Collectif Théâtre et Psychanalyse

 

 

« Pourquoi m’as-tu fait la robe si longue, mère ? »(1)
par Stéphanie Lavigne

C’est une nouvelle représentation de « L’éveil du printemps », tragédie enfantine, écrite par Frank Wedekind en 1890, traduction de François Regnault, mis en scène par Clément Hervieu-Léger, qui se jouera à la Comédie Française jusqu’au 8 juillet 2018.

L’invitation du collectif théâtre et psychanalyse, de l’Envers de Paris, nous a permis d’assister à la pièce et de participer au débat le 13 mai dernier. Celui-ci était animé par Philippe Benichou(2) et Christiane Page(3) avec deux invités de l’Ecole de la Cause freudienne : Anaëlle Lebovits-Quenehen(4) et François Regnault(5).

Wendla, Ilse, Melchior, Moritz, et les autres, courent, crient, dévorent, rêvent… Certains choisiront de savoir, d’autres non. Si tous se cognent au réel de la rencontre avec l’autre sexe, le ratage restera pour chacun(6).

Pour cela chacun a à faire à sa responsabilité phallique. Les dialogues, les monologues de Franck Wedekind permettent d’attraper ce choix subjectif du sujet, hors des considérations sociologique ou psychologique.

Si nous connaissions ce texte commenté par Jacques Lacan en septembre 1974, et avant lui, en 1907 par Sigmund Freud à la Société psychologique du mercredi, nous avons découvert l’univers choisi par Monsieur Hervieu-Léger, avec la scénographie de Richard Peduzzi. D’immenses colonnes d’un bleu-gris se déplacent au gré des univers de dix-sept jeunes sujets, et de vingt-et-un adultes. Ce décor semble participer à l’inconsistance historique de la rencontre avec l’autre sexe. Il nous semble présentifier le temps logique(7) de cette rencontre.

Du XIXème siècle au XXIème, la rencontre avec le sexuel reste tout autant traumatique pour l’être parlant, comme le précise François Regnault qui ajoute : « l’éveil de la sexualité existera jusqu’à la fin de l’humanité ». Le décor choisi, ni joyeux, ni austère, dévoile ce que Lacan appelle « l’affaire de ce qu’est pour les garçons de faire l’amour avec les filles, marquant qu’ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves »(8). Anaëlle Lebovits-Quenehen nous précise, que ce déplacement de colonnes met en exergue la façon dont chacun est enfermé, coincé par le réel.

Continuons de nous arrêter sur un des choix du metteur en scène, afin de questionner cette nouvelle représentation de l’homme masqué qui, comme l’a souligné Philippe Benichou, n’est plus masqué, mais porte des lunettes. N’y a-t-il pas dans cet acte une mise aux bancs des semblants ? Car si le masque cache, en représentant le semblant qu’est le nom du père pour Jacques Lacan(9), les lunettes, elles, corrigent la vision. C’est un plus de voir pourrait-on dire. Là où Jacques Lacan posait la question à propos de l’homme masqué en septembre 1974 : « … comment savoir ce qu’il est s’il est masqué, et ne porte-t-il pas un masque de femme, ici l’acteur ? »(10), l’artiste qu’est Clément-Hervieu fait tomber le masque à la fin de la pièce et nous laisse apercevoir un vieil homme appareillé. Cette mise au banc du masque n’a pas été sans nous évoquer le XXIème siècle. Siècle qui prône la transparence, Bas les masques donc !

(1) Wedekind F., L’Éveil du printemps, [1890], préf. J. Lacan, trad. F. Regnault, Paris, Gallimard, 1974, p. 17.
(2) Philippe Benichou, psychanalyste, membre de l’ECF.
(3) Christiane Page, professeur des universités en études théâtrales.
(4) Anaëlle Lebovits-Quenehen, psychanalyste, membre de l’ECF.
(5) François Regnault, membre de l’ECF.
(6) Wedekind F., op. cit., p. 9.
(7) Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973.
(8) Wedekind F., op. cit., p. 9.
(9) Ibid., p. 12.
(10) Ibid.

Photographies : Christophe Raynaud de Lage.