La psychanalyse, pas sans la science
Guy Trobas
Lacan dans le cheminement de sa réflexion, tantôt discrète, tantôt appuyée, sur la science et la psychanalyse, depuis son article de 1936 « Au-delà du “Principe de réalité” [1]», a extrait les repères logiques fondamentaux pour orienter une épistémologie de la science qui tiendrait compte de la psychanalyse.
Ces repères logiques ont un statut d’autant plus fondamental que la psychanalyse ne relève pas comme telle de « La science au sens moderne, sens qui se pose comme absolu [2] ». C’est avéré du fait de son objet dont le manque est la consistance. Dès lors il s’agit bel et bien de démontrer qu’elle reste dans le registre de la raison pour ce qui est son rapport au réel. C’est d’ailleurs le souci constant, implicite ou explicite de Lacan, dans son abord de la psychanalyse, dans son effort incessant d’articulation, de démonstration, et de formalisation pour étayer « une théorie congrue à maintenir la psychanalyse dans le statut qui préserve sa relation à la science [3] ». La psychanalyse oui, mais pas sans la science !
La portée de cette assertion ré(ai)sonne comme quelque chose qui va au-delà de la conjoncture idéologique où s’est fomentée le lien originel entre l’invention de la psychanalyse et la science de l’époque. Disons cependant quelques mots sur ce lien historiquement défini, et plus précisément sur l’incarnation particulière que constitue sur ce point la figure de Sigmund Freud qui s’est avéré l’homme qui a pu ouvrir un espace d’écriture jusqu’alors jamais entamé – contingence inouïe !
Au-delà de l’exceptionnel neurophysiologiste qu’il fut, Freud a toujours préservé le dialogue avec la raison scientifique. Son Autre, l’interlocuteur manifeste ou implicite dans le discours de Freud, est toujours resté l’homme de science. Plus ou moins incarné, Freud dialogue inlassablement avec celui-ci, imaginant souvent ses objections et y répondant de manière argumentée. Lire Freud c’est un festival dialectique au pied de la divinité Raison scientifique mais aussi un témoignage incontestable de ses idéaux scientistes, tout compte fait essentiels et non contingents, comme le signale Lacan [4].
Le sujet du cogito
Si Lacan souligne, avec insistance, que la découverte freudienne n’est pas contingente mais intimement articulée au scientisme de l’époque dans lequel s’est inscrit le désir spécifique de Freud – ici il n’hésite pas à utiliser le terme de subjectivité –, c’est que dans ce scientisme il n’y a pas que la fée électricité qui devait éradiquer la misère dans le monde. Il y a l’effet retard du cogito, telle que Lacan en a fait la lecture à partir, essentiellement, des deux premières Méditations métaphysiques de Descartes. Elles constituent le véritable point d’origine, l’ombilic pourrions-nous dire, d’un nouveau sujet dans le monde pensant. Quel est-il ?
Descartes, avec sa véritable ascèse d’un doute que nous pouvons qualifier précisément, et avant la lettre, comme fondateur de l’épistémologie, isole un être de sujet qui serait, dans son rapport au savoir indemne des effets du corps sur la pensée. C’est cela le cogito, véritable atome de raison pure, la chose pensante, res cogitans, dixit Descartes, qui permet une « inspection de l’esprit » susceptible d’éliminer cette sorte de parasitage d’un savoir fondé en certitude. Un parasitage dû aux sensations, perceptions, et autres effets du corps, de ce que Descartes appelle la res extensa, « l’étendue » et parfois aussi « l’imagination ». C’est ce sujet-là, de « l’inspection de l’esprit » qui, appliqué aux évènements, permet – Lacan y insiste à plusieurs reprises – de distinguer et de décrire l’enchaînement des causes et des effets, et d’y cerner une loi à condition que justement le dit parasitage ait été éliminé.
Même si cette loi était sous-jacente chez bien des penseurs depuis Aristote, c’est David Hume qui l’énonce comme telle. Le terme de « loi » indique précisément ce dont il s’agit dans la construction d’un savoir scientifique, à savoir : une rationalisation éliminant le sujet de la subjectivité, toujours singulier, de manière à assurer sans hiatus la continuité de la relation de cause à effet, ou, au pire, dans les sciences conjecturales, l’exact indice stochastique de confiance qui vient peser sur la loi de cause à effet.
Dans cette logique consécutive à l’« effet cogito », il y a en quelque sorte le dernier pas pour contrôler la pureté du sujet de la science, un pas en gestation depuis longtemps déjà, de manière empirique ou dans l’empirisme, Lockien, mais qui va se trouver formalisé successivement par Michèle-Eugène Chevreul puis Claude Bernard – dans la toute petite enfance de Freud – c’est le pas de la méthode expérimentale d’abord limitée à la chimie puis à la biologie, avant de devenir un principe méthodologique universel : celui de vérification de ce que Lacan appelle le « discours vrai » dans la science, qu’il distingue de la parole de vérité, cette vérité dont la science « n’en voudrait-rien-savoir [5] ».
Avec la discipline du principe méthodologique de la méthode expérimentale se boucle la logique constitutive du discours de la science dans son rapport au réel. Cette logique relève de la forclusion, comme le signale justement Lacan à propos de ce rapport de la science à la vérité. Peut-on pour autant parler de forclusion du sujet ? Non. Lacan utilise deux expressions précises sur ce point : il parle d’abord du « sujet aboli de la science [6] » puis de « la science [comme] une idéologie de la suppression du sujet [7] ».
La division et la cause
Lacan admet, dans « La science et la vérité » qu’il peut paraître paradoxal de dire, comme il le fait, que le sujet sur lequel nous opérons c’est le sujet de la science [8]. En fait, comme tout paradoxe, on peut le surmonter, car il y a déjà ce sujet « aboli », celui de l’étendue cartésienne, qui nous est bel et bien circonscrit, désigné et servi sur un plateau dans le dualisme cartésien, celui des affects que nous appelons aussi subjectivité. Mais il y a aussi un autre sujet, celui que Descartes pose comme être – plutôt religieusement, par précaution, avec le don divin des mathématiques –, et qu’il méconnait alors même qu’il est dans l’énoncé du cogito en tant que sujet de la parole. Cet impensé logique est évidemment aussi méconnaissance du désir de savoir en question, méconnaissance du désir du savant, et nous pouvons entendre ici pourquoi Lacan, à la fin de son Séminaire sur l’éthique de la psychanalyse, taxe ce désir comme étant le désir le plus aveugle.
En fait, le sujet de la science avec lequel nous opérons, c’est ce sujet cartésien divisé, une division qui a ceci de particulier que la recherche du vrai, de tout un tas de vrais dans des bouts de réel, se fait aux dépens de la vérité. Et là nous retrouvons la question du désir de l’analyste qui, dans sa pratique réinstaure ce champ de la vérité via les effets de sens, tout en admettant « qu’il nous faille renoncer dans la psychanalyse à ce qu’à chaque vérité réponde son savoir [9] ». En d’autres termes ce désir est un désir de réintroduire dans la loi scientifique la question suturée de la béance causale.
Une science qui tiendra compte de la psychanalyse
Comment ou par quel bout dès lors, hors la pratique analytique comme telle, faire advenir notre appel interrogateur aux savants ? C’est là bien sûr reprendre la question de Lacan sur ce que serait une science qui tiendrait compte de la psychanalyse. Nous sommes devant cette question dont l’urgence est patente, pas seulement du fait de l’emballement du train de la science mais du fait du désir qui semble clairement s’y manifester de réduire au réel de la science le réel du sujet de la res extensa – somme toute l’objet a. Cela passe notamment par la montée au firmament de la pensée scientiste du signifiant-maître « neuro », montée qui indique bien, au-delà de l’imposture scientifique avérée, l’émergence de ce qu’il convient de qualifier d’un délire.
[1] Lacan J., « Au-delà du “Principe de réalité” », Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 73-92.
[2] Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, op. cit., p. 855.
[3] Lacan J., « Du sujet enfin en question », Écrits, op. cit., p. 231.
[4] Cf. Lacan J., « La science et la vérité », op. cit., p. 857.
[5] Ibid., p. 874.
[6] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir », Écrits, op. cit., p. 798.
[7] Lacan J., « Radiophonie », Autres Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 437.
[8] Lacan J., « La science et la vérité », op. cit., p. 858.
[9] Ibid., p. 868.

