Le tsunami numérique et sa planétarisation

Le tsunami numérique et sa planétarisation

Par René Fiori

La planétarisation de l’uniformisation a trouvé depuis quelques années son accélérateur avec le « déchaînement du processus numérique »[i]. Ce déchaînement institue un nouvel ordre, où « le vivant est saisi par le numérique »[ii]. Cette « volonté anonyme » qui y « est à l’œuvre »[iii] introduit une nouvelle variante de la pulsion de mort. Le signifiant numérique n’est pas le signifiant du symbolique. « C’est un signifiant désymbolisé […] dévitalisé, […] désubjectivé »[iv]. Mais quels en sont les effets, tant l’abolition de la distance et de la durée fascine ? Il y a comme une magie des appareils numériques qui nous transporte dans un ailleurs virtuel.

Le symbole, sa distance et son temps

La structure de langage qui définit le sujet et le démarque de l’animal est tributaire du concept de symbole, symbole qui a « une valeur relationnelle »[v]. Ainsi l’étymologie du terme lui-même contient-elle la pratique qui avait cours dans la Grèce ancienne : objet coupé en deux, dont deux hôtes conservaient chacun une moitié qu’ils transmettaient ensuite à leurs enfants ; ces deux parties servant à faire reconnaître, par-delà les générations, les porteurs, et à prouver les relations d’hospitalité contractées antérieurement[vi]. Cette pratique du symbole ainsi posée entre deux sujets est tributaire d’un certain rapport à la durée temporelle, ici le saut des générations, et à la distance de leur éloignement ; ou leur séparation, fut-elle infime. Deux paramètres qu’efface méthodiquement la technologie, prenant la suite de la technique et de la mécanique.

L’espace réel comme lieu de la structure de langage

La distance et le temps, non traités par la technique, c’est-à-dire à l’œuvre et éprouvés par le sujet d’avant la science, plaçaient les objets dans un Autre espace dont l’amplitude accueillait certes le monde sensible, mais de plus les mondes nécessairement imaginaires quand ils relevaient du lointain, ou bien de l’inexistant. Seuls les mots qui les nommaient les présentifiaient, là où leur perception faisait défaut. Ainsi peut-on dire que le Réel qui loge la structure de langage s’assimilait à cet Autre espace pour s’y fondre.

Quelle est la distance qui sépare le mot « orange », symbole que je prononce, du fruit orange que j’ai devant les yeux, de l’objet perceptible ? Comment passe-t-on de l’un à l’autre ? On sent bien que le terme de distance entendue au sens quantitatif n’est pas approprié, qu’il y a une rupture de plan, un impossible. Il n’existe pas d’espace commensurable entre la scène du monde sensible et celle du symbole. Cet « espace » qui les sépare est un troisième terme de la structure de langage. Il est son réel, son lieu comme Autre.

La structure de langage prise dans son ensemble est savoir dans le réel, soit ce Réel qui fait lieu. Lequel est aussi ce Réel investi par la libido du sujet, prise à la fois dans le symbolique, l’imaginaire et le réel. Ainsi habite-t-elle cet espace, mais ramené, rabattu à un espace quantitatif ou qualitatif, seul espace représentable au gré du moi du sujet.

Il en découle que tout objet ou élément imaginaire, présentifié par le mot qui le nomme, un animal comme la licorne par exemple, ou tout élément qui se trouvait, dans l’antiquité ou le Moyen-Âge, dans un lointain inaccessible, telle une planète ou tel continent lointain inaccessible, n’intégrait ce réel de la structure du langage, qu’en étant imaginarisé, puisque non présentifiable. Autrement dit le lieu réel qui établit la structure de langage, séparant le mot « orange » de l’objet fruit, est le même que celui qui sépare le mot licorne de l’animal inexistant, ou le nom de tel continent lointain inaccessible Ce lieu n’est ni mesurable, ni quantifiable, ni perceptible. Il ne trouve son signifiant que du point de vue de la libido investissant la structure de langage : Φ, lequel est puissance, vitalité.

C’est donc la cohérence du système symbolique qui prévaut, au détriment de la distinction réalité / imaginaire qui, toutes deux, emportent une croyance similaire tant pour l’objet inexistant, que pour l’objet imaginé parce que dans un lointain inaccessible, et pour l’objet perçu en présence. Dans tous ces cas, le mot vaut nomination, où il faut entendre qu’il vaut aussi affirmation d’existence.

La suspension du jugement : une perception

Jacques Lacan, dans sa thèse sur le cas Aimée[vii] rapporte la démonstration que Spinoza développe dans L’Éthique pour y démontrer que « La suspension du jugement est donc en réalité une perception et non un jugement ». Ainsi un enfant qui s’imagine un cheval ailé et ne tient compte de rien d’autre, est une création imaginative qui implique l’existence du cheval. « Si l’enfant n’a devant lui que le cheval ailé, poursuit Spinoza, il doit nécessairement le considérer comme présent ». Spinoza pose à ceci la condition que « le garçon n’ait aucune perception qui puisse annuler cette existence ». Nous ajouterons, ce qui semble aller de soi pour Spinoza, que l’autre condition est que le mot symbole « cheval ailé » soit disponible et assimilé par l’enfant.

Virtualisation de l’espace

En abolissant la distance et la durée temporelle mesurables, mais aussi vécues, éprouvées réellement ou imaginairement, la communication technique et numérique (tout comme les véhicules à grande vitesse)[viii] dissipent aussi le sentiment de l’espace Réel, qui était leur envers comme Autre lieu pouvant loger les choses et les êtres lointains via le symbole, ceci en équivalence à ceux immédiatement disponibles pour les sens, tous présentifiés par le symbolique. Le symbole pondérait alors leur présence, sans différence aucune. Aussi la structure de langage, moins assurée, quant à son lieu Réel, ce trou où elle trouve sa vigueur, nous parvient-elle comme vitrifiée par une technologie qui ne nous délivre que les ersatz synthétiques d’image et de la voix détachés de l’autre. L’appareil technologique absorbe, digère l’espace. Il réalise dans l’imaginaire du sujet ce qu’Émile Meyerson notait pour la théorie de la gravitation : « l’action à distance est destructrice de l’idée d’espace »[ix].

Le stade des miroirs

Ainsi les images autant que les voix que nous transmettent à travers l’espace les appareils techniques ou numériques, en abolissant l’éloignement, nous démunissent, nous soustraient une part de l’espace Réel comme trou, lieu dynamique du symbolique. Du même pas, par cette même opération, alors que la technologie nous présentifie notre impuissance en ne nous présentant de l’autre que des objets synthétiques, digitalisés, elle suscite chez le sujet la poussée de la fascination, pulsion de l’écoute et du regard.

Ainsi réactualise-t-elle la logique du stade du miroir. « C’est en fonction de ce retard de développement que la maturation précoce de la perception visuelle prend sa valeur d’anticipation fonctionnelle. Il en résulte […] la prévalence marquée de la structure visuelle dans la reconnaissance »[x].

Terme à terme, le sujet placé en situation d’impuissance est hypnotisé par les objets voix et regards qui viennent ici à la place de l’image totale dans laquelle s’anticipait l’enfant. Il n’est plus question de forme et d’énergie[xi]. S’y retrouverait néanmoins un équivalent de la jouissance de la jubilation, de ce court-circuit ressenti comme bénéfice et cette fois homologué par l’Autre technologique. Le court-circuit venant à la place de l’anticipation. S’il n’y a pas « prématuration précoce de la vue », nous pouvons poser qu’il y a néanmoins surinvestissement de la vue et de l’audition, du regard et de l’écoute.

Dans le même temps, l’image de l’autre qui apparaît dans l’écran via un logiciel de type Skype© ou Zoom© nous présente tous les caractères d’un émoticône dynamique, lesquels sont comme absorbés par la machine, première destinatrice de ces messages.

[i]. « Le calcul du meilleur : alerte au tsunami numérique », entretien réalisé par Yann Moulier-Boutang avec Olivier Surel, Gilles Châtenay, Éric Laurent, Jacques-Alain Miller, Multitudes, n21, février 2005, pp. 195-209.

[ii]. Ibid.

[iii]. Ibid.

[iv]. Ibid.

[v]. Lacan J., « Du symbole et de sa fonction religieuse », Le mythe individuel du névrosé, Paris, Seuil, 2006, p. 31.

[vi]. Bailly A., Dictionnaire grec-français (1950), Paris, Hachette, 1981, édition revue par L. Séchan et P. Chantraine.

[vii]. Lacan J., De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité (1932), Paris, Seuil, 1980, p. 294.

[viii]. Milner J.-C., « Les limites de l’écologie politique et le retour de l’État-Nation », La règle du jeu, 8 mai 2020, disponible sur internet.

[ix]. Meyerson E., Identité et réalité, Paris, Alcan, 1908, réimpression Nabu public, UK, p. 70.

[x]. Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 186.

[xi]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Silet », enseignement tenu dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 29 janvier 1995, inédit.

D’une langue à l’autre : écriture poétique de François Cheng

D’une langue à l’autre : écriture poétique de François Cheng

Par Isabela Otechar Barbosa

Durant le mois de confinement de mai, nous avons travaillé sur la proposition de lecture d’Isabela Otechar du chapitre 7 du Séminaire XVIII, D’un discours qui ne serait pas du semblant de Lacan, « La leçon sur Lituraterre », et de son articulation au Dialogue de François Cheng. Du Mystère du langage à l’écriture poétique, elle déplie comment la rencontre entre deux langues étrangères mobilise la motérialité sonore du signifiant dont la lettre, littoral entre le signifiant savoir et la jouissance, se fait l’instrument. « La phonie d’un mot en français a le don de déclencher en moi un souvenir charnel » : pour F. Cheng, entre le français et le chinois, il y a le pas de la Lettre qui mobilise le corps jouissant hors sens et crée une énonciation nouvelle singulièrement vivante : « le poète est persuadé que dire vraiment, c’est le commencement du pouvoir vivre ».

En ce mois de juin, notre Vecteur se réunira en visio-conférence le mercredi 10 Juin pour questionner ensemble les deux points suivant :

– Comment chacun(e) peut-il témoigner de l’effet du confinement sur son désir de savoir et son transfert de travail à Lacan, à J.-A. Miller et à l’École de la Cause freudienne ?

– Comment l’écriture littéraire fragmentaire contemporaine rejoint-elle notre XXIe siècle où les épars désassortis répondent à la globalisation ?

Notre Vecteur a pris rendez-vous en présence le mardi 23 Juin pour poursuivre notre étude de la Lettre lacanienne articulée au Dialogue de F. Cheng.

Marie-Christine Baillehache

Pour tout contact :     cliquer ici>>

0642233703

D’une langue à l’autre : écriture poétique de François Cheng

Isabela Otechar Barbosa

Dans son livre, Le dialogue, François Cheng s’intéresse à l’affect de la langue. Cet affect ne concerne pas une seule langue mais le rapport entre la langue maternelle et la langue étrangère ; dans le cas de F. Cheng, le chinois et le français. Le passage d’une langue à l’autre lui permet d’avoir un nouveau rapport au symbolique qui met en jeu la satisfaction énigmatique d’un affect. Depuis son exile de sa langue chinoise, il transmet au lecteur comment la langue française résonne pour son être et son corps jusqu’à produire un usage de la lettre dans une écriture poétique. Sa sensibilité à la phonétique des mots de la langue française le ramène à la redécouverte de sa langue maternelle chinoise là où elle le touche et le marque comme corps parlant. Le dialogue entre sa langue maternelle chinoise et la langue française est pour F. Cheng une « aventure linguistique »[i] où il nous montre les lignes et les entre-lignes par où il navigue.

Le mystère du langage

Son aventure linguistique commence avec sa question sur « le mystère même du langage humain »[ii]. Le langage constitue-t-il une évidence ? Si dès sa naissance le sujet baigne dans le langage, le langage est-il à ciel ouvert pour le sujet parlant ? F. Cheng souligne sa stupéfaction à la découverte de la langue française qui lui apparaît comme un « système constitué plus étanche dressant des barrières aussi sévèrement gardées, difficilement franchissables aux yeux de quelqu’un qui n’a pas la chance de naître dedans »[iii]. S’il confirme que toute entrée dans une langue se constitue comme un parcours rempli de découvertes et de malentendus, il souligne que toute entrée dans sa propre langue maternelle comporte la confrontation à un mystère qui immanquablement affecte. Au départ, toute langue comporte une étrangeté, toute langue est étrangère pour le sujet.

Pour Lacan, le sujet ne fait pas qu’entrer dans le langage, le langage fait aussi son entrée en donnant au sujet un corps. Sous l’effet du signifiant, l’organisme devient un corps affecté par les mots. Le sujet né dans le langage est « sensible et réceptif au langage, avant même d’être apte à structurer des phrases. Ceci suppose une “résonance” qui est “constitutionnelle” »[iv]. C’est-à-dire que le corps du sujet entre en résonance avec le signifiant qui appartient au champ de l’Autre. Cette rencontre entre le signifiant et le corps du sujet est contingente. Rien n’est programmé pour le sujet a priori pour prévenir les effets dans le corps du signifiant. La rencontre du corps avec le signifiant est aventureuse et renvoie au registre du réel. Elle laisse une trace d’affect réel qui n’est pas articulée par l’Autre du sens. La trace du signifiant sur le corps se situe en-dehors du sens. Elle est la frappe du signifiant hors-sens qui troue l’Autre du symbolique et affecte le sujet comme corps qui jouit. Cette trace du signifiant sur le corps du sujet crée le plus singulier du sujet, sa jouissance. Si dans son premier enseignement Lacan établit que le signifiant mortifie « le vivant du corps »[v], en 1972, dans son séminaire Encore, il donne au signifiant la fonction de « cause de la jouissance »[vi] et en 1975 dans sa « Conférence à Genève sur le symptôme », il établit que : « C’est toujours à l’aide des mots que l’homme pense. Et c’est dans la rencontre de ces mots avec son corps que quelque chose se dessine. »[vii]

Pour F. Cheng, ce trait qui se dessine avec le corps constitue le mystère même de sa propre langue chinoise idéographique et lui donne le pouvoir, au-delà du sens, d’atteindre à notre être vivant : « C’est dans le langage, toujours au sens large, que réside notre langue, à travers notre langue, que nous nous découvrons, que nous nous révélons, que nous parvenons à nous relier aux autres, à l’univers des vivant, à quelque transcendance en laquelle certains d’entre nous croient. »[viii]

La découverte d’une autre langue

Dans son expérience d’exilé de la langue, F. Cheng trouve son appui le plus sûr dans son rapport premier avec sa langue maternelle chinoise qui est la langue qui lui a conféré son être vivant : « Tout exilé connaît au début les affres de l’abandon, du dénuement et de la solitude. […] l’exilé éprouve la douleur de tous ceux qui sont privés de langage et se rend compte combien le langage confère la “légitimité de l’être” »[ix].

Dans son expérience d’exil, il rejoint Lacan pour qui « L’être que j’ai appelé humain est essentiellement un être parlant »[x], et s’assure du vivant de son être en prenant appui sur sa langue chinoise idéogrammatique qui le rend particulièrement sensible au lien entre le son et le sens. « J’ai une sensibilité particulière pour la sonorité et la plasticité des mots. J’ai tendance, tout bonnement, à vivre un grand nombre de mots français comme des idéogrammes. »[xi] Ainsi dans son apprentissage de la langue française, il est porté par ce que sa propre langue mobilise de corps : « Plus qu’une affaire de mémoire, on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d’imagination, puisqu’on apprend non un ensemble de mots et de règles, mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et, finalement, d’être. »[xii]

Remobilisant son rapport de corps à sa langue maternelle, la langue française s’impose à lui de plus en plus comme « une nécessité évidente »[xiii] et, au-delà de leur sens, il entend toujours plus la matière des mots français résonner, « renvoyer les sons, retentir, faire un écho »[xiv]. Cette résonance des mots sur le corps, F. Cheng l’éprouve comme une jouissance d’ivresse et de joie : « Rétrospectivement, aujourd’hui, je puis affirmer que si abandonner sa langue d’origine est toujours un sacrifice, adopter avec passion une autre langue apporte des récompenses. Maintes fois, j’ai éprouvé cette ivresse de re-nommer les choses à neuf, comme au matin du monde. »[xv]

Si pour lui, « cette jubilation de baptiser l’univers par des noms ou des signes comme au matin du monde, chacun peut l’éprouver à sa manière »[xvi], c’est qu’il n’a pas reculé devant l’expérience de découvrir et d’attraper une langue à partir de sa jouissance, au-delà de l’effet de sa mortification par le signifiant. Choisissant de se faire sensible à la musicalité de la langue française, il se laisse affecter par elle et permet à la jouissance de se manifester comme un écho dans la langue : « On aura compris aussi qu’il s’agit d’une poésie où la pensée réflexive n’est pas absente, mais elle est charnelle, nullement cérébrale »[xvii].

L’écriture poétique : usage de la lettre

Cheng se fait attentif à la résonance du corps dans la langue jusqu’à s’engager dans ce rapport poétique à la langue qui joue de la matérialité du signifiant, la lettre. Partant de ce que lui inspire la qualité phonétique d’un mot français, il fait, comme le dit Marie-Christine Baillehache, « exister la lettre comme marque de jouissance hors-sens du signifiant » et invite son lecteur à avoir à son tour « une oreille assez fine pour saisir la musique du français »[xviii]. Dans Le dialogue, son poème Rocher et Pierre a le plus résonné pour moi :

Du pied à la pierre

il n’y a qu’un pas

Mais que d’abîmes à franchir

Nous sommes soumis au temps

Elle, immobile

au cœur du temps

Nous sommes astreints aux dits

Elle, immuable

au cœur du dire

Elle, informe

capable de toutes les formes

Piétinée

porteuse des peines du monde

Bruissante de mousses, de grillons

de brumes transmuées en nuages

Elle est voie de transfiguration

Du pied à la pierre

il n’y a qu’un pas

Vers la promesse

Vers la présence[xix]

Il suffit d’une lettre, d’un pas-de-sens qui troue l’Autre du langage, pour rencontrer l’énigme du réel. Entre le pied et la pierre, il y a l’espace d’une lettre qui abîme le sens. Du pied à la pierre, le poète ose franchir le pas qui le mène au réel immuable qui se tient au cœur du dire. Dans le dit bruisse le réel du dire. Dans la langue se fait entendre une présence d’autre chose.

[i]. Cheng F., Le dialogue – Une passion pour la langue française, Paris, Presses artistiques et littéraires de Shanghai, Desclée de Brouwer, 2002, p. 9.

[ii]. Ibid.

[iii]. Ibid.

[iv]. De Georges P., Par-delà le vrai et le faux – Vérité, réalité et réel en psychanalyse, Paris, Éditions Michèle, 2013, p. 178.

[v]. Castanet H., « Ça parle du corps avec… », « Ça parle du corps » au CPCT, Conversation du CPCT-Paris avec le CPCT-Marseille, Collection Rue Huysmans, 2018, p. 31.

[vi]. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-1973), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 27

[vii]. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme » (1975), La Cause Du désir, no 95, 2017, p. 12.

[viii]. Cheng F., Le dialogue…, op. cit., p. 10.

[ix]. Ibid.

[x]. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », op. cit., p. 16.

[xi]. Cheng F., Le dialogue…, op. cit., p. 40.

[xii]. Ibid., p. 11.

[xiii]. Ibid., p. 34.

[xiv]. Rey A., Dictionnaire historique de la langue française, Paris, Dictionnaires LE ROBERT, 2010, p. 1924.

[xv]. Cheng F., Le dialogue…, op. cit., p. 38-39

[xvi]. Ibid.

[xvii]. Ibid., p. 72

[xviii]. Ibid., p. 73

[xix]. Ibid., p. 45

Étoffes du Rêve

Étoffes du Rêve

Par Guido Reyna

L’irruption du réel incarnée actuellement par la pandémie du COVID-19, opère comme une expérience traumatique massive et généralisée pour l’ensemble des parlêtres, comme « la présence d’une jouissance qui n’est pas prise dans la machine fictionnelle, interdictrice »[i].

On peut dire que cet événement, cette contingence plus ou moins improbable, met toute l’espèce humaine devant la monstration de ce que la rencontre avec le réel peut produire comme horreur et comme angoisse paralysante. Par la même occasion il dessine rétrospectivement notre réalité contemporaine comme une dystopie en acte.

Les effets du discours du maître visant une injonction à la jouissance absolue et uniforme pour tous, instrumentalisée par les objets technologiques (et la destruction conséquente des ressources planétaires, nécessaires pour les produire et les mettre en place), se trouvent impuissants.

Dans ce contexte le corps vivant du parlêtre, longtemps mis à l’écart autrement que dans sa valeur marchande[i], reprend une place centrale puisque ce n’est qu’à travers ce corps que l’horreur peut venir à se manifester : la présence et le caractère inconnu du virus font que la séparation et le confinement des corps s’avère être une nécessité vitale. Sous l’emprise de cette interdiction réelle et de cette mise à l’épreuve de son impossible, le corps retrouve sa dimension désirable-désirante[ii].

En revanche, ces objets virtuels – une des causes de la désagrégation du lien social – deviennent une forme privilégiée, presque la seule, permettant la relation à l’autre. Ainsi, ce corps qui a pu être refoulé, en proie à l’envahissement virtuel, redevient l’étoffe précieuse, puisque manquante, dont les réseaux sociaux ne peuvent être que le support de sa mise en scène onirique.

 La présence de ce virus COVID-19, aussi invisible qu’effrayante et aux allures de cauchemar, en termes de ses causalités et de ses effets sur le corps du parlêtre, on peut aussi la penser à l’instar de cette lettre volée, d’après la nouvelle d’Edgar A. Poe dont Lacan fait état dans son séminaire. Face au drame de la circulation de cette pandémie, quelque chose de l’ordre de « la mise en forme signifiante du réel, liée au temps logique »[iii] a pu être secouée pour nous arracher à un certain état d’endormissement, tel le narrateur du récit de Poe qui fut arraché à « la double volupté de la méditation et d’une pipe d’écume de mer », pour le mettre devant une énigme comportant les prémisses lacaniennes : l’instant de voir, le temps pour comprendre, le moment de conclure.

 Si l’on suit le dessin par lequel Lacan ordonne les regards sur cette lettre dérobée[iv] – nous dirions de ce corps dérobé et de l’emprise certaine du virus –, on retrouve un certain émerveillement devant les résonances qui peuvent s’entremêler entre la politique d’une époque et la psychanalyse[v] :

  • un regard qui ne voit rien : celui qui n’aurait même pas pu consentir à l’irruption d’un réel, qui était pourtant une contingence plus que probable dans les conditions de dégradation environnementale globale de la planète ;
  • un regard qui voit que le premier ne voit rien et se leurre d’en voir couvert ce qu’il cache : à savoir que cette négation impliquait aussi des conséquences directes sur les corps des parlêtres, longtemps dérobés comme des simples éléments fonctionnels dans la chaîne de production et de consommation ;
  • un regard qui de ces deux regards voit qu’ils laissent ce qui est à cacher à découvert pour qui voudra s’en emparer : celui qui permettrait un effet de scansion, d’une prise de conscience subjective possible pour chacun des parlêtres, au réveil d’un cauchemar, de ce à qui ou à quoi ce corps octroie sa propre jouissance.

 Et si le réveil est ce qui permet au sujet – comme le dit Lacan – après avoir approché une forme de sa propre horreur du réel dans le rêve, et de la fuir pour continuer à dormir dans une réalité toujours fantasmatique, notre question serait : quel sens pourrons-nous donner désormais, un par un avec « l’étoffe du corps », à ce cauchemar dans l’orientation de notre désir ?

[i] Miller J.- A., « L’orientation lacanienne. L’Un tout seul », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, cours du 2 mars 2011, inédit.

[ii] « S’il est investi, c’est pour le faire fructifier », Baudrillard J., La société de consommation, Paris, Gallimard, p. 204.

[iii] Dans ce sens, nous rappellerons ce que Lacan désigne comme étant la fonction du désir, « le manque-à-être », et qui d’une certaine façon nous permet de penser, en termes métaphoriques, à ce que cette situation inédite du confinement impose comme l’extraction des corps ; cf. Lacan J, Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, p. 31.

[iv] Ibid., p.39-40

[v] Lacan J., « Le séminaire sur “La Lettre volée” », Écrits, t. 1, édition de poche, Parus, Seuil, Point Essais, p. 15.

[vi] Cf. Brousse M.-H., « Le temps du virus », Lacan Quotidien, n° 876, 25 mars 2020, disponible sur internet ici>>

ÉDITO MAI 2020

ÉDITO MAI 2020

Chères et chers membres et amis de L’Envers de Paris,

Y aura-t-il un avant et un après la crise et la pandémie du Covid-19 ? Peut-être que le monde ne sortira pas très changé de cette crise, mais nos corps et nos esprits en seront marqués. Il s’agit d’un moment de réel traumatique que la psychanalyse accueille et interprète, moment dans lequel, à l’échelle mondiale et planétaire, tous nos corps ont été confinés et isolés, chacun avec une expérience qui relève du singulier et du un par un. Psychanalystes, nous avons utilisé les nouveaux outils informatiques et audio-visuels durant cette période exceptionnelle avec le désir de poursuivre l’écoute des sujets qui s’adressent à nous parfois angoissés. Dans cette période de confinement, L’Envers de Paris veille à maintenir vif le désir d’un travail épistémique dans nos groupes et dans nos vecteurs, nous permettant de faire une lecture du malaise contemporain.

Pour les membres de notre association, ce mois de mai vient avec l’importante nouvelle de la tenue de l’Assemblée générale ordinaire qui aura lieu le mercredi 13 mai 2020 à 21h. Cette Assemblée se déroulera par vidéoconférence, à partir du logiciel Zoom. Chaque membre a reçu dans sa boîte mail la convocation et le mode d’emploi de ce logiciel pour se connecter. L’AGO constitue toujours un temps fort d’élaboration et de réflexion commune, mais cette année, sans pouvoir réunir nos corps parlants, nous pourrons par vidéo donner notre voix et notre parole pour envisager ensemble la sortie progressive du confinement et de la crise pour notre association. Nous envisagerons aussi son au-delà avec la continuité de nos projets en cours, ainsi que des nouvelles initiatives pour l’année 2020 et 2021.

Dans le confinement, le bureau de L’Envers de Paris, qui s’est réuni par vidéoconférence à plusieurs reprises, a pris l’initiative de créer une nouvelle rubrique dans notre site. Cette nouvelle rubrique, que nous intitulerons « Au-delà du confinement », recevra vos travaux relatifs à la période du confinement mais pas seulement, car nous souhaitons nous projeter vers le futur. Nous souhaiterions un réseau « d’élaboration provoquée »[i] et collective à L’Envers avec un thème d’étude au-delà de l’expérience du confinement et autour du thème de l’Un du monde de la globalisation, le « pour tous » dans lequel nous sommes chacun des « épars désassortis »[ii]. Vous pouvez travailler et écrire dans vos groupes, de façon individuelle ou, si vous le souhaitez, en cartels constitués dans le cadre des cartels de l’ECF. Nous offrirons une diffusion à vos travaux.

 Pour ce mois de mai, nos vecteurs et nos groupes – après un premier moment d’arrêt et une remise au travail petit à petit en avril – proposent leurs réunions par WhatsApp, Skype, Zoom et autres moyens vidéo. Notre lien qui nous est propre dans ce moment du confinement est un lien épistémique d’étude de la psychanalyse et c’est pourquoi nos vecteurs et groupes continuent la lecture des textes. Les voici :

 Susanne Hommel nous donne des nouvelles du groupe Lectures Freudiennes qui s’est réuni les 6 et 21 avril par Zoom. Ils n’étaient pas au complet, mais ils ont pu avancer dans le travail autour du texte de Freud Metapsychylogische Ergänzung zur Traumlehre, rédigé en 1915, au cours de la Première Guerre mondiale : « Suite au non-investissement du système Cs l’épreuve de réalité ne peut plus avoir lieu. Les excitations qui ont pris le chemin de la régression indépendamment de l’état de sommeil, le trouveront libre jusqu’au système Cs dans lequel elles auront une valeur de réalité incontestable ».

Leur prochaine réunion par Zoom aura le 5 mai à 20h30. Contacter Susanne Hommel si vous êtes intéressés, par mail>>

 Le collectif Théâtre et psychanalyse s’est réuni en visio-conférence pour faire le point sur l’année écoulée et sur les projets pour la prochaine saison, ainsi que sur les modalités futures de leur travail. Le confinement n’ayant empêché qu’une seule rencontre prévue, le groupe est revenu sur les spectacles de l’année écoulée pour louer leur qualité, ainsi que celle des débats qui ont eu lieu. Le groupe prépare les rencontres de l’année prochaine. Trois spectacles sont prévus, pour réduire leur nombre à six par an. Dans la prochaine visio-conférence, sera discuté le travail d’un des participants, Grigory Arkhipov, à partir d’un extrait de sa thèse sur le rire, et consacré au rire chez Aristote. Nous échangerons également sur Coriolan de Shakespeare qui est au programme de la prochaine saison. Si vous voulez y participer contacter Philippe Benichou, par mail>>

 Au temps du confinement, le vecteur Psynéma prépare le choix des films sur le thème de l’année : « Migrations, Exils, Frontières ». Ce thème les invite à reprendre la lecture du texte de Lacan « Lituraterre » où la lettre prend une portée essentielle. Lacan souligne l’importance donnée à l’écrit mais en se démarquant de la littérature comme « accommodation des restes ». Nous suivrons plutôt un autre abord, selon la proposition qui énonce que : pour celui qui habite le langage, il est exilé du rapport sexuel. Le 7 avril une réunion virtuelle a permis des échanges à propos du début du texte jusqu’à aborder les termes de « frontière » et de « territoire ». Nous poursuivrons cette lecture lors des prochaines rencontres, ainsi que la pertinence des films à proposer. Pour ceux qui veulent se joindre au vecteur Psynéma, contacter María Luisa Alkorta, par mail>> 

 Le vecteur Lectures cliniques reprend son travail par Zoom en mai. Au programme, discussion d’un cas clinique et lecture du texte de Jacques-Alain Miller, « L’Interprétation à l’envers », La Cause  freudienne, n° 32, février 1996, par deux  participants du vecteur. Responsables : Adela Alcantud et Pascale Fari avec Adriana Campos, Elisabetta Milan et Ana Inés Vasquez. Renseignements, contacter Adela Alcantud, par mail>>

 Voici les nouvelles que Marie-Christine Baillehache nous donne du Vecteur Psychanalyse et Littérature : durant ce mois de confinement, les désirs de savoir de chacun se sont poursuivis avec assiduité et accompagnés par nos échanges soutenus par mails et par téléphone, autour de la fonction de « la Lettre». Le texte de P. Doucet (que vous trouverez dans le site) rend compte de la manière dont F. Cheng, dans Le Dialogue, fait usage poétiquement de la lettre pour littéralement créer sa langue singulièrement neuve. Durant ce mois de Mai, le Vecteur travaillera à partir de la lecture qu’Isabella Otechar nous proposera du Dialogue de F. Cheng et orientés par le cours du 12 Mai 1971 de Lacan. Dans le Séminaire XVIII D’un discours qui ne serait pas du semblant. Vous pouvez contacter Marie-Christine Baillehache par mail>>

 Dans le groupe « Le corps, pas sans la psychanalyse », une visio-réunion a eu lieu à propos du confinement et le travail s’est concrétisé par la rédaction de deux articles que vous trouverez dans notre nouvelle rubrique « Au-delà du confinement », dont ceux de Geneviève Mordant, « Le corps confiné », Soledad Peñafiel,« Comme dans un mauvais film… », de Guido Reyna, « Étoffes du Rêve », et de Flavia Hofstetter, « Quoi de neuf ? (WhatsApp ?) ».  La prochaine réunion aura lieu le mercredi 20 Mai à 20h30. Si vous voulez participer, contacter Geneviève Mordant, par mail>>

 Nous attendons vos travaux et bonne lecture des textes.

 Et pour nos membres, je vous attends nombreux à l’inédite AGO 2020 de l’EdP par vidéoconférence. Connectez-vous !!

 Marga Auré

[i] Miller J.-A., « Cinq variations sur le thème de « l’élaboration provoquée », intervention à l’École (Soirée des cartels) 11 décembre 1986. Disponible sur internet : http://www.causefreudienne.net/cinq-variations-sur-le-theme-de-lelaboration-provoquee/

[ii] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres Écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 573.

Quoi de neuf ? (WhatsApp ?)

Quoi de neuf ? (WhatsApp ?)

Par Flavia Hofstetter

« Madame, je peux continuer avec vous par Skype quand je partirai à Londres ? » Non, fut ma réponse. C’était il y a un an. L’analyse ? Il faut que les corps y soient, cela me semblait une évidence. Le confinement a tout bouleversé, et a modifié ma pratique sans que j’aie le temps d’y réfléchir. Tout est allé vite. J’ai poursuivi mon analyse par WhatsApp. Au CMP et au cabinet j’ai continué avec des séances téléphoniques, avec ou sans image.

Un mois plus tard, cela ne fait pour moi plus de doute que l’analyse peut opérer, même si les corps sont loin. Il reste la voix, qui vient du corps, comme preuve de la présence – lointaine – de ce corps. Il reste aussi l’image, comme autre preuve de la présence du corps. Image qui me frustre, comme un impossible, un succédané pauvre, atténué, aplati, vis-à-vis de l’incommensurable du corps réel. Une castration qui me coûte.

Une vignette m’a pourtant surprise et enseignée.

Il s’agit d’un patient de cinquante ans réticent pour la consultation « à distance ». Réticent, il l’a toujours été. Peu de mots. Il est venu consulter pour sa « violence », mais ne m’en a jamais trop dit. Condamné dans sa jeunesse pour un délit grave, il ne me dira pas pourquoi : « Je veux quand même vous ménager. » Je n’insiste pas. Là où il travaille actuellement il y a beaucoup de femmes, cela le gêne, il ne veut pas leur faire la bise, car il rougit. Je l’encourage à ne pas la faire. « Mais ça fait un peu bizarre non ? » ; « Et alors ? » lui dis-je à chaque fois. Les séances avec moi ne se font pas non plus sans le troubler. Parler à une femme est pour lui compliqué. Les séances sont courtes, je le regarde peu.

Notre première séance téléphonique est surprenante. Il nomme ce qu’il n’avait jamais dit en face à face. Jusqu’à présent sa responsabilité subjective avait rarement été au rendez-vous. C’est la faute de l’Autre. Lorsque l’année dernière – il venait déjà me parler depuis quelques mois – sa femme a porté plainte pour violence conjugale, des moments cliniquement inquiétants ont suivi. Depuis ce jour, c’est toujours la faute de sa femme et de la « soi-disant » justice française à laquelle il ne croit pas.

Aujourd’hui il va mieux, ils se disputent moins. Sa culpabilité s’adresse uniquement à Dieu, qui l’a remis dans le droit chemin quand il était jeune.

Lors de cet entretien par téléphone il me dit : « Aujourd’hui ça fait un an qu’il y a eu ça, vous savez pour la police. […] Les conséquences du point de vue judiciaire ont selon moi été trop lourdes, mais ce qui s’est passé m’a quand même fait prendre conscience de quelque chose. Voilà. Il fallait que je vous le dise. »

Une fois les corps éloignés et son trouble face à une femme amoindrie, cela a-t-il permis que ça puisse se dire ?

Oui, en effet, par téléphone, « ce n’est pas pareil », le corps à corps disparaît, mais à l’occasion cela m’a permis de cerner cette dimension du corps comme présence pulsionnelle qui met une limite au dire d’un sujet. Pour cet homme les femmes sont désirables mais dangereuses ; il évoque sa difficulté avec le malentendu dans la parole, auquel il ne veut / peut pas croire non plus, d’où une perplexité qui se réitère et le rend violent.

Si je pense plus largement aux patients que j’écoute depuis quelques semaines, aux collègues avec qui nous partageons ces expériences, je constate comment en fonction du fantasme, cette parole au téléphone est libérée ou inhibée. Pour une analysante, l’absence du corps est corrélée à la mort, ces séances sont difficiles à supporter. Pour une autre, l’analyse se porte mieux, « l’Autre moqueur » est réduit. Enfin pour la troisième, son analyste « ne la frappera » pas à distance, elle peut enfin tout lui dire !

Par ailleurs la situation du sujet confiné, séparé des corps, ne permet-elle pas de faire émerger de manière épurée ces aspects fantasmatiques présents sous transfert ?

J’ai travaillé l’année dernière sur un ouvrage parlant d’exil[1]. Paradoxalement il y a entre celui qui s’exile et celui qui se confine cette chose commune : les deux se cognent contre leur fantasme. L’exilé, malgré l’arrivée dans un nouveau monde, ne pourra éviter la rencontre avec l’Autre auquel il a affaire dans sa recherche d’une place symbolique. Le confiné, aussi éloigné soit-il de l’étranger, rencontre de lui-même ce point d’extime qu’il avait peut-être pendant longtemps oublié. Dans ces circonstances inouïes, pouvoir entendre cette parole me semble cliniquement précieux, que je me situe côté analyste, ou côté analysante.

[1] Guaraguara S. (s/dir.), Exils, regards psychanalytiques, Genève, Agepsy et Encuentro-Rencontre, 2019.