La passion de l’ignorance : transfert et réalisation de l’être à l’heure de l’IA

Isabelle Servant

 

Dans le Séminaire I, Jacques Lacan conceptualise le transfert à partir des trois passions de l’être : l’amour, la haine et l’ignorance. Chez Sigmund Freud comme chez Lacan, le transfert ne se réduit pas à la situation analytique : il la précède et s’enracine dans l’engagement du sujet dans « la recherche de la vérité [1] ». Lacan en éclaire la dynamique à partir des passions de l’être, en montrant que l’ignorance loin d’être un simple défaut de savoir, constitue une condition nécessaire de possibilité du transfert.

 

« L’ignorance en tant que passion [2] », selon la formule de Lacan, n’est pas un manque de connaissance, mais une position subjective désignant le rapport du sujet à ce qui lui échappe : « le sujet s’engage dans la recherche de la vérité comme telle  [3] » parce qu’il y est assujetti, et non malgré cette position, « peu importe qu’il le sache ou pas [4] ». Ce paradoxe subvertit l’attente spontanée : ce qui apparaît d’abord comme obstacle à la vérité se révèle en être le ressort même.

 

L’ignorance pousse le sujet à parler, à supposer qu’un savoir sur son être est possible, et qu’il se tient, « au bout qui est là, dans l’analyste [5] ». C’est en ce sens, que certains analystes parlent de « readiness to the transference, ouverture au transfert [6] » : le sujet « se met dans la position de s’avouer dans la parole, et chercher sa vérité au bout [7] ».

Afin de formaliser cette opération, Lacan introduit la figure du dièdre situant l’ignorance à la jonction du symbolique et du réel. Elle marque le point où le sujet est pris dans le langage tout en rencontrant ce qui lui échappe. « À mesure que la parole progresse[8] », les mécanismes freudiens s’édifient : « la Verdrängung, la Verdichtung et la Verneinung. Et l’être se réalise [9] ». La notion de réalisation de l’être, telle que Lacan la déploie dans ce premier séminaire, doit être resituée dans son dialogue avec Jean-Paul Sartre : les notions d’être, de néant et de trou lui servent de point d’appui pour élaborer une conception psychanalytique de l’être. Là où Sartre situe l’origine du néant dans la conscience, Lacan affirme que la parole introduit un « trou dans le réel [10] ». « L’être ou le néant [11] », se trouvent « essentiellement liés au phénomène de la parole [12] », révélant l’être que le sujet ignore avec passion.

 

Ce déplacement éclaire l’écart avec les usages contemporains de la réalisation de l’être. À l’heure où les dispositifs d’intelligence artificielle investissent le champ de la santé mentale, ce signifiant tend à désigner un savoir objectivable, sans rapport avec le déchiffrage de l’inconscient. À l’instar de la start-up Callyope [13] en collaboration avec le GHU Paris Psychiatrie et Neurosciences [14] qui développe des outils fondés sur l’analyse de biomarqueurs vocaux pour anticiper les rechutes des patients schizophrènes. Ces modèles ne produisent-ils pas l’illusion imaginaire que l’être pourrait se réaliser comme une donnée objectivable ? Or, aucun dispositif technique ne peut soutenir la position du sujet supposé savoir, qui engage le transfert. En substituant à cette supposition un savoir déjà constitué dans les données, ils participent à l’effacement du sujet.

 

L’éthique de la psychanalyse requiert de maintenir la fonction de l’ignorance en tant que passion, sans combler le trou constitutif du savoir du sujet, mais en soutenant les conditions d’émergence de sa subjectivité.

 


[1] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les Écrits techniques de Freud, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 306.
[2] Ibid., p. 298.
[3] Ibid., p. 306
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Ibid.
[7] Ibid.
[8] Ibid., p. 298.
[9] Ibid.
[10] Ibid., p. 297.
[11] Ibid.
[12] Ibid.
[13] https://www.callyope.com/
[14] https://www.ghu-paris.fr/fr/actualites/callyope-et-le-ghu-paris-annoncent-un-accord-cadre-de-collaboration-scientifique-en