Alice Viterbo

 

Les récentes actions politiques dans le champ de la psychiatrie et de la santé mentale affirment une nécessaire mise au pas des pratiques de soins. Tout ce qui n’est pas « scientifiquement prouvé » se voit taxé de non conforme, avec l’allégation que ces pratiques constituent une « perte de chance » pour ceux qui en bénéficient. La psychanalyse serait ainsi à exclure car son caractère thérapeutique n’aurait pas été prouvé.

Cette position tend à faire croire que le soin ne constitue une thérapeutique efficace qu’à condition d’être scientifique. L’assimilation du thérapeutique à la science, posée comme implicite, constitue en réalité un forçage, à la fois dangereux et réducteur. Les risques en sont pourtant bien connus en médecine.

 

La médecine et la science

Le XIXe siècle marque l’avènement de la médecine scientifique, où se pose un nouveau regard sur la maladie. Cette méthode impose d’appréhender le patient à partir de son corps et de ses organes, qui sont pris comme objets sur lesquels se fait l’expérimentation. Claude Bernard rappelle ainsi le point essentiel de sa méthode expérimentale :

« Le physiologiste […], c’est un savant, c’est un homme qui est saisi et absorbé par une idée scientifique qu’il poursuit : il n’entend plus les cris des animaux, il ne voit plus le sang qui coule, il ne voit que son idée et n’aperçoit que des organismes qui lui cachent des problèmes qu’il veut découvrir. De même, le chirurgien n’est pas arrêté par les cris et les sanglots les plus émouvants, parce qu’il ne voit que son idée et le but de son opération [1] ».

S’il est indéniable que cette approche du corps est attendue et nécessaire aujourd’hui dans le diagnostic et la prescription médicale, l’exercice de la médecine ne peut se limiter à cette conception mécaniste. Vouloir réduire la médecine à une « science naturelle », soit faire du malade un corps réduit au statut d’objet, n’est pas sans conséquence éthique. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les exactions commises par des médecins nazis dans les camps relancent de manière plus vive la question de ce que serait l’exercice de la médecine. Pour Viktor Emil Von Gebsattel (1883-1976), psychiatre allemand qui tentera d’introduire les travaux de Freud dans la médecine, c’est l’« esprit de la médecine » (opposée à sa dimension de « science naturelle ») qui se serait perdu chez ces médecins. Selon lui, en refusant son humanité au malade, la médecine n’a affaire qu’à un pur objet sur lequel tout est permis [2].

 

La plainte en médecine

Il convient alors de rappeler que c’est d’abord sur la plainte, une souffrance adressée, que se fonde la médecine. Il y a donc une visée autre que celle de pure élaboration de savoir sur le corps : soulager le malade.

La plainte, tue dans l’approche naturaliste, oriente d’abord vers la cause : elle est indice de l’atteinte d’organe. Le savoir médical apparaît soumis à la confidence du patient, à un savoir parfois insu de celui-ci dans la mesure où le patient n’a pas toujours idée de l’importance de ce qu’il dit, ou à ce qu’il accepte de dire parce qu’il prête un savoir au médecin. Il y a une nécessaire mise en forme de la plainte.

            Mais si la parole constitue un intermédiaire qui renseigne sur l’état physique, elle introduit également un écart. Il y a quelque chose qui ne colle jamais entre la plainte et l’atteinte organique. L’évaluation de la douleur est l’exemple classique de cette discordance : certains patients continuent de souffrir alors même qu’on ne trouve plus de lésions.

 

            La démarche scientifique s’avère donc fondamentale en médecine, elle ne peut toutefois exclure le colloque singulier qu’implique son exercice. Dans son intervention au Collège de Médecine à La Salpêtrière [3], Lacan met en garde les médecins contre cette entrée dans une ère toute scientifique de la médecine. Il rappelle que la fonction médicale s’exerce au niveau de la demande, soit de la plainte qui est adressée, et dont il s’agit de repérer le statut. En en faisant fi, le médecin disparaît et devient simple « agent distributeur » au service de la science.

            Car la plainte, en tant qu’elle passe par la parole, témoigne de la non-congruence du corps de la science avec le corps auquel le patient a affaire, nommé dans l’orientation lacanienne « le corps parlant » – soit ce qui revient du corps en tant que marqué par le signifiant. Écouter le patient « dans la direction de la jouissance » est la dimension éthique de la médecine. Ne pas tenir compte de ce corps parlant ne le fait pas disparaître pour autant. Il continue à faire souffrir le sujet, point où l’effet thérapeutique ne peut se réduire au scientifique.

 

[1] Bernard Cl., « De la vivisection », Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, II, 2, éd. J. B. Baillière, 1865.

[2] Voir à ce propos les cours d’Anne Fagot-Largeault à la chaire de Philosophie des sciences biologiques et médicales au Collège de France ; notamment « l’anthropologie philosophique, remède à l’objectivation scientifique ? » du 29 mars 2006.

[3] Lacan J., « La place de la psychanalyse dans la médecine », Cahiers du Collège de Médecine, n°12, décembre 1966, p. 761-774.