Le comique dans la clinique, lecture en cartel

Nayahra Reis

Le 16 octobre 2025, a eu lieu à l’École de la Cause freudienne, la soirée de rentrée des Cartels. Comme chaque année, sont présentés des textes de collègues, jeunes ou expérimentés, autour du lien entre le cartel et le thème des Journées annuelles de l’ECF. Cette année nous avons donc choisi, Le comique dans la clinique, lecture en cartel.

Spontanément, le cartel nous renvoie au travail sérieux des travailleurs décidés qui composent le petit groupe de 4+1. Toutefois, il n’est pas rare que les séances de cartel soient drôles et que l’on partage des moments d’« amusements sérieux [1] ». Si pour Lacan, le sérieux, c’est la série [2], dans l’homophonie de la langue, nous pouvons également entendre le jeu de mots : « Sérieux c’est la série… c’est rit !  [3] ».

Articuler le cartel au comique a exigé un travail rigoureux de préparation pour la soirée : recherche épistémologique, recherche de cartels sur le thème, choix de l’extime, sélection des intervenants et lecture attentive de leurs textes.

Nos invitées de cette année étaient, Chloé Fernando, jeune psychologue et Bénédicte Jullien, membre de l’ECF. Elles ont accepté de partager avec nous leurs élaborations autour du cartel et du comique. Notre extime était Hélène Bonnaud, membre de l’ECF.

Chloé Fernando a parlé de l’expérience de son premier cartel, issu d’un tirage au sort. De sa rencontre avec Le Séminaire V de Jacques Lacan, Les Formations de l’inconscient [4], dont a été extrait un savoir nouveau. Elle découvre la différence entre l’Autre et l’autre, ce que lui a permis de saisir, via l’histoire drôle apporté par Raymond Queneau à Lacan, en quoi le Witz se distingue du comique. En effet, Lacan situe le comique dans le registre imaginaire du petit autre, à la différence du trait d’esprit, qui nécessite le registre symbolique de l’Autre. Chez Chloé Fernando, ces découvertes ont eu un effet de surprise ; comme d’ailleurs chez l’auditeur avec ce « Arrière cocotte ! », que Lacan nomme la pointe finale de l’histoire drôle. La rencontre avec la psychanalyse d’orientation lacanienne en cartel a permis à Chloé Fernando de faire l’expérience d’une autre forme de lecture, créant un lien nouveau au savoir.

Bénédicte Jullien s’est interrogée sur son expérience de Plus-Un : Comment « s’ajouter au cartel pour le décompléter [5]» ? Elle a mis en relief que c’est toujours à partir d’une « faille dans le savoir », qu’elle travaille en cartel. Celle-ci étant le « fondement même de l’élaboration du savoir ». Cette faille c’est le phallus. Celui que nous trouvons aussi dans la dimension du comique, comme signifiant caché qui finit par se dévoiler. Dès lors, c’est autour de ce qui échappe, qu’elle avance : « Ce qui articule cartel, éthique et comique, c’est le désir », en s’appuyant notamment sur une citation de Lacan dans l’Éthique : « La dimension comique est créée par la présence en son centre d’un signifiant caché […] le phallus […]. […] ce qui nous satisfait dans la comédie, nous fait rire, […] ce n’est pas tant le triomphe de la vie que son échappée […] Le phallus n’est rien d’autre qu’un signifiant, le signifiant de cette échappée. La vie passe, triomphe tout de même, quoi qu’il arrive. Quand le héros comique trébuche, tombe dans la mélasse, eh bien, quand même, petit bonhomme vit encore [6] ».

Notre extime, Hélène Bonnaud a souligné un point central qui rejoint les deux exposés : l’effet de surprise, de ce qui nous échappe, est autant dans le Witz que dans l’expérience de cartel. C’est justement ce qui rend possible une ouverture à la production d’un savoir nouveau au niveau de l’inconscient. Celui-ci n’étant pas sans lien avec le moment où nous en sommes dans notre l’analyse ainsi que du désir de l’analyste, a-t-elle précisé.

Dans cette voie, rappelons que pour J.-A. Miller, le principe même du dispositif du cartel est de s’en servir à « des fins de savoir [7] ». Nous pouvons ainsi dire que lorsque nous arrivons à le produire, nous éprouvons une satisfaction, qui relève du gay savoir et de l’éthique du bien-dire.

Pour finir, la soirée de rentrée de cartels fut très enseignante, et elle s’est conclue par le tirage au sort pour la formation de nouveaux cartels. Huit nouveaux cartels ont pu se former. L’ambiance était joyeuse, et les deux salles de l’ECF ont été ouvertes, afin d’accueillir un public nombreux. Concernant les participants, certains venus pour la première fois, sont partis à la fois surpris et touchés par le gain de savoir issu de ce moment de transmission de la psychanalyse.

Nayahra Reis,
Pour Paris-Cartels de L’Envers de Paris.

 


 

1. Lacan J., Le Séminaire, livre xix, Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 81.
2. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 20.
3. Jeu de mot proposé par Bénédicte Jullien lors de son exposé à la soirée de rentrée de cartels.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre v, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986.
5. Miller J.-A., « Cinq variations sur l’élaboration provoquée », intervention lors de la soirée des cartels de l’ECF du 11 décembre 1986, la Lettre mensuelle, n° 61, juillet 1987, p. 5-11.
6. Lacan J., Le Séminaire, livre vii, L’Éthique de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 362.
7. Miller J.-A., « Cinq variations sur l’élaboration provoquée », cit.