La nageuse du Grand Canal : comment Chantal Thomas coupe dans la jouissance Une.

Valérie Chevassus-Marchionni

Dans cette nouvelle autobiographique qui ouvre la première partie du roman Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas évoque celle qui fut la nageuse du Grand Canal, sa mère. Pour ce faire elle transcrit ce qu’Eugénie, sa grand-mère, rapportait pour parler de sa fille. L’auteure relate deux faits dont l’un traduit son obsession du sport et l’autre une fantaisie : « Ma grand-mère se rappelait aussi cette fantaisie qui avait pris sa fille, en plein juillet, de se jeter dans le Grand Canal à Versailles et de commencer à y nager, tranquille, de son crawl élégant, admirablement scandé [1] ». Que fait Chantal Thomas de cette fantaisie ? Dans ses entretiens avec F. Lardreau recueillis dans son ouvrage L’étreinte de l’eau, elle présente « l’épisode de Versailles » comme ayant « quelque chose de fantasmatique [2] ». Colporté dans la légende familiale, il permet à C. Thomas d’opérer, par son écriture, une coupure dans la jouissance extravagante de la nageuse du Grand Canal qui produit un objet cause d’un désir métonymique.

  1. Thomas écrit des romans historiques dont Versailles est le théâtre [3]. Dans cette nouvelle autobiographique, elle cite quelques héroïnes prestigieuses « qui peuplent Versailles et son jardin [4]» et ajoute sa mère à cette série. Par cette mise en série de sa mère avec les femmes de l’Histoire de Versailles, elle traite « sérieusement» la jouissance féminine illimitée, ramenant la figure maternelle à une comptant parmi d’autres. L’épisode de Versailles est emblématique de l’énigme d’une jouissance sans Autre éprouvée par la mère dont elle ne peut rien dire. Cette jouissance féminine est ce que sa fille, C. Thomas, traite par une coupure qui extrait l’objet regard et qu’elle insère dans son écriture. Elle met en scène le regard des femmes bien nées qui, depuis les fenêtres du Château de Versailles, questionnent une telle extravagance : « Qu’est-ce que cela peut être, se disent-elles, les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres… ? [5] » Leur incompréhension devant tant de liberté et de sensualité éprouvées dans le corps, n’est cependant pas celle de Chantal Thomas. Et si elle-même connaît et partage cet éprouvé comme elle en a témoigné si souvent dans ses romans, son interrogation se porte sur l’indifférence de sa mère devant tous les objets mythiques qui ont été abandonnés au fond de l’eau du canal [6] : sa mère ne les voit pas. Là se situe l’opacité de la jouissance de sa mère, dans la manière qu’elle a de s’abstraire de tout, d’aller sans rien voir, tout entière prise dans le sillage de l’eau, « dans l’euphorie d’un bien-être immédiat [7] » et de n’avoir rien à en dire. De cet inconnu, de ce trou dans l’Autre, C. Thomas s’extrait pour produire ses propres objets de jouissance qui vont lui fournir le matériau de son écriture, « des objets qui au fil des siècles, chutés par hasard ou sciemment jetés, gisent au fond du canal [8] ». Dans son écriture de romans historiques, ce sont ces restes qui vont solliciter son regard et donner à voir les personnages, parfois secondaires et oubliés, de la grande Histoire de la monarchie versaillaise. L’objet passe dans la chaîne signifiante, entre les signifiants et la jouissance et se lie au langage. « La vraie littérature et la psychanalyse font donc tomber les mots de haut pour nous permettre d’en saisir le réel [9] » écrit Philippe Hellebois dans son éditorial du dernier numéro de la revue Quarto : « Lituraterrir ». L’écriture permet à C. Thomas une récupération de sa jouissance en lien avec l’objet regard en effectuant une coupure dans l’inconnaissable de la jouissance de sa mère.

 


[1] Thomas C., Souvenirs de la marée basse, Paris, Seuil, 2017, p. 18.
[2] Thomas C., L’étreinte de l’eau, Entretiens avec Fabrice Lardreau, Paris, éd. Arthaud, 2023, p. 36.
[3] Cf. Thomas C., Les adieux à la reine, L’échange des princesses et son propos à la librairie Mollat en 2017 : « Comment ai-je pu à ce point aimer les histoires surgies du passé ? » https://wwLaw.mollat.com/videos/chantal-thomas-souvenirs-de-la-maree-basse.
[4] Thomas C., Souvenirs de la marée basse, op. cit., p. 19.
[5] Ibid., p. 21.
[6] Ibid., p. 20 : « mais des trésors d’envergure tels que les splendides gondoles vénitiennes de Louis XIV enfoncées et pourries dans la vase et dont ne subsistent que les noires figures de proue dressées vers la surface du canal, comment les ignorer ? Eh bien si, elle les ignore ».
[7] Ibid.., p. 22.
[8] Ibid., p. 19.
[9] Hellebois P., éditorial, Quarto, n°140, septembre 2025, p. 5.