Étoffes du Rêve

Par Guido Reyna

L’irruption du réel incarnée actuellement par la pandémie du COVID-19, opère comme une expérience traumatique massive et généralisée pour l’ensemble des parlêtres, comme « la présence d’une jouissance qui n’est pas prise dans la machine fictionnelle, interdictrice »[i].

On peut dire que cet événement, cette contingence plus ou moins improbable, met toute l’espèce humaine devant la monstration de ce que la rencontre avec le réel peut produire comme horreur et comme angoisse paralysante. Par la même occasion il dessine rétrospectivement notre réalité contemporaine comme une dystopie en acte.

Les effets du discours du maître visant une injonction à la jouissance absolue et uniforme pour tous, instrumentalisée par les objets technologiques (et la destruction conséquente des ressources planétaires, nécessaires pour les produire et les mettre en place), se trouvent impuissants.

Dans ce contexte le corps vivant du parlêtre, longtemps mis à l’écart autrement que dans sa valeur marchande[i], reprend une place centrale puisque ce n’est qu’à travers ce corps que l’horreur peut venir à se manifester : la présence et le caractère inconnu du virus font que la séparation et le confinement des corps s’avère être une nécessité vitale. Sous l’emprise de cette interdiction réelle et de cette mise à l’épreuve de son impossible, le corps retrouve sa dimension désirable-désirante[ii].

En revanche, ces objets virtuels – une des causes de la désagrégation du lien social – deviennent une forme privilégiée, presque la seule, permettant la relation à l’autre. Ainsi, ce corps qui a pu être refoulé, en proie à l’envahissement virtuel, redevient l’étoffe précieuse, puisque manquante, dont les réseaux sociaux ne peuvent être que le support de sa mise en scène onirique.

 La présence de ce virus COVID-19, aussi invisible qu’effrayante et aux allures de cauchemar, en termes de ses causalités et de ses effets sur le corps du parlêtre, on peut aussi la penser à l’instar de cette lettre volée, d’après la nouvelle d’Edgar A. Poe dont Lacan fait état dans son séminaire. Face au drame de la circulation de cette pandémie, quelque chose de l’ordre de « la mise en forme signifiante du réel, liée au temps logique »[iii] a pu être secouée pour nous arracher à un certain état d’endormissement, tel le narrateur du récit de Poe qui fut arraché à « la double volupté de la méditation et d’une pipe d’écume de mer », pour le mettre devant une énigme comportant les prémisses lacaniennes : l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de conclure.

 Si l’on suit le dessin par lequel Lacan ordonne les regards sur cette lettre dérobée[iv] – nous dirions de ce corps dérobé et de l’emprise certaine du virus –, on retrouve un certain émerveillement devant les résonances qui peuvent s’entremêler entre la politique d’une époque et la psychanalyse[v] :

  • un regard qui ne voit rien : celui qui n’aurait même pas pu consentir à l’irruption d’un réel, qui était pourtant une contingence plus que probable dans les conditions de dégradation environnementale globale de la planète ;
  • un regard qui voit que le premier ne voit rien et se leurre d’en voir couvert ce qu’il cache : à savoir que cette négation impliquait aussi des conséquences directes sur les corps des parlêtres, longtemps dérobés comme des simples éléments fonctionnels dans la chaîne de production et de consommation ;
  • un regard qui de ces deux regards voit qu’ils laissent ce qui est à cacher à découvert pour qui voudra s’en emparer : celui qui permettrait un effet de scansion, d’une prise de conscience subjective possible pour chacun des parlêtres, au réveil d’un cauchemar, de ce à qui ou à quoi ce corps octroie sa propre jouissance.

 Et si le réveil est ce qui permet au sujet – comme le dit Lacan – après avoir approché une forme de sa propre horreur du réel dans le rêve, et de la fuir pour continuer à dormir dans une réalité toujours fantasmatique, notre question serait : quel sens pourrons-nous donner désormais, un par un avec « l’étoffe du corps », à ce cauchemar dans l’orientation de notre désir ?

[i] Miller J.- A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 2 mars 2011, inédit.

[ii] « S’il est investi, c’est pour le faire fructifier », Baudrillard J., La société de consommation, Paris, Gallimard, p. 204.

[iii] Dans ce sens, nous rappellerons ce que Lacan désigne comme étant la fonction du désir, « le manque-à-être », et qui d’une certaine façon nous permet de penser, en termes métaphoriques, à ce que cette situation inédite du confinement impose comme l’extraction des corps ; cf. Lacan J, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 31.

[iv] Ibid., p.39-40

[v] Lacan J., « Le séminaire sur « La Lettre volée » », Écrits, t. 1, édition de poche, Parus, Seuil, Point Essais, p. 15.

[vi] Cf. Brousse M.-H., « Le temps du virus », Lacan Quotidien, n° 876, 25 mars 2020, disponible sur internet ici>>