Le cartel, opérateur de transformation du savoir
Jeremie Wiest
Quand Lacan introduit le cartel comme pilier de la formation de l’analyste, il répond à ce qu’est pour lui l’enseignement de la psychanalyse et les conditions de sa transmission. Il précise ce que le savoir en psychanalyse a de si spécifique, sur lequel le cartel comme la cure, opèrent une transformation.
Faire trou dans le savoir
La demande de savoir appelle un complément de l’Autre, d’un savoir qui lui est supposé. Bien qu’une place soit faite au transfert comme supposition de savoir dans le cartel, le dispositif ne vise pas à compléter le sujet mais est susceptible de produire un nouage avec le savoir inconscient, extrait dans la cure.
L’expérience du cartel confronte le sujet à son dire propre. Ce dire rencontre un réel, un impossible à dire tout. Aussi bien, le savoir ne peut se saisir dans sa totalité. La rencontre avec la théorie lacanienne a représenté pour moi ce point de butée, un impossible radical, inclus dans l’écriture même de Lacan. Cet impossible a produit un appel, non pas à l’Autre du savoir, mais à d’autres ayant rencontré cet impossible. Cela est susceptible d’ouvrir sur une éthique du bien-dire, depuis la demande de savoir vers un désir de savoir.
Dans le cartel, le plus-un n’est pas l’analyste et le dispositif n’est pas le cabinet. On n’y vient pas comme analysant, mais pas non plus sans son inconscient. Se risquer à son dire propre ouvre à la dimension du « il ne sait pas ce qu’il dit », qui s’actualise dans la formation de l’inconscient, soit ce qui surprend le sujet dans sa propre énonciation. Lacan disait sur ce point qu’il « n’y a pas de formation de l’analyste, […] il n’y a que des formations de l’inconscient [1]». Au-delà d’apprendre, cette énonciation emporte un facteur de production d’un savoir singulier qui suppose une perte qui le cause. Cela implique de tenir compte du fait que dans le savoir, il y a des trous. C’est donc à partir d’une position d’ignorance (je pensais savoir ce que je disais), qu’un savoir nouveau peut avoir la chance d’advenir.
« Je n’en sais pas plus long »
Si on ne rentre pas en cartel sans son inconscient, ce n’est pas non plus sans son fantasme, c’est-à-dire avec quelque chose qui a trait à une résistance à savoir. C’est ce que Freud mentionnait dans le titre original de son texte sur le fantasme : « un enfant est battu, je n’en sais pas plus long ».
Dans son Séminaire XIV, Lacan revient sur ce que la découverte de l’inconscient subvertit du cogito cartésien, soulignant une disjonction entre la pensée et l’être. Le sujet « est barré du fait de l’inconscient qui inscrit clairement que là où il ‘‘est’’, il ne pense pas et là où il ‘‘pense’’, il n’est pas [2]». Aussi mettre en suspens « je pense » (savoir ce que je dis) est susceptible de lever un instant le voile du fantasme sur le non-su.
C’est en dehors du cadre du fantasme que peut advenir un savoir nouveau. Entre le je ne suis pas du sujet et le je ne pense pas du savoir il y a, dit J.-A. Miller « l’inversion qui fait qu’à la place où il y avait le sujet vient le savoir et réciproquement […] Ils échangent leurs places, et, au fond, ça n’a qu’une seule traduction, à savoir : au travail ! [ce qui implique de] passer de sa position de maîtrise […] à celle du travailleur [3]».
Énonciation et transfert de travail
Cela enjoint à entendre l’équivoque de l’enseignement de la psychanalyse : elle n’est pas seulement enseignée mais elle enseigne. Là s’inscrit la thèse du transfert de travail abordée par Lacan dans son acte de fondation, qui subvertit la formule « travail de transfert ». Ceci, dit J.- A. Miller, « ne vise pas l’analyste dans sa fonction clinique, […] mais l’analyste qui s’emploie à enseigner la psychanalyse, et qui, par là même, se trouve dans une position homologue à celle de l’analysant [4]». Ce qui est transmis c’est le désir de savoir, au-delà de la demande et de l’amour du savoir. L’enseignement de la psychanalyse ne peut se faire qu’au un par un, et celui qui travaille, c’est le cartellisant.
[1]Lacan J., « Intervention au Congrès de l’École freudienne de Paris, à la Grande Motte », 1973, inédit, consultable sur internet.
[2]Dupont L., « Le fantasme et au-delà », Ironik, n° 23, 7 avril 2017, consultable sur internet.
[3]Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Du symptôme au fantasme, et retour » (1982-1983), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, cours du 23 février 1983, inédit.
[4]Miller J.-A., « L’École, le transfert et le travail », La Cause du désir, no 99, 2018, p. 149.
