« UN DISCOURS QUI SERAIT DU RÉEL »

Par Rosana Montani

Ma lecture du chapitre « D’un discours qui serait du réel » du texte de Jacques-Alain Miller « Lire un symptôme »[i] s’est plus particulièrement intéressée au dialogue de la psychanalyse avec la philosophie sur la question de l’Être, de l’Apparence et du Réel.

Là où la philosophie se perd jusqu’au vertige dans sa tentative d’unir ces deux contraires que sont l’Être et l’Apparence, la psychanalyse avec Lacan propose de « cerner ce qui [est] à la fois être et apparence de façon indissociable »[ii] avec la notion de semblant. Par ailleurs, parmi les philosophes Grecs majeurs, Platon, dans son Parménide, interroge ce lien entre l’unité et la diversité de l’Être et, comme le souligne Lacan dans son Séminaire «… ou Pire », met en valeur la différence qui sépare l’Un de l’Être :

« cet Un que Platon si bien distingue de l’Être. C’est assurément que l’Être, lui, est Un toujours, en tous les cas, mais que l’Un ne sache être comme Être, voilà qui est dans le Parménide parfaitement démontré. C’est bien d’où est sortie la fonction de l’existence. Ce n’est pas parce que l’Un n’est pas qu’il ne pose pas la question, et il la pose d’autant plus que, où que ce soit à jamais qu’il doive s’agir d’existence, ce sera toujours autour de l’Un que la question tournera »[iii].

Cet Un de l’existence n’est pas de l’Être, précise Lacan, et il est ce qui surgit dans « le tout à coup, l’instant, le soudain », ce qui reste le « plus fuyant dans l’énonçable »[iv]. La psychanalyse lacanienne pose le Réel comme ce qui est précisément et problématiquement au-delà des semblants de l’Être : « Le réel, ce serait, si l’on veut, un être, mais qui ne serait pas un être du langage, qui serait intouché par les équivoques du langage, qui serait indifférent au make believe. »[v]

Pour la psychanalyse lacanienne, il y a donc le Semblant de l’Être et son au-delà, le Réel. Le terme de semblant est pour la psychanalyse ce qui cerne « à la fois être et apparence de façon indissociable ». J.-A. Miller propose pour sa traduction en anglais les termes de make believe. Par cette traduction, il fait saisir la dimension de la croyance en jeu dans le semblant. Si on croit, il n’y a pas de différence, pas de division, entre Être et Apparence. Pour les philosophes qui ont cherché un au-delà de ce semblant, ils se sont heurtés au réel dont J.-A. Miller souligne qu’il se tient radicalement hors du symbolique qui permet de croire à son Être.

Ce réel, les platoniciens l’ont trouvé dans les mathématiques dont les formules cernent un réel que les mathématiciens eux-mêmes considèrent comme déjà-là. Pour les mathématiques, ceux sont les petites lettres hors-sens de leurs formules qui, non pas créent le réel, mais épellent le réel déjà-là. Pour les mathématiques, le Réel ne varie pas. Seule la physique mathématique avec les recherches sur l’atome soutient que le Réel varie, qu’il est soumis à la contingence. Ce point est important, puisqu’il établit que « le complexe composé de l’observateur et des instruments d’observation interfère, et le réel devient alors relatif au sujet, c’est-à-dire cesse d’être absolu »[vi]. Si, comme le souligne J.-A. Miller, le sujet de la parole et du langage « fait écran au réel »[vii], les mathématiques contournent cette difficulté et accèdent au réel par un langage qui ne fait pas écran au réel, un langage réduit à sa matérialité, réduit à la lettre.

En 1971 dans son Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan pointe que la Lettre intéresse la psychanalyse, comme elle intéresse les mathématiques par le lien qu’elle entretient au réel radicalement hors-sens. Déjà en 1969-1670 dans Son Séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan ramène ses quatre discours, celui du maître, de l’hystérique, de l’universitaire et de l’analyste, à quatre places et quatre fonctions, celle de l’agent, de la vérité, du savoir et du produit, qui permettent qu’y circulent quatre petites lettres : S1, S2, $, (a). Avec ses quatre discours et leur écriture à l’aide de petites lettres, il rend lisible que :

« L’articulation, j’entends algébrique, du semblant – et comme tel il ne s’agit que de lettres – et ses effets, voilà le seul appareil au moyen de quoi nous désignons ce qui est réel. Ce qui est réel, c’est ce qui fait trou dans ce semblant »[viii].

Cette même année 1971, dans Lituraterre, Lacan fait de la Lettre la forme du signifiant qui est hors-sens, hors articulation signifiante et qui implique le réel de la jouissance auto-érotique du corps. Avec cette définition de la Lettre, il reproblématise le rapport entre le signifiant et la jouissance et, au-delà de la fonction d’interdit que le symbolique pose sur la jouissance, il établit que la Lettre est une « fixité de la jouissance »[ix].

C’est cette dimension de la Lettre, en tant qu’elle actualise « la rencontre matérielle d’un signifiant et du corps »[x], que le Vecteur Psychanalyse et Littérature continuera d’approfondir, avec le texte de J.-A. Miller « Lire un symptôme » pour orientation et à partir du livre de François Cheng Le Dialogue.

 Compte tenu de la crise sanitaire actuelle, le Vecteur Psychanalyse et Littérature continuera ses échanges de travail par mail et par téléphone. Pour ce mois d’avril, Philippe Doucet nous donnera à lire et à discuter sa lecture du Dialogue de F. Cheng.

[i]. Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n° 26, Juin 2011,

[ii]. Ibid., p. 52.

[iii]. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, « … ou Pire », Séminaire XIX, Paris, Seuil, 2011, p. 134.

[iv]. Ibid., p. 135.

[v]. Miller J.-A., Op. cit., p. 52.

[vi]. Ibid., p. 53.

[vii]. Ibid., p. 53.

[viii]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 28.

[ix]. Miller J.-A., Op. cit., p. 58.

[x]. Ibid., p. 58.