Vecteur Clinique et addictions TYA* / Envers de Paris

Responsables Pierre Sidon, Stéphanie Lavigne

*TyA ( (Toxicomania y Alcoholismo) réseau international du Champs Freudien, il regroupe différents professionnels de la clinique dans différents pays Argentine, Brésil, France, Espagne, Italie, Belgique, Grèce, Suisse.

Le discours psychiatrique, discours de norme et discours de maître a été dissout par ses remèdes mêmes – les médicaments, ses drogues. Les drogues et bientôt les prothèses et autres gadgets techniques permettant l’intervention directe sur l’organisme en court-circuitant la parole. Évidemment le phénomène n’a pas touché que la psychiatrie : partout l’objet prend la place de l’Idéal et partout la parole est attaquée et le parlêtre menacé dans son essence. On comprend donc que la pratique et les institutions psychiatriques sont en péril. Et l’on n’est nullement rassuré par la défense de la discipline par ses universitaires – les mêmes qui ont contribué à la miner.

On comprend aussi, en revanche, le succès du concept d’ « addiction » qui fait florès dans tous les discours et les institutions puisqu’il est le reflet de la montée de l’objet au zénith de la civilisation. Pourtant il peine à rien soigner, réduit souvent à comptabiliser (il paraît même relever lui-même d’une sorte d’addiction au chiffre) ; et aussi à rajouter un surmoi féroce sur le dos de sujets qui souffrent déjà spécialement du leur.

Dans le contexte de la montée en puissance de nouveaux discours aux prétentions thérapeutiques comme l’entraide, l’éducatif et le discours médical, le savoir psychiatrique continue de pouvoir non seulement nous éclairer mais aussi d’opérer. Quel est ce savoir et comment persiste-t-il malgré les difficultés de ses praticiens et de ses institutions ? En tout cas il nous paraît incontournable qu’il persiste en tant que « service social », comme le prophétisait Lacan. Mais sous quelle forme ?
Cela ne pourra pas se produire sans prendre en compte la nouvelle configuration du lien social contemporain à l’ère de la science. Cela ne pourra donc se produire sans prendre en compte les solution singulières inventées par des sujets pour échapper à la folie contemporaine et à l’addiction généralisée… ou faire avec. La psychiatrie de demain ne sera effective et utile à tous les symptômes, y-compris le symptôme social qu’est l’addiction, qu’en redevenant attentive à l’ « enveloppe formelle » (Lacan) de chaque symptôme ainsi qu’aux inventions singulières de chacun.

Il va de soi que cette nouvelle définition de la psychiatrie est intimement liée, en retour, à une conception du pouvoir, c’est-à-dire du Discours du Maître, donc de la politique. Il y a donc une autre Zone À Défendre, celle de la subjectivité contemporaine. Et c’est la condition pour qu’existe encore, pour chacun, la possibilité que la vie reste un voyage tel celui de Zadig, où la Destinée s’accomplit dans la rencontre entre les prophéties inscrites en chacun (son « résidu », Lacan, Séminaire XV) et les découvertes faites en cheminant. Mais le discours de la science s’aliène ces prophéties du sujet pour se les approprier : l’avenir lui appartient !, « it’s a revolution ! »… Et alors que le règne de l’objet uniformise et enchaîne chacun, nulle rencontre ne devient plus possible de quoi faire sérendipité.

Les psychanalystes sont désormais aux avants-postes de ce combat et ils se sont engagés sur la scène politique aux côtés de Jacques-Alain Miller lors des élections présidentielles de 2017 afin de parer le danger de l’accession au pouvoir d’un parti fasciste, raciste et antisémite. Malgré ce succès, le danger demeure et grandit même chaque jour car les doctrines anciennes reçoivent de nouveaux suffrages de la part des sujets déboussolés par la modernité. C’est le sens du réseau ZADIG (ZERO ABJECTION DEMOCRATIC INTERNATIONAL GROUP) initié par Jacques-Alain Miller et c’est pourquoi il nous faut des Zadigtologues. C’est dans ces directions que nous cheminerons cette année au TyA-Envers de Paris.

Dates des conversations : 5 novembre 2018, 10 décembre 2018, 11 mars 2019, 8 avril 2019, 24 juin 2019.

Renseignements et inscriptions : addicta.org>
informations : Stéphanie Lavigne>

Inventions singulières

Pierre Sidon

Si non seulement il y a « les psychoses ordinaires » (J.-A. Miller) – concept que nous avons abordé l’année passée au TyA-Envers de Paris – mais que, véritablement, « tout le monde est fou, c’est-à-dire délirant » (Lacan) alors qui aidera les sujets débordés et débordants dans le monde de demain ? La psychiatrie a déjà répondu :  elle disparait progressivement. Mais si c’est une réponse, elle est donc plutôt en miroir : tentée de disparaître de n’avoir été que le reflet d’un moment de la civilisation. Il s’agira de savoir lequel. Mais de ce fait, elle ne constitue plus un recours que pour certains… un certain temps.

Dans ce contexte, on comprend mieux la montée du phénomène addiction : la consommation et les activités mises à disposition de l’individu contemporain constituent dès lors une solution là où la réponse par la parole fait défaut. La technique qui fournit ces solutions permet un renouvellement frénétique de ces gadgets, gadgets bien souvent présentés comme thérapeutiques. Ils sont toujours nouveaux, condition sine qua non pour attraper le désir, ils sont toujours un espoir, voire une prophétie et cet espoir est bien entendu toujours déçu. Les protocoles de prise en charge qui envahissent le soin en s’inspirant librement des théories cognitivistes en sont un des exemples. Loin d’être des solutions, ils sont donc des représentants de la maladie : la maladie de la civilisation, ses symptômes, les symptômes du rejet de la dimension humaine fondamentale : le rejet de la spécificité parlante du corps humain.

L’addictologie est fascinée par ces gadgets en se croyant scientifique parce qu’elle numérise l’humain. Elle risque ainsi de contribuer à la disparition de celui-ci là où il faut construire des appuis pour l’individu contemporain déboussolé.

Au contraire, nous savons que l’homme est nécessairement fou (Pascal) et que les prothèses chimiques ou autres lui sont un soulagement.

C’est pourquoi nous ne sommes pas « contre les drogues » (ni pour d’ailleurs), mais aux côtés des « drogués » et des « addicts » : lui, toi, moi, tout le monde.

Et nous nous interrogeons donc : quelles autres solutions que la consommation prête à porter pour l’individu contemporain ? Nous voyons bien monter la solution religieuse, et son efficacité serait à louer si elle ne conduisait à d’autres excès discutables. Le chemin est étroit entre les gadgets et la religion, entre capitalisme et radicalisme, entre le Un de l’addiction et le Un du fascisme qui monte. Elle est pourtant frayée par certains, cette voie. Pour l’année 2018-2019, nous voulons l’étudier, au cas par cas. Il s’agit des solution singulières inventées par des personnages certes remarquables, artistes, inventeurs, créateurs de toutes sortes affligés d’addictions diverses : quelque place ces consommations ont-elles occupée dans l’économie subjective de ces sujets ? Quels symptômes ont-elles contribué à appareiller ? Quelles autres solutions ont-ils trouvé ? Que sont devenues ces addictions ?

Pour le dire avec Lacan : quels sont les rapports entre le sinthome qu’ils ont été et les addictions qui les affligeaient ?

Et nous voulons faire valoir ces voies remarquables comme la voie à venir pour chacun.

Addictions et psychiatrie

Stéphanie Lavigne

« Un fou, c’est quand même quelque chose… ça résiste, voyez-vous, et qui n’est pas encore près de s’évanouir simplement en raison de la diffusion du traitement pharmacodynamique » Lacan, 10.11.67, inédit. 

Pour cette année 2018-2019, nos conversations cliniques et théoriques s’orienteront également en lien avec le thème de travail de L’Envers de Paris : « La Psychiatrie, aujourd’hui et demain. Quelle place pour la psychanalyse ? »

Tout au long de nos cinq années de travail, nous nous sommes attachés à cerner la fonction qu’occupe la drogue pour tel sujet. Nous avons traité différentes questions : est-ce une jouissance, un symptôme, un objet au sens où le définit Jacques Lacan, un traitement de la jouissance ? Nous avons constaté que l’arrivée de sujets se nommant « addict à » n’était bien souvent qu’une autre formulation du « je suis toxicomane » : les patients que nous recevons ne sont pas hors tout discours : ils s’approprient les expressions de l’époque, telle : « être addict ». Nous pensons que les activités compulsives (dites addictions comportementales) ou les drogues sont des solutions que le sujet a trouvées. Mais des solutions face à quoi ? A la castration ? À l’impossible du rapport sexuel ? Ou bien un traitement afin de border une jouissance qui envahit le corps sans limite ?…

Finalement la question de la fonction du produit, ou de l’activité consommée, revient à s’interroger sur le statut de la solution trouvée pour chacun. C’est d’ailleurs souvent par ce biais que la structure psychique de nos patients est interrogée. La fonction de l’addiction, c’est ce que plusieurs d’entre nous tentent de faire entendre aux institutions psychiatriques. Nous ne sommes pas toujours entendus, celles-ci nous répondent très souvent : – « Son problème c’est la drogue », – « c’est une psychose toxique », – « c’est plutôt un patient pour vous, on n’a plus de place », ou encore – « je fais l’évaluation psychiatrique et j’initie le traitement, mais vous vous occupez du suivi », etc.

Il n’est d’ailleurs plus rare que des services de psychiatrie nous adressent des patients après une hospitalisation afin que nous les prenions totalement en charge. De même, il n’est plus rare que des patients refusent d’être suivi régulièrement en CMP, et demandent à s’inscrire uniquement dans un CSAPA (Centre de Soins d’Accompagnement et de Prévention en Addictologie). Ces Centres de soins seraient-ils devenus une annexe de la psychiatrie ?

N’hésitez pas à nous proposer un texte, petit ou grand, clinique ou théorique sur une question qui vous intéresse…

 Quelques références bibliographiques :

– Lacan J., « La psychiatrie anglaise et la guerre », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 101.

– Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 531.

– Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », conférence annoncée sous le titre « la Psychanalyse et la formation du psychiatre », le Cercle d’études psychiatriques Henry Ey, Hôpital saint Anne, le 10 novembre 1967 à Paris. inédit.

– Lacan J., Le séminaire, livre XXII, Le sinthome (1974-1975), Paris, Seuil, 2005.

– Matet J.-D., « La psychiatrie dévastée », Lacan Quotidien, n°766, 14 février 2018.

– Sidon. P., « Retour vers le futur d’une prophétie de Lacan Situation de la psychiatrie au XXIe siècle », Lacan Quotidien n°778, 30 mai 2018.

ZAD, ZADIG, ZADIGTOLOGUE…