Temps pour comprendre
À coup d’amendements, de projets de loi et de recommandations de bonnes pratiques, nous voyons se dresser dans le gouvernement, la HAS et chez certains hommes et femmes politiques, une volonté d’éviction de la psychanalyse et de démantèlement de la psychiatrie publique telle que nous la connaissons – dans la mesure où elle est traversée par la psychanalyse. L’argument brandi : la psychanalyse ne serait pas scientifique.
Même si ce n’est pas la première fois qu’on connaît des attaques, la violence, la succession et la décision de cette offensive ont surpris les psychanalystes. Face à quelques « éléments de langage » bien choisis, pourtant tout simples, concrets, apparemment de bon sens, nous étions décontenancés. Vous n’êtes pas une science ! nous assénait-on. Il devenait urgent de trouver les arguments de réponse et de les rendre audibles. Il en allait, et il en va toujours de la possibilité de continuer notre pratique clinique dans les institutions et dans tout dispositif financé par la Sécurité Sociale. Encore plus, si cette éviction réussit, elle finira par porter atteinte à la légitimité de la psychanalyse dans son ensemble, rabattant la découverte freudienne et le savoir qui en découle, au champ des pratiques ésotériques.
Surpris au départ, nous sommes désormais dans l’action, concernés, mobilisés, de mieux en mieux informés et armés pour répondre à ces attaques.
Nous ne sommes plus à l’instant de voir, nous démarrons le temps pour comprendre. Voici le temps logique dans lequel s’inscrit notre travail à l’Envers de Paris sur la science et la psychanalyse.
La question à laquelle il s’agit de pouvoir répondre est simple : la psychanalyse est-elle une science ? Question aussi ancienne que la psychanalyse elle-même, mais qui mérite dans cette conjoncture une mise à jour. La science elle-même a évolué, se rapprochant particulièrement du champ qui nous concerne : la « boîte noire » – jadis écartée par les comportementalistes – est devenue observable grâce aux avancées technologiques. L’imagerie cérébrale, la lecture de l’ADN, le traitement de données statistiques par les big data et l’intelligence artificielle ouvrent un horizon inédit dans le champ des recherches neuroscientifiques. Voici qui produit un enthousiasme renouvelé pour comprendre ce qui restait toujours insaisissable chez l’être humain. Ce qu’on ignore en s’y avançant, c’est que le pas, irréversible, que l’on fait dans l’objectivation 1 découlant du discours de la science, nous engage d’autant dans la voie de la méconnaissance et de l’oubli de la subjectivité.
Mais où en est vraiment le savoir scientifique ? La souffrance humaine est-elle devenue transparente et mesurable comme l’affirment les technocrates ? Peut-on réduire la relation thérapeutique aux critères objectifs de l’« evidence based practice » ? Est-ce qu’il y aura jamais une preuve scientifique de ce qui nous rend vivants, et qui est intimement touché par la psychanalyse ?
Par notre travail au sein du « laboratoire » et par la conversation entre psychanalystes et scientifiques à l’École Normale Supérieure, il sera question de revenir sur ce qui nous semble des évidences, mais il sera surtout question de nous laisser enseigner par les chercheurs, aspirant, par le dialogue, à produire ensemble un savoir nouveau ; tout en éclairant la volonté civilisationnelle dont ces technocrates se font le fer de lance : celle de régir toutes les affaires humaines, y compris sa propre vie, de la même façon que les chercheurs maîtrisent leurs expériences en laboratoire.
Adriana Campos

