Tourments

Marie Majour

 

Une femme dans la tourmente de Mikio Naruse (1964) retrace le destin tragique de Reiko (Hideko Takamine), une veuve de guerre qui, depuis la mort de son mari, gère avec abnégation l’épicerie de sa belle-famille, dorénavant concurrencée par l’arrivée des supermarchés. À cette menace, vient s’ajouter le retour de Koji, le frère cadet de son mari. Inquiet de l’avenir de Reiko si la boutique disparaissait, ce dernier finit par lui avouer qu’il l’aime, provoquant chez Reiko, ainsi confrontée à un amour impossible, les Tourments – du titre original (Midareru) –qui mêlent à sa rectitude morale et fidélité à la mémoire de son mari, le réveil d’un désir longtemps refoulé. Reiko succombera-t-elle à l’amour de Koji ? Plus encore : cèdera-t-elle sur son désir pour reprendre la formule de Lacan, quand celui-ci écrit que « la seule chose dont on puisse être coupable, c’est d’avoir cédé sur son désir. » Sachant que pour Lacan céder sur son désir – le désir en tant que « métonymie de notre être » – « s’accompagne toujours dans la destinée du sujet […] de quelque trahison [1] ». Cette question du désir chez la femme traverse la plupart des films d’après-guerre de Naruse. Si Reiko refuse l’amour de Koji – jusqu’à tout abandonner pour retourner dans sa région natale – et ce, malgré les sentiments qu’elle éprouve pour son beau-frère (et l’obstination de celui-ci), c’est parce qu’elle n’aura pas cédé à son désir, mais aussi rétrospectivement, sur son désir, ainsi que le suggérera le tout dernier plan du film.

Il y a d’abord le moment où Koji déclare sa flamme à Reiko. La réaction de celle-ci est du registre de l’interdit, Reiko interdisant à Koji de l’aimer. Sur le plan symbolique, elle ne cède pas sur son engagement, qui l’a vu consacrer dix-huit ans de sa vie à l’épicerie de sa belle-famille. Mais elle cède sur son désir puisque, en refusant l’amour de Koji, elle reste prisonnière des signifiants de la loi et d’un surmoi tyrannique. Au-delà de la mémoire du mari et du serment – écrit – de ne jamais se remarier, il y a la différence d’âge avec Koji, le frère de son mari qui plus est.

Alors que sur le plan imaginaire, céder à l’amour de Koji reviendrait à détruire l’image qu’elle s’est forgée durant toutes ces années, celle d’une femme intègre, qui s’est sacrifiée pour le bien des autres. Autant d’éléments qui poussent Reiko à fuir. C’est lors du voyage en train, où l’a suivie Koji, que Reiko voit le sentiment amoureux prendre forme, sentiment qu’elle finit par confier à Koji : elle est une femme et l’avoir entendu lui déclarer son amour l’avait rendue heureuse ; ou encore, lorsqu’il est absent, elle le cherche, et lorsqu’il est là, elle vit sa présence comme une torture. Cette confession témoigne de son déchirement intérieur, entre céder à l’amour et maintenir une éthique, ce qu’illustre sur un versant symbolique la séquence dans l’auberge, lorsque Reiko glisse autour du doigt de Koji un anneau de fortune, en lui rappelant le jeu qu’ils pratiquaient dans leur enfance. Il s’agit à travers ce pacte, de faire comprendre (à demi-mot) à son jeune beau-frère que le lien qui les unit ne saurait être que fraternel et platonique. Quand, au plus fort de la tension, Koji pris, dans l’ardeur de son désir, étreint Reiko et va pour l’embrasser, celle-ci, prête à céder, se ressaisit et le repousse, horrifiée. Un geste qui précipite le drame. Koji s’enivre à nouveau, par dépit, et disparaissant dans la nuit, tombe mortellement dans un ravin. Découvrant au petit matin, via l’anneau resté accroché au doigt, que le corps transporté par les villageois est celui de Koji, Reiko se met à courir, affolée, derrière la civière qui s’éloigne au loin, exprimant pour la première fois, dans un sursaut de passion, son amour pour Koji, avant de s’immobiliser. C’est dans ce dénouement, qui éclaire de manière foudroyante le nouage RSI, que l’on peut dire que Reiko n’aura pas cédé sur son désir. Quand lui apparaît, dans l’effroi, que le véritable objet de son désir n’était pas Koji en tant que tel mais le manque absolu que la présence du jeune homme ranimait en elle, avec ce regard dans le vide, quand Reiko voit s’effondrer tous ses repères, symboliques et imaginaires, figée, elle se trouve alors, au bord du réel.

 


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986, p. 370-371.