le soutient. Nulle part et partout à la fois, elle oriente pourtant les personnages dans leur propre quête, sur la trace de leur désir qui ne se laisse pas prendre, sans cesser de les surprendre. Le savoir apparaît comme une maigre consolation lorsqu’il vient boucher l’horizon de la quête du vrai, à l’instar de Figaro, « fils de je ne sais pas qui 4 », « anonyme 5 », qui apprend qui sont ses parents « pas si magnifiques, il est vrai, […] [qu’il se les] étai[t] galonnés 6 ». Le comique surgit là où le sujet qui croyait prendre, est pris.
Au milieu de ces rebondissements, soulignons une boussole constante portée par chacun des personnages féminins, à sa façon. Elles ont toujours un coup d’avance sur leurs homologues masculins dont la patauderie frôle parfois le ridicule. C’est que les femmes ont une certaine souplesse à l’égard du pastout 7, elles naviguent autrement, avec une vérité qui s’évapore une fois détenue. Peut-être est-ce là l’une des vérités livrées par Beaumarchais depuis des siècles, mais qui en tant que telle, peine à se dire encore aujourd’hui ? Le monologue de Marceline délivre en cela un écho follement contemporain !
Reste le moment véridique, s’il en est, de la mise en scène de ce texte précis et dense par Alain Françon qui, suivant le cliquetis infernal et mouvant du désir propre à chaque personnage, en révèle sa part vibrante et vivante.

