Autonomie et morcellement du corps

Autonomie et morcellement du corps

par Florence Mendiondo

Au cours des années 1960, dans un contexte révolutionnaire marqué par de grandes luttes sociales, le féminisme s’est approprié la notion d’autonomie pour revendiquer le droit des femmes à disposer de leur corps. À cette époque, la fameuse devise « mon corps, mon choix » est devenue un cri de ralliement pour l’accès à la contraception et à l’avortement.

La lutte féministe portait alors sur la capacité des femmes à décider de leur propre destin, à s’émanciper de la domination masculine, et à prendre leur place dans un monde où leurs choix étaient souvent ignorés. La reconnaissance de l’autonomie des femmes impliquait une remise en question des structures patriarcales et de l’idée même d’autonomie masculine, souvent perçue comme l’aboutissement d’une autonomie construite sur l’invisibilisation du travail féminin. Ce questionnement a mis en lumière un aspect de celle-ci qui tendait à nier l’existence et la contribution de l’Autre.

Au fil du temps, la révolution collective pour la liberté s’est progressivement transformée en un impératif d’autonomie individuelle, notamment dans une époque où la technologie joue un rôle central dans la gestion des flux d’informations et des décisions personnelles. L’essor de l’intelligence artificielle a donné une nouvelle dimension à cette idée, introduisant une forme d’autonomie avec un Autre toujours prêt à nous fournir des réponses instantanées.

Dans cette ère technologique, l’autonomie n’est plus simplement un idéal social et politique, elle devient également un concept capitaliste qui traverse le champ scientifique. En biologie, la notion d’autonomie s’étend à un corps conçu comme une entité séparée du sujet. Un corps que l’on peut disséquer, analyser, et même modifier, afin de mieux le comprendre et éventuellement l’améliorer.

Cette vision morcelée du corps humain trouve un écho particulier dans le domaine de la bioéthique, où le droit à disposer de son corps, à intervenir dessus, semble désormais se justifier dans de multiples situations, y compris médicales et génétiques. La formule « mon corps, mon choix », autrefois liée à la liberté reproductive, s’étend aujourd’hui à cette logique de fragmentation du corps, mobilisée pour justifier des manipulations corporelles de plus en plus diversifiées.

Le transhumanisme en particulier, incarne cette évolution, exploitant les avancées en génétique et en bioéthique pour légitimer des pratiques telles que la sélection embryonnaire, une intervention qui, bien que légale dans certaines circonstances, évoque une conception du corps comme une machine à fragmenter et à perfectionner. « On peut d’une certaine façon dire bye-bye à ce qui a été la célébration de l’unité du corps, puisque ce qui est au contraire en marche, c’est son devenir morcelé, évidemment pour son plus grand bien. [1] »

L’idéal devient alors celui d’un corps morcelé, où chaque partie gagne une forme d’autonomie, pour finalement donner un modèle imaginaire du Un.

Si la psychanalyse s’intéresse à la vie, c’est en tant que le corps est affecté de la jouissance. C’est ce que Jacques-Alain Miller, a appelé la biologie lacanienne, « la reprise de la symptomatologie à partir des évènements de corps [2] ».

Pour la psychanalyse, le corps du parlêtre est aussi un corps touché, morcelé parce que c’est un corps affecté par le signifiant, marqué par la langue. La biologie lacanienne conçoit le corps, comme un corps vivant, non pas réduit à ses fonctions biologiques, mais pris dans la dimension de la jouissance. En revanche, pour Lacan, c’est le signifiant qui cause la jouissance, dimension que la biologie et la génétique, ne prennent pas en compte.


[1] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, no 44, février 2000, p. 11.
[2] Ibid., p. 13.

De l’injonction à l’injection

De l’injonction à l’injection

par Mariel Martins Lecouturier

Notre époque confère au corps une valeur primordiale. Son image, hautement investie, est au centre des préoccupations [1]. Traversé par les discours et les symptômes [2], il devient à la fois support de fantasmes et objet de maîtrise scientifique. La question du corps occupe une place fondamentale pour la psychanalyse.

Chez Lacan, elle s’articule aux trois registres : le corps est à la fois image (imaginaire), marqué par le signifiant (symbolique) et lieu de jouissance (réel). En 1974, à Rome [3], à la question « De quoi avons-nous peur ? », Lacan répondra : « de nos corps ». La psychanalyse enseigne en effet que rien n’est moins sûr que le corps [4].

La célébration du corps, aujourd’hui fétichisé, nourrit la passion du sujet pour son reflet et l’illusion d’une complétude imaginaire, en lien avec les mutations du discours de la science. Les interventions à visée narcissique se multiplient : chez les femmes, par exemple, la liposuccion est devenue l’acte chirurgical le plus pratiqué.

Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Les influenceurs lifestyle diffusent des préceptes d’optimisation de soi : esthétique idéale, normes corporelles et valeurs néolibérales (bonheur, performance, autonomie). Le corps devient marchandise, soumis à une discipline exigeante, non sans souffrance.

Le mouvement Body positive, qui prônait l’acceptation de la diversité corporelle, a été rapidement percuté par une autre tendance : l’usage massif des stylos GLP-1 (Ozempic, Wegovy). En 2023, leurs ventes ont explosé, atteignant près de 14 milliards de dollars selon l’entreprise fabricante. D’abord destinés au diabète, ils ont suscité un engouement mondial pour leur effet amaigrissant. Or, intervenir directement dans le corps pour maîtriser le réel de la jouissance, n’est pas sans conséquence.

La clinique montre que l’acte médical ne modifie pas la structure du sujet [5]. Chez le névrosé, il peut s’inscrire dans le fantasme d’unicité ; chez le psychotique, il peut désorganiser le rapport au corps. Dans l’impossibilité de se soutenir du narcissisme de l’image pour fonder son assise dans le monde, ces interventions sont à double tranchant : elles peuvent constituer une solution auto thérapeutique visant à pallier la carence de la fonction du trait unaire, façon de traiter leur rapport au corps et à la jouissance, mais peuvent aussi figer une nouvelle image dans laquelle le sujet ne se reconnait plus. La perte de poids rapide induite par les GLP-1 pourrait illustrer ce paradoxe car un effet secondaire inquiète : le « Ozempic Face ». La perte de poids radicale qu’il provoque entraîne aussi une perte des graisses faciales. Résultat : un visage qui pourrait faire penser à celui d’un défunt, décharné, des traits creusés, déformés, voire méconnaissables. L’ironie : sa correction implique… d’injecter des produits pour combler le manque de graisse ! Cela interroge le statut du corps : plus il est maîtrisé, plus il devient étranger.

Dans son Séminaire XVII [6], Lacan souligne que le discours de la science amène à la forclusion du sujet du désir, de l’énonciation. Or, l’alliance du discours scientifique et du discours capitaliste risque ainsi de pervertir la fonction première de la médecine : soigner. En quête d’un savoir sans faille, applicable à tous, le corps finit par y devenir surface d’intervention technique. Par ailleurs, même le discours de l’hystérique semble défaillir : les sujets ne questionnent plus le savoir du maître, mais se laissent suggestionner par les discours numériques. Dès lors, le corps d’aujourd’hui est-il toujours le corps parlant ? 

À l’ère où le lien social repose moins sur l’identification, et dans la tentative de maîtriser le réel, ce qui échappe et qui est propre à chacun, les stylos GLP-1 incarnent le fantasme contemporain d’un corps optimisé, modulé, régulé par le savoir scientifique et surtout, vidé de toute jouissance.


[1] Bonnaud H., Le Corps pris au mot. Ce qu’il dit, ce qu’il veut, Paris, Navarin/Le Champ freudien, 2015, p. 65.

[2] https://enversdeparis.org/fantasmes-contemporains-du-corps-2/

[3] Lacan J., « La troisième », La Cause freudienne, n° 79, Paris, Navarin, 2011, p. 11-33.

[4] Bonnaud H., Le Corps pris au mot, op. cit., p. 19.

[5] Caroz G., « Corps et objets sur la scène », La Cause freudienne, no 69, septembre 2008, p. 22.

[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse (1969-1970), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991.

La présence n’est pas le fantasme d’un corps

La présence n’est pas le fantasme d’un corps

La présence n’est pas le fantasme d’un corps

par Sophie Lac

À propos du film Ghost in the Shell 2 : Innocence de Mamoru Oshii [1].

En 2032, un cyborg (un humain greffé avec de la mécanique et de l’électronique) œuvrant pour le gouvernement au sein d’une police d’élite, Batou, ne peut se défaire du souvenir d’une femme, cyborg également, dont il est encore amoureux. Cette dernière, le major Motoko Kusanagi a disparu et va être dans le film le fil rouge en sous-texte des conversations que Batou va avoir avec Togusa, un humain policier.

En effet, tout au long du film il va être question de la nature humaine ou non de Kusanagi pour tenter de définir les sentiments que Batou ressent pour elle.

Une scène à la fin du film va venir en guise de réponse.

En effet, alors que Batou finit par résoudre son enquête sur une série de meurtres d’androïdes, il retrouve Kusanagi, sa chère aimée. Elle a pris chair cette fois dans le corps d’un robot rappelant les poupées de Hans Bellmer, cependant à la différence de ces dernières, elle habite ce corps et est dotée de la parole.

Autour d’eux, d’autres robots non corps-parlants, programmés par leurs concepteurs tentent de tuer Batou. Ces derniers, tout droit issus de représentations contemporaines du corps sexualisé sont vendus comme objets de jouissance sexuelle illimitée (sans fatigue, sans contraintes liées aux conditions humaines), habillés de traits féminins charmeurs, aux yeux verts émeraude et aux lèvres rouges pulpeuses. C’est la plastique qui fait l’artifice.

Une fois le danger écarté, Batou et Kusanagi vont échanger des paroles qui laissent entendre que Batou ne la comprend pas et qu’il en souffre, tout comme de son absence : « Penses-tu être dans le bonheur ? »

Ce à quoi elle va lui répondre qu’il s’agit d’une valeur qui la rend nostalgique, car elle ne pense plus à travers le monde des idées et qu’elle a choisi une voie avec moins d’attentes.

Puis elle ajoute :

« À chaque fois que tu te connecteras sur la toile (net), je serai là, à côté de toi. »

Cette phrase interpelle car elle situe l’enjeu de la présence non pas du côté de la figure humaine, de ce qui semble, paraît femme, mais plutôt du côté d’un désir de présence pour Batou. La toile devient dès lors support d’Éros pour lui, sans pour autant répondre à sa demande, et lieu d’incarnation pour Kusanagi.

Dans le film cette phrase va faire coupure. Là où les personnages philosophaient beaucoup sur la différence entre le corps et l’âme, le corps organique et l’esprit humain afin d’identifier et de définir à travers divers fantasmes l’objet d’amour de Batou : Kusanagi, cela va s’arrêter et laisser place au silence.

Quelque chose est tombé, a chuté.

 


[1] Ghost in the Shell 2 : Innocence de Mamoru Oshii, sorti en salle 1er décembre 2004.

James Joyce lu par John Huston dans The Dead

James Joyce lu par John Huston dans The Dead

James Joyce lu par John Huston dans The Dead

par Elisabeth Gurniki 

Le 4 octobre dernier au Patronage Jules Vallès, le charme a opéré une fois de plus à la projection du film Gens de Dublin de John Huston qui interprète avec chaleur et élégance une nouvelle de James Joyce sur la mort : The Dead.

Un bal annuel en période de Noël dans la société mélomane de Dublin avec la joyeuse hospitalité irlandaise, se termine dans l’intimité d’un couple, Gabriel et Gretta, à qui s’impose la présence d’un amoureux de Gretta « mort pour elle » il y a bien longtemps.

Après avoir adouci avec humour les tableaux de fête équivoque aux accents ironiques de Joyce, par le charme de la poésie gaëlique et une convivialité chaleureuse, John Huston oriente la confidentialité du couple autour de la mort vers une méditation sur la condition humaine.

Ainsi dans le dernier tableau Gabriel ne rejoint pas Gretta endormie dans ses pleurs pour l’amant mort, comme le dépeint Joyce dans la nouvelle où la neige recouvre de son linceul les ombres des vivants comme des morts. Huston ouvre un hors-champ sur le monde extérieur, avec Gabriel à la fenêtre, tourné vers la campagne blanchie, évoquant l’enneigement des tourbières de l’Ouest où il décide de partir en voyage. Son regard s’élève vers un nuage de flocons tourbillonnant dans le ciel, comme une aspiration au voyage et au rêve.

Alors le spectateur ne quittera pas l’écran sur l’évocation par Gabriel d’un effacement de son être dans un monde où se dissout la limite entre la vie et la mort : « Sa propre identité s’effaçait et se perdait dans la grisaille d’un monde impalpable [1] » écrit Joyce dans la nouvelle.

Car l’interprétation de John Huston donne corps aux personnages de la nouvelle. Elle échappe sensiblement au défaut du parlêtre que Joyce fait tenir par son écriture en nommant le réel, en donnant forme à LOM [2] et au monde qu’il fait surgir.

Cependant cette interprétation ouvrira peut-être au spectateur une fenêtre sur la singularité étrange et puissante du monde de Joyce… à découvrir.

 


[1] Joyce J., Gens de Dublin, traduction de Dubliners par Jacques Aubert, Paris, Gallimard, 1974, p. 268.
[2] Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 565.

ORNICAR ? 61 – Voir

ORNICAR ? 61 – Voir

Ils ont des yeux pour ne pas voir. Pour ne pas voir quoi ?
justement que les choses les regardent. – JACQUES LACAN

Voir est partout, tout le temps, si prégnant qu’il en serait presque l’oublié de notre expérience quotidienne. Avec Lacan, cette expérience sort de l’évidence. S’appuyant sur les observations de Merleau-Ponty, il disjoint la vision du regard et montre que le regard précède la vision.
« Ils ont des yeux pour ne pas voir. Pour ne pas voir quoi ? – justement que les choses les regardent », comme Lacan le pointe dans son Séminaire XI. Le sujet de la vision se défend contre sa vérité d’objet posé sous le regard : il est une tache, et cette tache a une fonction. Qu’est-ce qu’une tache, un trompe-l’œil, un voyeur, un tableau ? Qu’est-ce, au fond, que cet objet regard, qui peut, dans la névrose et notamment dans l’obsession, prendre une place si déterminante ? Ce sont à ces questions que les auteurs de ce numéro se confrontent. Pour en approcher le cœur, Jacques-Alain Miller choisit de se saisir des personnages de Diane et Actéon.

Les invités d’Ornicar ?, le cinéaste Luc Dardenne, l’historien Michel Pastoureau, nous donnent des témoignages cruciaux sur le traitement singulier de cet objet qu’est le regard et de ce voile qu’est la vision.

La rubrique consacrée aux références de Lacan poursuit aussi son exploration à travers ses Séminaires pour donner à lire et à voir un peu de la matière dont il alimentait ses réflexions. Cette fois quelques références sont prélevées dans le Séminaire XIV, La Logique du fantasme. Pour l’occasion, Ornicar ? a invité des mathématiciens.

Enfin, un dossier est consacré à « l’avenir des institutions ». Il pose la question de la pratique de la psychanalyse et de l’écoute de la souffrance des sujets dans la cité.

La rédaction : Jacques-Alain Miller ; Deborah Gutermann-Jacquet.

Les auteurs du Champ freudien : Karim Bordeau, Philippe De Georges, Marie-Françoise De Munck, Yves Depelsenaire, Antonio Di Ciaccia, Fabian Fajnwaks, Jean-Louis Gault, Nathalie Georges-Lambrichs, Deborah Gutermann-Jacquet, Philippe Hellebois, Dominique Holvoet, Philippe La Sagna, Catherine Lazarus-Matet, François Leguil, Sophie Marret-Maleval, Jacques-Alain Miller, Aurélie Pfauwadel, Gérard Wajcman.

Dossier : Valentine Dechambre, Jean-Pierre Deffieux, Jean-Pierre Denis, Jacqueline Dhéret, Pierre Ebtinger, Armelle Guivarch, Virginie Leblanc-Roïc, Jean-Luc Monnier, Claude Viret, Patricia Wartelle, Éric Zuliani.

Des auteurs de disciplines affines (cinéma, peinture, littérature, histoire, philosophie, mathématiques, etc.) :

Michel Briand, Luc Dardenne, Michel Delon, Marie-José Durand-Richard, Thomas Hausberger, David Lemler, Paul Magendie, Michel Pastoureau.

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