ACTUALITÉ DE LA HAINE

ACTUALITÉ DE LA HAINE

 

Anaëlle Lebovits-Quenehen

ACTUALITÉ DE LA HAINE

Une perspective psychanalytique

Le discours analytique, de Freud et Lacan spécialement, jette sur la haine une lumière encore neuve et bien plus efficiente que bien des discours qui prétendent la dissoudre en la dénonçant, et ne font trop souvent que la renforcer.

Ce livre suit un trajet de la haine à la joie, du rejet de l’Autre à un usage possible de l’intime altérité qui habite chacun. 

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La haine, cette passion vieille comme le monde, est aujourd’hui de retour. Les discours qui l’attisent pourraient bientôt balayer la démocratie si nous n’y prenons garde. L’enjeu de cet ouvrage est donc politique et, avec Freud et Lacan, sa perspective sur l’actualité de la haine est encore neuve.

Ce livre explore les voies qu’emprunte la haine et examine ses cibles, pour montrer de quelle logique elle procède. L’auteure met en tension l’Autre comme objet de haine avec l’intime Altérité qui nous habite, ce dont il appartient à chacun de se faire responsable. La figure de Lacan ici esquissée en témoigne. Un contrepoison s’en extrait.

Un choix s’affirme, un savoir s’élabore, une orientation s’énonce d’un même mouvement, car la haine revient, certes, mais pas sans la position responsable qu’elle appelle en retour.

 Anaëlle Lebovits-Quenehen

Psychanalyste à Paris, membre de l’École de la Cause freudienne et de l’Association mondiale de psychanalyse.

En librairie le 9 juin 2020 – diffusion ced-pollen

et notamment sur ecf-echoppe.com

 

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NAVARIN Éditeur À PARIS 6E

 

 

 

Le Rire et le Néant dans l’œuvre freudienne

Le Rire et le Néant dans l’œuvre freudienne

Les Temps modernes, Charlie Chaplin, 1936

Par Grigory Arkhipov

Dans la pensée occidentale, il y a une forte tradition de considérer le rire et le risible à travers le prisme du jugement. Ce jugement peut être esthétique (le risible est « une laideur non accompagnée de souffrance »[1], note Aristote), intellectuel (nous rions de ce que nous estimons être stupide) ou moral (le rire châtie la vanité, selon Bergson). Il y a un autre paradigme qui, au contraire, inscrit le rire dans la discontinuité du jugement. Ainsi, Kant mise sur l’effet de surprise propre au rire qui résulte, d’après lui, de la réduction soudaine à néant de la tension d’une attente[2].

En abordant la question du point de vue clinique, Freud a créé son approche originale, laquelle garde pourtant les traces de l’idée kantienne. La notion de détente (empruntée aux théories de Bain et Spencer), introduite dans son modèle économique, lui a permis de dégager trois modalités de cette risible réduction à néant.

1) Le travail du comique (attention, il ne s’agit pas de la comédie en tant que genre littéraire et scénique) opère avec l’anéantissement, ne serait-ce que momentané, de l’inhibition. Freud renverse la tradition fondée sur un jugement qui maintient que l’on rit du personnage cocasse en effectuant ainsi une « brimade sociale »[3]. Nous rions grâce à lui, car il nous offre en cadeau l’économie de l’inhibition (qui se décharge sous forme du rire). Freud déduit le charme propre à ce personnage de sa ressemblance avec un enfant : « l’homme bête m’apparaîtrait comique dans la mesure où il me ferait penser à un enfant paresseux et l’homme méchant à un fripon d’enfant »[4]. Le mécanisme de la levée de l’inhibition consiste à l’identification passagère du spectateur avec ce bonhomme comique : cette imitation mentale lui sert à se libérer momentanément des fardeaux pesants et insupportables de la culture. Le cadeau comique nous permet de retrouver le « rire enfantin perdu »[5], souligne Freud.

 2) Le travail du mot d’esprit nous confronte à l’anéantissement du sens commun et de l’usage habituel d’un mot. Si le travail du comique relève de l’image du corps et des premières inhibitions qui organisent la vie de l’homo culturalis, alors le Witz opère avec les représentations (Vorstellungen) qui ont subi le refoulement. Cette modalité du risible n’est pas accessible à tous, remarque Freud en mettant la capacité de produire les Witze en parallèle avec le symptôme névrotique[6]. Le désir du sujet se loge dans le creux du non-sens préparé par le travail du mot d’esprit. On n’est spirituel que par nécessité, car « la voie directe [à notre désir] est barrée »[7]. Lacan reformulera cette nécessité à l’aide de sa dialectique de la demande et du désir en ajoutant à la notion du non-sens celles du « pas-de-sens » et du « peu-de-sens »[8]. Le rire de la Dritte Person témoigne d’une surprise autre que celle de la chute de l’image d’un adulte sérieux et inhibé par les idéaux courants.

3) Le travail de l’humour consiste à drainer l’affect pénible. Pour illustrer ce mécanisme Freud évoque à plusieurs reprises l’anecdote d’un délinquant mené à l’échafaud un lundi. « Eh bien, la semaine commence bien », déclare celui-ci, l’air insouciant. L’ataraxie humoristique du criminel nous « gagne par contagion »[9]. Ainsi, épargnons-nous l’affect fort que nous étions sur le point d’éprouver en nous identifiant au condamné face au néant. Le travail effectué par le criminel nous libère du besoin de ressentir la terreur et la pitié propres au tragique. Si le comique opère avec l’inhibition et que le spirituel relève du symptôme, alors l’humour peut être défini comme une position éthique par rapport à l’angoisse : à l’affect qui ne trompe pas.

Kant avance que la réduction momentanée de l’entendement à néant qui caractérise le rire franc provoque « une joie très vive »[10], corporelle par sa nature. Entre Freud et Kant il y a plus d’un siècle d’écart dans lequel gît l’ère romantique. Le mot d’esprit est fortement influencé par Heine (l’une des figures de l’Idéal du Moi pour son auteur) qui marie le rire à l’amertume la plus déchirante. La joie kantienne se fait substituer, au sein du Mot d’esprit, par une notion médicale de l’euphorie[11]. Ce terme range le rire parmi les expériences peu idylliques, comme les états pathologiques de la manie ou de l’intoxication. Ces phénomènes hétérogènes ont quelque chose en commun que l’on peut résumer par la notion que Freud emploie dans son livre : la Hilflosigkeit[12] (qui peut se traduire par « besoin d’aide » ou « détresse »).

Les trois modalités du rire élaborées dans le Mot d’esprit représentent trois façons d’affronter cette dépendance foncière. Le comique et l’humour touchent la dimension de la Hilflosigkeit de la manière la plus intime : le premier, du point de vue du petit sujet en train de faire ses premiers pas dans une forêt obscure du désir de l’Autre et le seconde, de la hauteur fictionnelle du parent qui vient au secours en allégeant sa souffrance (« ne pleure pas, ce n’est rien ! »).

Dans l’œuvre freudienne, le rire (résultant du travail du comique, du Witz et de l’humour) se trouve en rapport dialectique avec la Hilflosigkeit. D’une part, il y puise sa force (c’est pour cette raison que le plaisir pris au comique est plus intense que celui que nous offre l’humour). De l’autre, il en triomphe en la réduisant à néant (c’est cela qui le distingue de la manie ou de l’ivresse). Cette dialectique (non dépourvue d’un certain héroïsme) fait appel (Hilfe !) au Père en le faisant exister à l’aide de l’amour. C’est peut-être pour cette raison que nous ne trouverons pas chez Freud de théorisation de l’ironie, la dimension du risible qui deviendra prépondérante dans le monde du xxe siècle qui aura vécu le comble de la Hilflosigkeit sans aucun espoir en l’aide du Père.

[1]. Aristote, La Poétique, Paris, Seuil, 1980, p. 49.

[2]. Kant E., Critique de la faculté de juger, Paris, gf Flammarion, 1995, p. 320.

[3]. Bergson H., Le Rire : essai sur la signification du comique, Paris, puf, 2007, p. 103.

[4]. Freud S., Le mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, Paris, Gallimard, 1988, p. 396.

[5]. Ibid., p. 393.

[6]. Ibid., p. 260.

[7]. Freud S., Lettres à Wilhelm Fließ, 1887-1904, Paris, puf, 2015, p. 471.

[8]. Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les Formations de l’inconscient, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 98.

[9]. Freud S., Le mot d’esprit, op. cit., p. 400-402.

[10]. Kant E., Critique de la faculté de juger, op. cit., p. 323.

[11]. Freud S., Le mot d’esprit, op. cit., p. 411.

[12]. Ibid., p. 396.

ÉDITO JUIN 2020

ÉDITO JUIN 2020

Chères et chers membres et amis de L’Envers de Paris,

Enfin juin annonce un début d’été prometteur avec une courbe descendante du covid-19 n’annonçant pas de deuxième vague de la maladie pour l’instant. Le déconfinement progressif nous pousse déjà à nous projeter vers des temps plus libres et moins menaçants, mais avec beaucoup de prudence et des mesures restrictives encore. Voici quelques nouvelles importantes de notre association.

L’AGO de L’Envers de Paris a réuni ses membres sur l’application Zoom© le 13 mai. Cela fut une réussite, car nous étions très nombreux connectés. Laurent Dupont et moi-même avons tout d’abord salué le travail rigoureux effectué par le bureau sortant et la direction menée par Beatriz Gonzalez-Renou. Cinzia Crosali et Romain-Pierre Renou, qui travaillent depuis plusieurs mois à donner une impulsion renouvelée, deviennent membres du nouveau bureau après un vote à l’unanimité.  Malgré les aléas techniques, le débat fût très animé et intéressant, avec de nombreuses initiatives qui nous ont revigorés dans notre élan de poursuivre le travail d’étude et de transmission de la psychanalyse à Paris. Dans la réunion du bureau élargie de L’EDP qui s’est tenue quelques jours plus tard, nous avons marqué les jalons d’une ligne de travail avec laquelle chaque vecteur, à partir de la différence et la spécificité de son groupe, s’articulera à une politique commune et au projet collectif de notre association. Cette politique commune se noue à l’ECF dans le sillon de l’École Une. Nous avons aussi le projet d’une journée d’étude de tous nos groupes de L’Envers en 2021.

Ainsi, dans les mois à venir, aux travaux particuliers en cours dans chaque groupe, nous articulerons un fil en connexion aux activités préparatoires des 50e Journées de l’ECF « Attentat sexuel » et aux travaux préparatoires du prochain Congrès de l’AMP. La promotion des cartels fulgurants nous semble un outil puissant pour soutenir cette action et approfondir l’étude.

Romain-Pierre Renou, nouvel architecte du site de l’edp a composé deux nouvelles rubriques autour de deux axes gravitationnels. Le premier axe s’oriente vers les j50 « Attentat sexuel » et nous sommes heureux que Nathalie Georges ouvre cette nouvelle rubrique avec son texte « La Marquise d’O *** ou L’envers du mythe de Psyché » autour du récit mystérieux de Heinrich Von Kleist duquel Eric Rohmer fit son chef d’œuvre. Nous proposons un deuxième axe au sein de la rubrique « Événement » constitué de textes préparatoires au XIIe Congrès de l’AMP qui pour l’instant reste programmé en décembre : « Le rêve, son interprétation et son usage dans la cure lacanienne ». Dans ces rubriques, nous allons accueillir vos textes et vos écrits issus de vos groupes de travail, de nos membres et associés à L’Envers.

La rubrique « Au-delà du confinement » est déjà en fonctionnement avec plusieurs textes. Elle est ouverte pour nous diriger vers notre journée de l’edp en 2021. Le thème de cette journée tournera autour de l’« Un » du monde de la globalisation, le « pour tous », dans lequel nous sommes chacun des « épars désassortis ». René Fiori nous présente pour cette rubrique son texte « Le tsunami numérique et sa planétarisation » sur la desubjectivation du numérique.

Pendant cette période durant laquelle les réunions de plus de 10 personnes sont interdites, et alors qu’il est encore préconisé d’éviter les transports publics, L’Envers de Paris a pris un abonnement au logiciel Zoom©. Il est très apprécié jusqu’à présent et beaucoup d’entre vous l’utilisent déjà. Nous la mettons à disposition de vos groupes et cartels deL’EDP pour vos réunions. Adriana Campos coordonnera l’agenda d’utilisation de la plateforme et vous facilitera le lien et les identifiants pour vous en servir.

Pour le mois de juin, voici les activités préparées par nos vecteurs :

Durant le mois de confinement de mai le Vecteur Psychanalyse et Littérature de L’EDP a travaillé sur la proposition de lecture d’Isabela Otechar de « La leçon sur Lituraterre » du Séminaire XVIII de Lacan et de son articulation au Dialogue de F. Cheng. Du Mystère du langage à l’écriture poétique, elle déplie la rencontre entre deux langues étrangères. « La phonie d’un mot en français a le don de déclencher en moi un souvenir charnel »[i].Vous lirez le texte d’Isabel Otechar dans ce numéro de juin de ParisLeaks. Durant ce mois de juin, notre Vecteur se réunira en visio-conférence le mercredi 10 juin pour questionner ensemble les deux points suivant :

  • Comment chacun(e) peut-il témoigner de l’effet du confinement sur son désir de savoir et son transfert de travail à Lacan, à J-A Miller et à l’École de la Cause freudienne ?
  • Comment l’écriture littéraire fragmentaire contemporaine rejoint-elle notre XXIe siècle où les épars désassortis répondent à la globalisation?

Prochain rendez-vous en présence le mardi 23 juin. Contacter Marie-Christine Baillehache : mail>>

La dernière séance du groupe Psynéma a tourné autour de « la Lettre volée », de la contingence et du trou que fait la psychanalyse, en référence à l’Urverdrängt de Freud et au texte « Lituraterre » de Lacan. Nous avons retenu pour notre travail plusieurs films : Les contes de la lune vague après la pluie de Kenji Mizoguchi ; La jeune fille de Luis Buñuel ; L’année du dragon de Michael Cimino ; Nuages épars de Mikio Naruse et L’Aurore de Murnau. La prochaine réunion sera le 12 juin à 20h00 par Zoom©. Nous continuerons sur « Lituraterre » et « La Lettre volée » et nous relierons les textes du séminaire XI, Les quatre concepts de la psychanalyse, relatifs à la rencontre (tuchê) et l’automaton. Pour tout renseignement ou pour participer à nos travaux contacter Karim Bordeau (mail>>) ou Maria-Luisa Alkorta (mail>>)

 

Le collectif Théâtre et psychanalyse s’est réuni dans d’excellentes conditions au moyen de l’application Zoom©. Nous avons travaillé un texte présenté par un nouveau membre, Grigory Arkhipov, qui nous a présenté un travail sur le rire chez Aristote et Freud. Il y fut question de comédie, de tragédie et de psychanalyse. Nous avons également échangé sur les projets de l’année prochaine. Nous restons dans l’expectative concernant les programmes des théâtres à la rentrée, où nous sommes à la recherche d’une pièce pour notre soirée préparatoire aux j50 de l’ECF. Les intéressés peuvent contacter Philippe Benichou : mail>>

La prochaine réunion du Vecteur Lectures Cliniques sera consacrée à la lecture et la discussion de deux cas de la pratique des participants. Le cartel d’organisation du Vecteur étudie également ses modalités de travail sur le thème proposé pour la journée 2021 de L’Envers. Pour tout renseignement contacter Adela Bande-Alcantud (mail>>) ou Pascale Fari (mail>>)

Le groupe Lectures Freudienne a tenu deux séances Zoom© en mai. Nous avons presque terminé la traduction du texte de Freud Metapsychologische Ergänzung zur Traumlehre – Complément métapsychologique à la doctrine du rêve – rédigé en 1915, pendant la Première Guerre mondiale. Il y a un reste d’activité psychique qui est possible parce que l’état de sommeil narcissique n’a pas pu être complètement atteint. Lors de la prochaine réunion nous parlerons de la publication de ces cinq textes que nous travaillons, labourons depuis de nombreuses années. Nous nous rencontrerons le 3 juin à 21h00, chez Susanne Hommel : mail>> 

Geneviève Mordant nous donne des nouvelles du vecteur Le corps, pas sans la psychanalyse. Au sortir de cette énorme ponctuation qu’a constitué le confinement nous avons décidé de nous orienter selon le thème de L’Envers de cette année, résumé par « L’Un du monde de la globalisation ». À notre époque de globalisation, quelle singularité peut subsister chez les « épars désassortis » que nous sommes, entre attention et création ? Nous nous appuierons en particulier sur les cours de J.-A. Miller « Intuitions milanaises » et « L’Un tout seul ». Les intéressés pourront contacter Geneviève Mordant : mail>>

Vous savez maintenant vers qui vous adresser avec ces informations du mois de juin pour continuer l’étude de la psychanalyse à L’Envers de Paris.

Je vous souhaite un bon travail !

 Marga Auré

[i]. Cheng F., Le Dialogue, Paris, Desclée, 2002, p. 55.

La Marquise d’O*** ou L’envers du mythe de Psyché

La Marquise d’O*** ou L’envers du mythe de Psyché

Par Nathalie Georges-Lambrichs

« Est-ce qu’il y a des chambres à coucher ? Il n’y a pas d’acte sexuel… Ça laisse, sur la chambre à coucher, hein… mise à part celle d’Ulysse, où le lit est un tronc enraciné dans le sol… ça laisse sur le sujet des chambres à coucher… et puis surtout à notre époque, hein, où toutes les choses se balancent dans le mur !… ça laisse un sérieux doute, mais enfin c’est une place qui, au moins théoriquement, existe. »

Jacques Lacan, dernière leçon du Séminaire, livre XIV, « La Logique du fantasme », inédite.

Le récit[i] de Kleist tourne autour d’un événement mystérieux. Certain dans sa conséquence, il ne l’est pas dans sa cause, qui varie, selon les civilisations, soit qu’on l’attribue au fait que la créature du genre féminin aurait touché telle pierre blanche à l’entrée du village, ou qu’elle se serait grattée avec « la canne de Chat Sauvage (autre nom du Lynx) »[ii], ou encore – c’est la version discursive dite moderne – que ses parties génitales se seraient rapprochées de celles du sexe mâle jadis qualifié d’« opposé » à une période propice à la fécondation d’un ovule par un spermatozoïde – parfois quelques-uns de l’un ou de l’autre genre (ou espèce), cette dernière théorie dite scientifique étant battue en brèche depuis la fin du XXe siècle par d’autres modalités nées d’une technologie de pointe. 

Cette chose apparentée au mystère qui fait tenir ensemble la secte du Phénix est donc une grossesse.

Le récit de Kleist, dont Éric Rohmer a fait le plus beau film[iii] qui puisse être, tourne autour d’un être dit « femme », de noble extraction, une marquise. Pour ne pas dévoiler son nom au tout-venant elle est nommée « d’O*** », si bien que la réputation sans tache de cette veuve et mère de deux enfants inscrit après coup, pour nous lecteurs, dans sa descendance littéraire, l’héroïne du roman de Pauline Réage[iv], à qui la Terreur aurait retranché son titre et la particule attestant sa noblesse.

La guerre fait rage. La marquise d’O*** a trouvé refuge dans la forteresse que défend son père. Au cours d’une profonde nuit, elle est arrachée des mains de quatre officiers ivres prêts à attenter à son honneur par un officier supérieur, étranger. Celui-ci s’est présenté le lendemain, non en sauveur, mais en prétendant empressé à sa main. Éconduit, la marquise n’envisageant pas de mettre un terme à son veuvage, il a disparu.

La paix revenue, c’est le corps de la marquise qui est assiégé. Si force est de postuler un assaut originel, rien n’y conduit. Ni le soupçon, ni la méfiance, ni la réprobation, l’accusation, le reniement, le bannissement infligés à l’infortunée n’entament l’ignorance absolue où elle se trouve de la cause de son état, que pas un instant elle ne songe à contester, non plus que les injures qui lui sont faites : elle accepte d’être chassée de la maison paternelle et se soumet à la disgrâce qui l’accable, sans sombrer pour autant dans la folie ou le déni. Mieux : elle doute si peu qu’un homme soit la cause efficiente de son état qu’elle le fait rechercher par voie d’annonce. Qu’il se présente, elle convolera, pour que soit établie la filiation de l’enfant. Sa mère, qui a eu vent de l’annonce, la met à l’épreuve et convaincue de son innocence, lui accorde son pardon.

Je ne vous ferai pas languir davantage. Le bel officier étranger se présente à point nommé, pour répondre à l’annonce. C’est donc lui. Il épouse, et on le prie de ne jamais reparaître.

Il insiste pourtant, aussi discret qu’il l’avait été… mais quel mot pourrait dire, ce qu’il avait été, en ce moment dont seul un accroc dans le manteau de la nuit permit de situer les coordonnées ?

Le temps fit pourtant son œuvre, jusqu’à un dénouement en forme de nœud de félicité conjugale, enfin. Après l’égarement fatal et la pénitence imposée, l’homme, à force d’abnégation, obtient son pardon : lui ou le phallus qu’il avait avoué porter ? Kleist n’a pas l’outrecuidance de poser la question – ni Rohmer.

Ayant ravi la jeune femme jusqu’à la faire pâmer dans la lumière noire, il avait obtenu un oui forcé, en guise du premier qui n’avait pu se dire, puis un oui assumé, scellé de cet aveu : l’aurait-elle regardé comme un démon si elle ne l’avait vu, la première fois comme un ange ?

Ainsi se démontre que « le second temps n’a rien à faire avec le Nachtrag analytique »[v]. Entre le temps 1 et le temps 2 (l’attentat silencieux et la demande en mariage) on sera sensible à la schize de l’œil et du regard soudain devenue abîme, d’ignorance pour l’une, de savoir impuissant et de vain désir de réparation pour l’autre.

L’attentat commis n’avait attenté à aucune pudeur, la jeune femme étant « sans connaissance ». Cet inconcevable serait donc concevable après coup. L’homme qui avait perpétré l’attentat et connu la marquise au sens biblique est-il le même que celui qui, le lendemain, se présente pour demander sa main ? S’étant après coup reconnu comme auteur, l’homme qui cherchait à recouvrir l’exaction d’une chape de silence se fit pourtant, dans un deuxième temps, une fois la marquise devenue mère, reconnaître comme tel.

Quant à la femme, l’alliance de la peine infligée au coupable – devenu son époux dans les formes mais déchu de tous les droits afférents à cette dignité – et de la persévérance du vainqueur d’un soir, vaincu par sa faute, d’une longue cour, permit que se développe et finisse par s’extraire, comme l’image du négatif, le souvenir brûlant d’une étreinte unique à la perte de laquelle elle allait consentir enfin, se risquant à parier, qui sait ?, sur un « encore ».

On n’oubliera pas l’atmosphère de rêve et de fantasme – la fantaisie est l’essence du romanesque – qui nimbe les personnages, ni que la lecture des romans est à l’amour un poison exquis ou un remède ingrat. Certains témoignages existent des goûts qu’elle a façonnés, et d’éveils, toujours singuliers.

[i]. Von Kleist H., Die Marquise von O… (1808) trad. La Marquise d’O…, Paris, Phébus, 1976.

[ii]. Lévi-Strauss C., Histoire de lynx, Paris, Gallimard, La Pléiade, 2008, p. 1271.

[iii]. La Marquise d’O…, film français d’Éric Rohmer, 1976.

[iv]. Réage P., Histoire d’O, Paris, Pauvert, 1954.

[v]. Lacan J., Je parle aux murs, Seuil, Paris, 2011, p. 81.