La nageuse du Grand Canal : comment Chantal Thomas coupe dans la jouissance Une.

La nageuse du Grand Canal : comment Chantal Thomas coupe dans la jouissance Une.

Valérie Chevassus-Marchionni

Dans cette nouvelle autobiographique qui ouvre la première partie du roman Souvenirs de la marée basse, Chantal Thomas évoque celle qui fut la nageuse du Grand Canal, sa mère. Pour ce faire elle transcrit ce qu’Eugénie, sa grand-mère, rapportait pour parler de sa fille. L’auteure relate deux faits dont l’un traduit son obsession du sport et l’autre une fantaisie : « Ma grand-mère se rappelait aussi cette fantaisie qui avait pris sa fille, en plein juillet, de se jeter dans le Grand Canal à Versailles et de commencer à y nager, tranquille, de son crawl élégant, admirablement scandé [1] ». Que fait Chantal Thomas de cette fantaisie ? Dans ses entretiens avec F. Lardreau recueillis dans son ouvrage L’étreinte de l’eau, elle présente « l’épisode de Versailles » comme ayant « quelque chose de fantasmatique [2] ». Colporté dans la légende familiale, il permet à C. Thomas d’opérer, par son écriture, une coupure dans la jouissance extravagante de la nageuse du Grand Canal qui produit un objet cause d’un désir métonymique.

  1. Thomas écrit des romans historiques dont Versailles est le théâtre [3]. Dans cette nouvelle autobiographique, elle cite quelques héroïnes prestigieuses « qui peuplent Versailles et son jardin [4]» et ajoute sa mère à cette série. Par cette mise en série de sa mère avec les femmes de l’Histoire de Versailles, elle traite « sérieusement» la jouissance féminine illimitée, ramenant la figure maternelle à une comptant parmi d’autres. L’épisode de Versailles est emblématique de l’énigme d’une jouissance sans Autre éprouvée par la mère dont elle ne peut rien dire. Cette jouissance féminine est ce que sa fille, C. Thomas, traite par une coupure qui extrait l’objet regard et qu’elle insère dans son écriture. Elle met en scène le regard des femmes bien nées qui, depuis les fenêtres du Château de Versailles, questionnent une telle extravagance : « Qu’est-ce que cela peut être, se disent-elles, les yeux rivés sur la jeune fille aux allures de garçon, qu’éprouver une caresse qui s’insinue partout en vous, une douceur qui vous enrobe les reins avec la même attention qu’elle vous lisse les cuisses et joue avec vos lèvres… ? [5] » Leur incompréhension devant tant de liberté et de sensualité éprouvées dans le corps, n’est cependant pas celle de Chantal Thomas. Et si elle-même connaît et partage cet éprouvé comme elle en a témoigné si souvent dans ses romans, son interrogation se porte sur l’indifférence de sa mère devant tous les objets mythiques qui ont été abandonnés au fond de l’eau du canal [6] : sa mère ne les voit pas. Là se situe l’opacité de la jouissance de sa mère, dans la manière qu’elle a de s’abstraire de tout, d’aller sans rien voir, tout entière prise dans le sillage de l’eau, « dans l’euphorie d’un bien-être immédiat [7] » et de n’avoir rien à en dire. De cet inconnu, de ce trou dans l’Autre, C. Thomas s’extrait pour produire ses propres objets de jouissance qui vont lui fournir le matériau de son écriture, « des objets qui au fil des siècles, chutés par hasard ou sciemment jetés, gisent au fond du canal [8] ». Dans son écriture de romans historiques, ce sont ces restes qui vont solliciter son regard et donner à voir les personnages, parfois secondaires et oubliés, de la grande Histoire de la monarchie versaillaise. L’objet passe dans la chaîne signifiante, entre les signifiants et la jouissance et se lie au langage. « La vraie littérature et la psychanalyse font donc tomber les mots de haut pour nous permettre d’en saisir le réel [9] » écrit Philippe Hellebois dans son éditorial du dernier numéro de la revue Quarto : « Lituraterrir ». L’écriture permet à C. Thomas une récupération de sa jouissance en lien avec l’objet regard en effectuant une coupure dans l’inconnaissable de la jouissance de sa mère.

 


[1] Thomas C., Souvenirs de la marée basse, Paris, Seuil, 2017, p. 18.
[2] Thomas C., L’étreinte de l’eau, Entretiens avec Fabrice Lardreau, Paris, éd. Arthaud, 2023, p. 36.
[3] Cf. Thomas C., Les adieux à la reine, L’échange des princesses et son propos à la librairie Mollat en 2017 : « Comment ai-je pu à ce point aimer les histoires surgies du passé ? » https://wwLaw.mollat.com/videos/chantal-thomas-souvenirs-de-la-maree-basse.
[4] Thomas C., Souvenirs de la marée basse, op. cit., p. 19.
[5] Ibid., p. 21.
[6] Ibid., p. 20 : « mais des trésors d’envergure tels que les splendides gondoles vénitiennes de Louis XIV enfoncées et pourries dans la vase et dont ne subsistent que les noires figures de proue dressées vers la surface du canal, comment les ignorer ? Eh bien si, elle les ignore ».
[7] Ibid.., p. 22.
[8] Ibid., p. 19.
[9] Hellebois P., éditorial, Quarto, n°140, septembre 2025, p. 5.

Quelques associations libres sur le thème « Fantasmes contemporains du corps »

Quelques associations libres sur le thème « Fantasmes contemporains du corps »

Quelques associations libres sur le thème
« Fantasmes contemporains du corps[1] »

Grigory Arkhipov

 

Il convient de cerner ces trois termes : 1) fantasme ; 2) contemporanéité ; 3) corps.

On trouve les repères du fantasme dans le texte de J.-A. Miller : « le fantasme comme rêverie, le fantasme comme moyen de jouissance […] et “le fantasme dit fondamental, [qui] donne son cadre à toute la vie mentale du sujet[2]” ».

La contemporanéité, avec la notion d’hypermodernité, nous semble opportune ; le préfixe hyper- (qui désigne « le trop, l’excès[3] ») fait surgir la dimension surmoïque propre à notre époque. Les impératifs néolibéraux se concrétisent sous la forme des superhéros dont les corps revêtent cet aspect du trop – voir The Boys, série satyrique qui met l’envers jouissif (la gourmandise du surmoi) de ces déités à nu.

L’excès de la chair hypermoderne habite le body horror. La protagoniste du film La Substance est remake du Dr Faust et de Dorian Gray. Pour contrer le vieillissement, elle s’adresse à un laboratoire qui lui garantit la jeunesse éternelle, mais à quelques conditions… Ce drame caustique met en scène un corps féminin hypersexualisé dont le revers nauséabond est une substance informe qui insiste malgré, ou plutôt grâce à toutes les techniques scientifiques.

La science, maintenant. Dans son livre La Science de la résurrection[4], S. Charpier aborde une question qui évoque celle que Lacan a posée dans son séminaire sur Joyce (« à partir de quand est-on fou ?[5] ») : à partir de quand est-on mort ? Les soins intensifs qui permettent de sauver un patient, créent des dilemmes éthiques qui augmentent l’espace de l’entre-deux morts. La mort cérébrale produit un être plongé dans une jouissance qui semble végétative. Comment penser l’existence d’un corps rejeté hors du fantasme, mais qui peut néanmoins mûrir, se reproduire et même réagir aux mots ? De nombreux films essayent de répondre à cette question, thrillers ou films d’auteurs comme Almodóvar avec Habla con ella (2002).

Parlant de la mort, nous ne pouvons pas ignorer la guerre qui a éclaté sur notre continent en 2022. La guerre a toujours été un moteur du progrès. Les exploits d’une agence du Département de la Défense des États-Unis (DARPA) dans le domaine de la bionique font exister des corps qui pulvérisent le cadre des théories évolutionnistes classiques. Ce nouveau corps dit augmenté est paradoxal en ce qu’il naît d’un corps mutilé. Un cyber-objet serait susceptible de remplacer une livre de chair perdue ?

Nous ne pouvons pas négliger la question de l’espace : ce qui relevait auparavant du domaine de l’État est désormais transféré à la propriété privée. Le tourisme cosmique devenant de plus en plus accessible nous confronte à un corps plongé dans l’espace kantien reconstruit dans la navette.

Pour aborder le corps, les trois registres : symbolique, imaginaire et réel permettent un repérage fécond.

Le corps symbolique est un « monument[6] » marqué par des stigmates, scarifications et tatouages en constante augmentation. Le corps lui-même et sa jouissance peuvent faire l’objet d’un pacte symbolique. Ainsi, le rôle des contrats dans les pratiques BDSM consiste à encadrer des pratiques perverses.

Le corps imaginaire nous renvoie aux images embellies à l’aide des filtres superposés qui abondent sur les réseaux sociaux. Selon une récente étude de l’IFOP, de plus en plus de Français (surtout des jeunes) déclarent ne pas avoir de rapports sexuels[7]. En dehors des changement sociétaux qui entraînent une diminution du commerce charnel, tandis qu’un tiers du trafic sur le web mondial serait lié à la pornographie. De quoi témoignent ces flots d’images corporelles obscènes ?

C’est le corps réel qui nous renvoie au problème du fantasme fondamental, qui ne peut se construire que dans l’analyse.

En effet, si la pandémie a favorisé le travail psy en visio, rien ne remplace la présence des corps, celui du patient et celui de l’analyste. Ce point est constamment remis sur le métier.

 


[1] Ce texte est en partie le produit d’un travail de cartel.
[2] Miller J-A., « Propos sur La Logique du fantasme », La Cause du désir, n° 114, juillet 2023. p. 69
[3] Aubert N., « L’individu hypermoderne et ses pathologies », L’information psychiatrique, vol. 82, n° 7, 09/2006, p. 606
[4] Charpier S., La Science de la résurrection. Ils ont repoussé les frontières de la mort, Flammarion, 2020.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome (1975-76), Paris, Seuil, 2005, p. 77
[6] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », dans Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 259
[7] Duffaut M., « Sexualité post-MeToo : les Français font de moins en moins l’amour, mais “ mieux ” », France Inter, 06/02/2024. (https://www.radiofrance.fr/franceinter/sexualite-post-metoo-les-francais-font-de-moins-en-moins-l-amour-mais-mieux-2473860).

Chantal Thomas : du sens à la résonnance

Chantal Thomas : du sens à la résonnance

par Marie-Christine Baillehache

Chantal Thomas : du sens à la résonnance
Le secret du Journal de Nage

En 2021, C. Thomas commence l’écriture de son journal intime et se fait attentive aux sentiments intenses, fragmentaires et aux idées floues, éparses qui la traversent. Elle les travaille avec des mots et des images pour les sauver de l’incohérence, du non-sens et de l’oubli. Elle précise, limite et fixe les fragments de pensées et d’émotions qui lui arrivent dans un présent fugitif et refuse l’anecdote et le factuel. Par son effort symbolique et imaginaire, elle construit un assemblage où chaque fragment n’est pas clos sur lui-même mais reste en lien d’échos et de répétitions avec les autres fragments. En amarrant et orientant l’écriture de cet assemblage de fragments au S1 Nage, elle en noue les images éparses, fugitives, inoubliables à des mots choisis et compose l’unité imaginaire et symbolique d’un autoportrait qu’elle titre Journal de Nage.

Ce signifiant Nage, elle le choisit en référence au corps de son Autre maternel. « Je commence ma saison des bains avec la plage fréquentée par ma mère. Avec elle, donc. Avec son corps de jeune fille, la rapidité de ses gestes, sa spontanéité. Elle me pousse à écrire plus vite d’un seul jet. A me jeter dans le langage comme elle se jetait à l’eau.[1]» Ce S1 Nage est « un signifiant représentatif dans l’Autre[2]» qui stabilise et limite les idées et les éprouvés insistant et agitant confusément tout son corps. Il traite la jouissance en lui assurant une « normalisation libidinale […] [qui est] en opposition à la turbulence de mouvements dont [elle] s’éprouve l’animer[3]». Par son écriture, C. Thomas renoue avec l’expérience constitutive du stade du miroir dans sa double fonction de cerner le corps jouissant du sujet dans une forme visible qui est en extériorité à lui-même et qui est élevée à la hauteur du signifiant. Écrire, c’est plonger dans l’eau de sa jouissance de corps et l’accrocher à un S1 ayant un effet de castration limitative et d’un plus-de-vie. Son art littéraire met en lumière que « le support fondamental des images du corps des autres et du corps propre est le Nom-du-Père.[4]» Son Journal de Nage crée un autoportrait révélant que « le secret de l’image, le secret du champ visuel, c’est la castration.[5]» 

Le corps jouissant du Journal de Nage 

Avec cet effet de castration du signifiant Nage sur la jouissance retenue dans l’image, C. Thomas donne par là même à sa jouissance de corps « l’armure enfin assumée d’une identité aliénante[6]» et « donne existence à ce qui ne se présente et ne se représente pas, c’est-à-dire le manque[7]». Ce manque qui n’est pas pris dans l’image visible et le signifiant dicible est occupé par un objet de corps qui satisfait un plus-de-vie. Courant, insaisissable, entre les signifiants, cet objet est un plus-de-jouir « répondant au désir[8]» en appelant au sens. Encrée au S1 Nage, l’écriture de C. Thomas produit un effet de castration limitant sa jouissance diffuse de corps et met en jeu son plus-de-jouir (a) radicalement énigmatique. L’être et le corps jouissant qu’elle lui donne est indissociablement lié à l’Autre « qui entérine le sens de ce qui est dit et du désir[9]».

Dans son tout dernier enseignement, Lacan met au premier plan la jouissance qui est « celle du corps qu’on appelle le corps propre et qui est le corps de l’Un. Il s’agit d’une jouissance qui est primaire au sens où il n’est que secondaire qu’elle soit l’objet d’un interdit[10]». Cette jouissance du corps propre est produite par un signifiant qui fait évènement de jouissance dans le corps. C. Thomas fait directement dépendre son écriture de son Journal de Nage d’une phrase marquante lue dans le Journal de Kafka. Dans son combat pour résister au « désespoir de son corps[11]», Kafka écrit : « l’Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Après-midi piscine[12] ». Cette phrase frappante ouvre son corps au mystère du « grand bain des sensations[13]» et c’est ce corps qui se jouit qu’elle noue à son écriture pour qu’elle ait un ton, un rythme, des résonnances habités par une sensualité réelle.


[1] Thomas C., Journal de Nage, Seuil, éd. Points, 2022, p. 29.
[2] Miller J.-A., « L’image du corps en psychanalyse », La Cause freudienne, n o 68, 2008, p. 99.
[3] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 94-95.
[4] Miller J.-A., « L’image du corps en psychanalyse », op. cit., p. 98.
[5] Ibid., p. 100.
[6] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je », op. cit., p. 97.
[7] Miller J.-A., « L’image du corps en psychanalyse », op. cit., p. 116.
[8] Ibid., p. 121.
[9] Ibid.
[10] Ibid.
[11] Thomas C., Journal de Nage, op. cit., p. 21.
[12] Ibid., p. 22.
[13] Ibid., p. 100-101.

DU CORPS AU SEMBLANT, AVEC OU SANS LA TECHNOLOGIE NUMÉRIQUE

DU CORPS AU SEMBLANT, AVEC OU SANS LA TECHNOLOGIE NUMÉRIQUE

par René FIORI

DU CORPS AU SEMBLANT, AVEC OU SANS LA TECHNOLOGIE NUMÉRIQUE

Au XIX siècle on pouvait, dans une foire, s’étonner d’écouter une voix enregistrée, émanant d’un fil muni d’un cornet qu’on portait à l’oreille. Suivront l’invention du gramophone et du téléphone. Freud évoque ces inventions et l’accent mis sur ces objets techniques au détriment de la satisfaction subjective[1].

Aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, à toute heure, et en quelque endroit que ce soit, nous pouvons contacter la personne de notre choix, et être contactée par elle, son et image compris.[2]

Si étroitement liés sur un même écran, le son, ou plutôt, la parole, et l’image, ont-ils pour autant le même statut ?

Voix sans double

La parole est symbolique en ce qu’elle est présence/absence de l’objet. Celle-ci, communiquée et entendue à distance grâce à la technique, nous voici, par là-même, aussi bien accoutumés à la présence/absence de l’interlocuteur. Lacan disait de l’interlocution au téléphone, que “le côté coeur, la conviction agissante d’individu à individu passe intégralement”[3]. La restitution de la parole par voie technique se passe du contexte environnemental où elle se produit. Au téléphone, nous n’avons aucune image. Elle reste, de structure, symbolique, qu’elle soit reçue en présence ou à distance. Et nous n’avons aucune peine à l’attribuer à la personne qui nous contacte. Aussi, la voix, sans présence corporelle, mais prise cependant dans le discours de la science, ne nous déconcerte plus. Pour autant nous avons du mal à la qualifier d’objet virtuel. Est plutôt virtuelle l’absence de la personne d’où elle émane, absence dont nous savons qu’elle peut se réaliser, à tout moment, en une présence, une fois franchie la distance qui nous en sépare. La voix qui porte ainsi la parole demeure un objet réel, elle en conserve la qualité, malgré sa décomposition en ondes physiques et leur recomposition, tel le médicament générique au principe actif identique à l’original. La voix n’a pas de double, lorsqu’une fois captée et émise, elle est transmise et entendue en temps réel par l’interlocuteur.

L’image virtuelle, dégradation de la présence.

La qualité de virtuel est par contre facilement rapportable à l’image. Pensons aussi qu’elle peut se rattacher à l’écriture phonétique. L’écriture est le tracé réel d’une virtualité, celle qui peut, à tout moment, à l’initiative du sujet lecteur, se réaliser phonétiquement en parole. Dans le même temps, elle en est une des mémoires symboliques. L’écriture transporte la phoné.[4]

L’image virtuelle, n’est pas, comme la voix, recomposition. Elle ne recompose pas la présence d’un corps. Elle est extraction technique, transposition des ondes de l’image produite par ce corps pour être ensuite transmise à distance et rendue télé-visualisable. L’image virtuelle est la doublure technologique de la présence du corps qu’elle représente. S’agissant de l’entretien analytique, elle est monstration, exhibition à l’écran, de cette présence, mais dégradée.

Soustraction du semblant

Cette dégradation touche plus particulièrement l’analyste. Car, de son corps en présence, à l’image, il y a déperdition. De l’un à l’autre il y a soustraction du semblant, de l’analyste comme semblant d’objet a. Le semblant n’a pas de longueurs d’ondes comme l’image ou le son ! Le semblant d’objet a, soit la position prise par l’analyste, échappe à la captation technique. Le semblant d’objet a attient à son corps comme présence, un corps évoluant dans son propre espace. “J’ai dit que l’objet a est un semblant d’être”.[5]

Pour cette cure dont la durée fut de deux ans et demi, une des coupures essentielles pour cette analysante, conjointement à la fin de séance, a été que les entretiens se déroulent, sans image, par téléphone. L’accent étant ainsi mis sur la parole symbolique et sa coupure, l’image du corps s’avérant impossible pour ce sujet. L’analysant a pu ainsi alors loger, dans ce manque du symbolique, son propre vide forclusif régulant, dans cette intersection, une libido débordante pour la localiser dans la voix, tout en étant en mesure de valider la fin de la séance proposée par l’analyste.

Lacan dans le Séminaire …Ou pire, formule que l’analyste occupe la position de semblant, lui permettant ainsi d’autoriser, sans dégâts, l’énonciation de l’analysant où gîte sa jouissance[6]. Ce semblant, précise-t-il, doit être manifeste, comme le masque de la scène grecque, pour pouvoir être le porte-voix de cette énonciation. Jacques Alain Miller, le reprend sur le versant du semblant d’objet a, place que doit tenir l’analyste.” ..l’analyste est en position de voir par-dessus l’épaule du patient, le fantasme qui l’oriente et qu’il a intérêt, pour tenir sa place d’objet a, à savoir quel objet c’est”’[7]. Si, comme l’a déclaré Antonio Di Ciaccia aux dernières journées de l’Ecole de la cause Freudienne[8], des séquences thérapeutiques peuvent être conduites par internet, il est par contre difficile de l’envisager pour une cure analytique.


[1] Freud S., Malaise dans la civilisation, Paris, Puf, 1971
[2] Le 30 novembre 2024 s’est tenu un après-midi organisée par l’APSI ( Associazione Psicologi Italiani in Francia) conjointement avec le RECIF ( Rete di Ricercatori Italiani in Francia) sous le titre “ La clinique à l’épreuve de l’innovation” : Le puissant essor du numérique ne pouvait laisser indifférents les psychologues, les chercheurs et les professionnels du monde social et éducatif. Les nouvelles technologies, les dispositifs d’Intelligence Artificielle, capables de « dialoguer » avec les humains, nous fascinent et nous intriguent, mais en même temps nous inquiètent et nous poussent à nous interroger sur les répercussions que cette révolution dans notre époque a et aura sur nos vies ; ils nous poussent aussi à nous interroger sur les possibles relations de dépendance, de soumission, de domination qui peuvent en découler.  Conscients que ce nouveau monde nous appartient et est destiné à grandir, nous nous demandons dans ce webinaire comment les nouvelles technologies peuvent s’intégrer à notre travail de psychologues, d’universitaires, mais aussi de parents, d’éducateurs ou de simples citoyens. Sera-t-il vraiment possible de remplacer bon nombre de ces fonctions relationnelles et sociales par des robots intelligents et parlants ? Loin de diaboliser la révolution numérique, nous souhaitons réfléchir aux transformations produites dans notre mode de vie quotidien et surtout comprendre quelle est la valeur et l’espace de la spécificité véritablement humaine pour nous dans ce nouveau monde.
[3] Lacan S., Le Séminaire, Livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1978, p.205
[4] Lacan S., L’identification, Séminaire IX, inédit, séance du 10 janvier 1962
[5] Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1978, p.91
[6] Lacan J., …Ou pire, op. cit., p.172
[7] Miller J-A, “De la fin de l’analyse dans la théorie de Lacan”, Quarto N°7, Décembre 1991, p.22
[8] Phrases marquantes, 54èmes journées d’études de l’Ecole de la Cause Freudienne, 16/17 novembre 2024

Du fantasme au corps trans-biologique

Du fantasme au corps trans-biologique

par René FIORI

Quarante six entretiens, en trois langues : français, italien, allemand, portant sur autant d’hommes que de femmes transgenres, tous suisses, réalisés par Lynn Bertholet. Elle-même se présente ainsi : « En octobre 2015, Lynn devient la première femme trans* genevoise reconnue comme telle sans opération préalable. Le 22 mai 2017, la Cour de Justice de Genève (Chambre des assurances sociales) lui donne raison contre sa caisse-maladie et contraint cette dernière à prendre en charge sa chirurgie faciale. » [1] Recueillis dans un livre passionnant à l’esthétique soignée, ponctué de superbes photos, ces personnes transgenres répondent posément à toutes les questions qui leur sont posées à propos de la voie de la transidentité qu’ils ont choisie.

« Quand avez-vous consciemment ressenti le désir de vivre comme une fille ? » ; « Peut-on un jour avoir une relation avec un homme ? » ; « Une de vos plus belles expériences dans votre nouveau corps ? » ; « Comment votre famille a t-elle accepté votre identité trans ? » ; « Quel a été l’élément déclencheur qui vous a décidé à faire cette transition ? » ; « Qu’est ce qui vous dit que la décision était la bonne  ? » ; « Comment gérer un processus de transition dans une relation existante ? » ; « Quand avez-vous réalisé que quelque chose n’allait pas dans votre corps ? » ; « Vous souvenez-vous d’être né dans le mauvais corps lorsque vous étiez enfant ? » ; « Comment avez-vous vécu votre puberté, par exemple lorsque l’amour est devenu un problème ? »

Gil Caroz quant à lui introduit ainsi le recueil La solution trans : « L’heure est à la transition, il s’agit de “se réaliser soi-même”, par l’expérimentation illimitée des combinaisons que le signifiant et la science rendent possibles » [2]. Ce sont six personnes ayant rencontré un psychanalyste, avec leurs interrogations et leur certitude sur la transidentité. Katty Langelez-Stevens conclue : « Je suis étonnée, parmi les cas de psychoses qui nous sont présentés, du nombre de réussites de cette transformation de genre, qui fait solution pour le sujet, produit un traitement pour la jouissance en trop et permet de nouer un nouveau nouage du réel, du symbolique et de l’imaginaire. » [3]

 

Certitude

Du livre de Lynn Bertholet, où la certitude traverse tous les entretiens, un trait d’époque est saisissable : la mise en question du corps biologique entendu comme corps naturel. On parle de manière détachée du corps biologique – quand chacun prête une grande attention à son corps identitaire et à son corps esthétique – et pour certains, le recours aux actes chirurgicaux permet le détachement dudit « mauvais corps ».

Dans le même temps, la technologie et ses applications nous confisquent tout autant le rapport à notre corps, en prenant en charge des actions motrices de plus en plus nombreuses. Autre variante, la vogue des poupées et des robots sexuels au Japon [4], où le corps débiologisé, bouleverse « ce qui est constitutif de l’expérience humaine » soit « l’attachement à un corps » [5], via l’imaginaire.

 

Détachement

Le terme de « détachement » est relevé par J.-A Miller commentant Lacan, à partir de l’œuvre de James Joyce [6] d’où est inféré le fait d’ « avoir rapport à son propre corps comme étranger » [7], quand « le rapport imaginaire n’a pas lieu » [8]. « Chez Joyce, il n’y a que quelque chose qui ne demande qu’à s’en aller, qu’à lâcher comme une pelure […] à savoir le détachement de quelque chose comme une pelure » [9].

Ce détachement du transgenre, quant au corps biologique, est mise en œuvre imaginaire : auto-identification, avec ou sans transvestisme, symbolique avec changement d’identité, réel via une chirurgie esthétique ou une transition partielle ou intégrale, où le transexuel, ici coefficienté par la science, manifeste « son désir très énergique de passer par tous les moyens à l’autre sexe » [10].

 

Trans-humant

Dans « Radiophonie », Lacan formule : « Si paradoxale qu’en soit l’assertion, la science prend ses élans du discours de l’hystérique. Il faudrait pénétrer de ce biais les corrélats d’une subversion sexuelle à l’échelle sociale, avec les moments incipients dans l’histoire de la science » [11]. Le moment technologique, sous le nom de cybernétique [12] est lui contemporain de celui du transsexualisme [13], et les deux se corrèlent aujourd’hui dans le dévoilement du trans-fini de la science. Le répartitoire Réel, Symbolique, ou Imaginaire du détachement, tel que proposé ici, laisse cependant intacte pour chacun la question de la « jouissance transexualiste » [14]. Celle-ci ne pouvant se décliner qu’au un par un des sujets, et selon sa « pratique transexualiste » [15].

L’homme s’affranchit ainsi du monde clos de son corps, pour paraphraser Koyré, pour se projeter dans un trans-fini [16], dans un au-delà de la finition, de la finitude naturelle de ce corps. C’est ce que pointe Lacan avec le terme de trans-humant [17] dont, dit-il, l’humanité n’est que « prétendue », et ne tient qu’à une « humanité de transit ».

[1] Bertholet L., TRANS*, Lausanne, éd. Till Schaap, 2019.

[2] Caroz G., « Avant propos », La solution trans, sous la direction de J.-A Miller, Paris, Navarin, novembre 2022.

[3] Langelez-Stevens K., Ibid., p.182.

[4] Giard A., Un désir d’humain – Les love doll au Japon, Paris, Les belles lettres, 2016.

[5] Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées » (2004-2005), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris 8, leçon du 1er décembre 2004, inédit. https://docs.google.com/document/d/1kvrcO2L-wS74nlwghnUt_JCts4ckrAS9X7_rx7eRtjs/edit.

[6] Joyce J., Portrait de l’artiste en jeune homme, édition Jacques Aubert, Paris, Gallimard, 1992, p. 138-140 & 228.

[7] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le Sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 150.

[8] Ibid., p. 151.

[9] Ibid., p. 149.

[10] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, Paris, Seuil, 2006, p. 31.

[11] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 436.

[12] Wiener N., God & Golem inc. : sur quelques points de collision entre cybernétique et religion, Paris, L’éclat, 2001.

[13] Stoller R-J., The  transexual experiment, vol. II, New york, 1975, p. 255.

[14] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 571.

[15] Ibid., p. 568.

[16] Charraud N., « Cantor et Lacan », La Cause freudienne, n° 40, janvier 1999, p. 139. « La science […] un désir de savoir qui cherche à dépasser chaque limite, ce qui en fait un désir transfini ».

[17] Lacan J., Le Séminaire, « R.S.I », leçon du 8 avril 1975. « Trans-humant » : « sa prétendue humanité ne tenant qu’à une naturalité de transit ».