Une analyse AVEC son corps, aussi !

Une analyse AVEC son corps, aussi !

Par Geneviève Mordant

Pourquoi ce titre, qui pourrait faire envers à l’avers du nom d’un vecteur que j’anime à L’Envers de Paris : « Le corps, pas sans la psychanalyse » ?

Lors de ma demande d’analyse j’étais aux prises avec les difficultés de lalangue dans mon expression du Un du corps[i]. Je l’annonçais tout de go à mon futur analyste, qui répondit : « Écrivez moi ça ! », ce que je fis par mail, dans la foulée. La nuit suivante, dans un message téléphonique : « C’est tout à fait ça ! », me confirmant que dans l’analyse la présence du corps vivant était fondamentale, évidemment !

Aujourd’hui, dans cette période de confinement depuis maintenant plus d’un mois, je n’entends que : « Prenez soin de vous ! », « de vos proches », « de vos moins proches », et à l’antenne, les politiques : « Ne mettez pas votre vie en danger ! ». Comme le souligne Wajdi Mouawad dans son « Journal de Confinement »[ii], personne ne s’est jamais autant préoccupé de protéger son corps, de protéger nos corps, de savoir si ma, si notre vie sont en danger.

Le monde, la société basculent. Le corps jusqu’à présent ne pouvait ou ne devait se montrer que fonctionnel de la « bonne » manière et performant : sport de (plus ou moins) haut niveau, salle de fitness (avec ou sans coach corporel), jogging, marche avec podomètre pour les jeunes et les moins jeunes, etc. Et il faut aujourd’hui confiner nos corps ! Qu’en est-il alors de ces corps aujourd’hui : les corps de ceux qui s’activent à nous soigner, maintenant harnachés dans des scaphandres sur le mode « tous pareils » (ce qui angoisse aussi les patients qui, aux prises avec la mort, ne les reconnaissent pas) ; les corps angoissés de ceux qui participent encore concrètement au minimum de l’activité sociale ; les corps de ceux qui, assis devant un écran, télé-travaillent chez eux, confinés en pyjama (mais vidéo-conférences obligent !) ? Que se passe-t-il pour nous, les « trumains »[i] qui avons un corps doué de sensations, d’émotions, de vibrations, de vie ? Que reste-t-il de notre part de vivant ?

 Considérons maintenant ces questions sous l’angle de la pratique analytique. On sait que le dispositif analytique implique qu’il y ait deux corps en présence. Esthela Solano-Suarez vient de le rappeler avec beaucoup de rigueur[ii], en ces temps de confinement où il peut y avoir nécessité de continuer, à la demande des patients, une démarche analytique par des voies numériques, c’est-à-dire via toute une panoplie d’écrans et de logiciels de communication.

 Quant à nous, au sein de notre vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse », nous nous sommes engagés depuis plusieurs années à travailler sur le rôle de la présence du corps vivant dans le domaine de la psychanalyse, à montrer qu’il ne peut et ne pourra jamais se réduire aux fictions d’une image virtuelle et d’une parole désincarnée, parce que ce vivant est animé de pulsions et de ce que Lacan a nommé energeia[iii].

Nous avons aussi étudié comment des artistes (car « L’artiste, en sa matière, précède toujours le psychanalyste ») ont réussi à faire œuvre d’art de leur sinthome, en engageant leurs sensations, émotions, vibrations qui font le vivant de leurs corps et leurs subjectivités toujours singulières[iv].

C’est à partir de leur écoute et de leur expérience du corps que nous avons aussi réfléchi, car dans notre groupe certains animent, en s’appuyant sur leur orientation lacanienne, des ateliers à visée thérapeutique qui impliquent le corps dans son entièreté : « Corps-Voix-Parole », « Théâtre de soi » et « Photo ». Ces ateliers sont principalement destinés à répondre aux demandes de sujets isolés ou en déshérence sociale, dont les symptômes sont l’expression de leur jouissance de l’isolement et de la marginalité. Dans ces différents dispositifs où la présence des corps est nécessaire, nous engageons ces sujets, au-delà de l’écoute que nous avons de leurs paroles, à une (re)découverte de leur corps : ils peuvent ainsi se (re)connecter à la vie, pas seulement par rapport à leur corps organique (pris en charge par la science), mais par les liaisons, toutes singulières, que chac-Un va établir entre son corps et l’expression de ses pulsions, de son ressenti, de ses émotions, de ses résonances avec l’autre… et qui peuvent aussi lui permettre de refaire du lien social.

Méfions-nous donc de toutes les connections virtuelles mises en œuvre durant cette période, même si elles peuvent être d’une grande aide : n’oublions pas que l’écran ou le téléphone peuvent aussi masquer le réel du corps. Questionnons-nous sur les traumatismes nouveaux qu’engendre cette situation inédite, auxquels nous pouvons tous être confrontés, sans oublier que chac-Un a un corps vivant !

[i] Brousse M.-H., « Corps de rêves », La Cause du désir, no 104, mars 2020.

[ii] Mouawad W., « Journal de Confinement », à écouter ici >>

[i] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV « Le moment de conclure », leçon du 17 Janvier 1978, inédit.

[iv] Solano-Suarez E., « Télé-séance ? », L’Hebdo-Blog no 198, 6 avril 2020, disponible sur internet ici >>.

[v] Mordant G., Reyna R. & Turpin P.-Y., « Le corps, pas sans la psychanalyse », Horizon, no 58, 2013 ; et Mordant G., « Le corps, l’impossible et la parole », Horizon, no  50, 2005, p. 55.

Comme dans un mauvais film…

Comme dans un mauvais film…

Par Soledad Peñafiel

De loin on regardait l’épidémie. Ça arrivait aux autres, particulièrement aux italiens, qui étaient vraiment touchés par le Covid-19 qui avait son origine en Chine. Tous ces morts, tous ces malades… ça dévoilait quelque chose d’improbable, d’impossible. C’était comme regarder un mauvais film, on regardait mais sans croire vraiment que ça puisse se reproduire ici. On regardait de loin les horreurs que produisait cette nouvelle « grippe », parce que d’abord c’était qu’une grippe et comme toute grippe il y avait toujours des morts. On avait du mal à imaginer que quelques jours après, l’OMS déclarerait le Covid-19 comme une pandémie. Mes patients ne me parlaient pas de ça, c’était un autre registre qui ne faisait pas effraction, pas encore. Même moi pendant longtemps j’ai cru, j’ai souhaité, j’ai désiré que le congrès de l’AMP ait lieu comme si de rien n’était, ce moment riche de notre formation où on se met au travail, où on se laisse enseigner.

La situation a commencé à tourner petit à petit. Au cabinet médical où je suis installée on commençait à mettre la distance, on ne se faisait plus la bise, on avait des discussions sur les masques – les porter ou pas ? –, et moi toujours un peu réticente : « porter des masques ? Un psychanalyste ? » Le soir du jeudi 12 mars une de mes patientes m’annonce que les écoles vont fermer : là il n’y avait plus de doute, on commençait à jouer ce mauvais film, on était en plein dedans. Il n’y avait plus de doute pour personne, un réel nous tombait dessus. C’était impossible de continuer à regarder de loin. Cette pandémie venait aussi toucher nos êtres, nos corps, nos souffrances.

Quelques jours plus tard on recevait le mail qui confirmait ce qu’on savait déjà, le congrès de l’AMP ne pourrait pas avoir lieu, pas encore. Quelques jours après, Emmanuel Macron annonce un autre supposé, la France rentre dans un confinement, comme ses pays voisins. Alors, une phase improbable, impossible et surtout inconnue s’est ouverte devant nous. Au début personne ne savait comme faire avec ces nouvelles règles de vie. Mais on avait bien cerné : notre pratique était interdite, il fallait faire avec ça, il fallait inventer quelque chose. Pas de consultations, pas d’analyse en mettant notre corps. Mais il fallait continuer, prendre à la lettre ce que voulait vraiment dire « restez chez vous. Sauvez de vies ». Malgré la pandémie, malgré le confinement la vie continue et mon désir aussi. Pas question d’arrêter mon analyse, pas question de ne pas continuer à consulter, mais il fallait faire d’une autre manière – ce qui n’est pas si simple pour moi. Continuer mes consultations par téléphone ce n’est pas si évident, puisque je dirais qu’on peut tomber plus facilement vers le versant thérapeutique. Comme l’a dit Antonio Di Ciaccia dans l’extrait d’une entrevue publiée dans Lacan Quotidien : « le psychanalyste, au-delà de savoir répondre, se trouve incarner la présence réelle de l’objet qui sert à l’analysant pour que l’inconscient dise ses raisons – raisons qui sont à la base de la répétition du symptôme »[i]. Mais voilà toute ma difficulté, comment ne pas répondre s’il n’y a pas mon corps ? Comment incarner dans ma position ce que Jacques-Alain Miller avance en disant que la présence du corps de l’analyste incarne la partie non symbolisable de la jouissance ? 

Je pense en particulier au cas d’un petit garçon qui est amené par sa mère à cause de ses crises qui sont devenues invivables pour toute la famille. Ce petit garçon est venu pendant quelques mois et, sans donner d’explication, sa mère avait arrêté le suivi. Mais il y a quelques jours elle reprend rendez-vous, puisque pendant le confinement les crises sont encore plus insupportables. Cette mère veut que l’autre lui dise comment faire pour arrêter cet enfer tout en partant de la prémisse que personne ne peut l’aider. Ses questions sont très insistantes et le sont encore plus au téléphone. Elle veut une réponse prêt-à-porter ; de mon côté, j’évite de donner une réponse, tout en sachant qu’elle ne sera jamais la bonne. Finalement, quand on appelle quelqu’un, on veut forcément une réponse, même si c’est juste pour prendre des nouvelles. Voilà, cette mère voulait une réponse, mais justement en essayant d’éviter de la lui donner, cette séance m’a mise au travail.

Heureusement mon analyse et mon contrôle continuent, ainsi que les enseignements ouverts de l’École de la Cause Freudienne. Ainsi notre désir reste ainsi accroché à la vie.

[i] Di Ciaccia A., « La psychanalyse au temps du coronavirus », Lacan Quotidien, n° 881, 18 avril 2020, disponible sur internet en cliquant ici >>

 

 

Sans asile contre le coronavirus. Continuer à travailler dans l’humanitaire en temps de pandémie

Sans asile contre le coronavirus. Continuer à travailler dans l’humanitaire en temps de pandémie

Par Lore Buchner

Je travaille depuis un an comme psychologue au sein d’une structure d’hébergement pour 160 demandeurs d’asile et réfugiés dans le cadre du Pôle d’accueil des réfugiés d’une association humanitaire, dont le financement provient de l’Office Français de l’Immigration et de l’Intégration (OFII) et de la Préfecture.

La population qu’on accueille fait partie des « invisibles » de notre société, de ceux qui ne sont d’ailleurs que des chiffres pour l’administration. Notre travail d’accompagnement – du moins de la façon dont je le conçois – est donc un travail d’humanisation, de redonner à la subjectivité de chacun une dignité ; et cela même au-delà des parcours singuliers qui les ont menés à demander à l’État français cette reconnaissance qu’est l’asile, qui n’est que la reconnaissance du risque que comporte pour leurs vies le retour à leurs pays. Car l’asile se dit « politique » dans un sens bien étroit du terme, en oubliant souvent que la misère ou le manque d’opportunités relèvent aussi du domaine du politique.

Les rencontrer, tous les jours, laisse pour moi terne ce syntagme de « demandeurs d’asile » venant les nommer sans cesse. Ils sont Salim, Ahmed, Hasib, Fatima, Ammar, Mamadou… Toujours moins des victimes de tortures atroces, moins des proies d’une pauvreté abjecte, moins des survivants de la Méditerranée, que des êtres humaines dans la poursuite d’un lieu possible pour eux dans le monde. Et c’est dans ce quotidien que j’apprends à chaque fois combien l’exil peut être conçu plutôt comme un pari encore pour la vie, là où la pulsion de mort a tout ravagé sur son passage.

On accueille donc ces parieurs. Et on parie sur eux. On parie sur leurs paris. On garantit des conditions dignes de logement, on propose une orientation juridique, on veille au respect de leurs droits, on assure leur accompagnement santé, on les guide vers leur insertion, et surtout on les écoute… De sorte que parfois on peut même oublier à quel point est risqué de vouloir le bien de l’autre, de croire qu’on sait à quoi ça consiste, d’en devenir les martyres, les héros. Être avertis de cette limite de l’impossible à sauver, de l’inconsistance de notre « acte héroïque », me semble un horizon fondamental à garder dans notre travail, faute de quoi lui-même il devient impossible.

Et il s’avère que dernièrement il l’est devenu, dans ce temps sans asile ni frontières contre l’épidémie inarrêtable du COVID-19. Notre équipe a été appelée à se constituer « en exception » face au commandement du confinement annoncé le 17 mars dernier par le gouvernement français. Le télétravail n’étant pas envisageable, il fallait, d’une part, assurer des missions d’urgence, telles que la distribution alimentaire pour les jours à venir, mais aussi d’autre part suivre des directives visant à garantir malgré tout nos missions habituelles, même quand elles restent irréalisables. Et ce sont surtout nos corps qui sont appelés à être là – dans la rue, dans le métro, dans les logements des résidents, dans nos bureaux – où la norme générale interdit qu’ils le soient ; cette fois-ci au nom d’un autre commandement, celui de « ne pas abandonner nos protégés ». On se retrouve alors dans cette position paradoxale où nous-mêmes ne sommes pas protégés. La distribution de masques, le gants, gel hydro-alcoolique, toutes ces mesures restant prioritaires pour les soignants en première ligne ; nous, nous n’y avons pas le droit. Cette décision de distribution prioritaire vient aussi nous rappeler que ce n’est pas à nous de rester là pour sauver des vies, que ce n’est pas à ce front que se jouent nos possibles.

Lorsque le réel maraude dans chaque coin, nous « les protecteurs » non-confinés devenons les agents potentiels de sa propagation auprès de ceux que nous sommes censés protéger. Là où tout acte héroïque cloche, c’est avec notre chair qu’on vient payer son échec. Cette fois-ci, c’est nous qui attendons un pari pour ces vies qui sont les nôtres.

Paris, le 23 mars 2020.

“UN DISCOURS QUI SERAIT DU RÉEL”

“UN DISCOURS QUI SERAIT DU RÉEL”

Par Rosana Montani

Ma lecture du chapitre « D’un discours qui serait du réel » du texte de Jacques-Alain Miller « Lire un symptôme »[i] s’est plus particulièrement intéressée au dialogue de la psychanalyse avec la philosophie sur la question de l’Être, de l’Apparence et du Réel.

Là où la philosophie se perd jusqu’au vertige dans sa tentative d’unir ces deux contraires que sont l’Être et l’Apparence, la psychanalyse avec Lacan propose de « cerner ce qui [est] à la fois être et apparence de façon indissociable »[ii] avec la notion de semblant. Par ailleurs, parmi les philosophes Grecs majeurs, Platon, dans son Parménide, interroge ce lien entre l’unité et la diversité de l’Être et, comme le souligne Lacan dans son Séminaire «… ou Pire », met en valeur la différence qui sépare l’Un de l’Être :

« cet Un que Platon si bien distingue de l’Être. C’est assurément que l’Être, lui, est Un toujours, en tous les cas, mais que l’Un ne sache être comme Être, voilà qui est dans le Parménide parfaitement démontré. C’est bien d’où est sortie la fonction de l’existence. Ce n’est pas parce que l’Un n’est pas qu’il ne pose pas la question, et il la pose d’autant plus que, où que ce soit à jamais qu’il doive s’agir d’existence, ce sera toujours autour de l’Un que la question tournera »[iii].

Cet Un de l’existence n’est pas de l’Être, précise Lacan, et il est ce qui surgit dans « le tout à coup, l’instant, le soudain », ce qui reste le « plus fuyant dans l’énonçable »[iv]. La psychanalyse lacanienne pose le Réel comme ce qui est précisément et problématiquement au-delà des semblants de l’Être : « Le réel, ce serait, si l’on veut, un être, mais qui ne serait pas un être du langage, qui serait intouché par les équivoques du langage, qui serait indifférent au make believe. »[v]

Pour la psychanalyse lacanienne, il y a donc le Semblant de l’Être et son au-delà, le Réel. Le terme de semblant est pour la psychanalyse ce qui cerne « à la fois être et apparence de façon indissociable ». J.-A. Miller propose pour sa traduction en anglais les termes de make believe. Par cette traduction, il fait saisir la dimension de la croyance en jeu dans le semblant. Si on croit, il n’y a pas de différence, pas de division, entre Être et Apparence. Pour les philosophes qui ont cherché un au-delà de ce semblant, ils se sont heurtés au réel dont J.-A. Miller souligne qu’il se tient radicalement hors du symbolique qui permet de croire à son Être.

Ce réel, les platoniciens l’ont trouvé dans les mathématiques dont les formules cernent un réel que les mathématiciens eux-mêmes considèrent comme déjà-là. Pour les mathématiques, ceux sont les petites lettres hors-sens de leurs formules qui, non pas créent le réel, mais épellent le réel déjà-là. Pour les mathématiques, le Réel ne varie pas. Seule la physique mathématique avec les recherches sur l’atome soutient que le Réel varie, qu’il est soumis à la contingence. Ce point est important, puisqu’il établit que « le complexe composé de l’observateur et des instruments d’observation interfère, et le réel devient alors relatif au sujet, c’est-à-dire cesse d’être absolu »[vi]. Si, comme le souligne J.-A. Miller, le sujet de la parole et du langage « fait écran au réel »[vii], les mathématiques contournent cette difficulté et accèdent au réel par un langage qui ne fait pas écran au réel, un langage réduit à sa matérialité, réduit à la lettre.

En 1971 dans son Séminaire D’un discours qui ne serait pas du semblant, Lacan pointe que la Lettre intéresse la psychanalyse, comme elle intéresse les mathématiques par le lien qu’elle entretient au réel radicalement hors-sens. Déjà en 1969-1670 dans Son Séminaire L’envers de la psychanalyse, Lacan ramène ses quatre discours, celui du maître, de l’hystérique, de l’universitaire et de l’analyste, à quatre places et quatre fonctions, celle de l’agent, de la vérité, du savoir et du produit, qui permettent qu’y circulent quatre petites lettres : S1, S2, $, (a). Avec ses quatre discours et leur écriture à l’aide de petites lettres, il rend lisible que :

« L’articulation, j’entends algébrique, du semblant – et comme tel il ne s’agit que de lettres – et ses effets, voilà le seul appareil au moyen de quoi nous désignons ce qui est réel. Ce qui est réel, c’est ce qui fait trou dans ce semblant »[viii].

Cette même année 1971, dans Lituraterre, Lacan fait de la Lettre la forme du signifiant qui est hors-sens, hors articulation signifiante et qui implique le réel de la jouissance auto-érotique du corps. Avec cette définition de la Lettre, il reproblématise le rapport entre le signifiant et la jouissance et, au-delà de la fonction d’interdit que le symbolique pose sur la jouissance, il établit que la Lettre est une « fixité de la jouissance »[ix].

C’est cette dimension de la Lettre, en tant qu’elle actualise « la rencontre matérielle d’un signifiant et du corps »[x], que le Vecteur Psychanalyse et Littérature continuera d’approfondir, avec le texte de J.-A. Miller « Lire un symptôme » pour orientation et à partir du livre de François Cheng Le Dialogue.

 Compte tenu de la crise sanitaire actuelle, le Vecteur Psychanalyse et Littérature continuera ses échanges de travail par mail et par téléphone. Pour ce mois d’avril, Philippe Doucet nous donnera à lire et à discuter sa lecture du Dialogue de F. Cheng.

[i]. Miller J.-A., « Lire un symptôme », Mental, n° 26, Juin 2011,

[ii]. Ibid., p. 52.

[iii]. Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, « … ou Pire », Séminaire XIX, Paris, Seuil, 2011, p. 134.

[iv]. Ibid., p. 135.

[v]. Miller J.-A., Op. cit., p. 52.

[vi]. Ibid., p. 53.

[vii]. Ibid., p. 53.

[viii]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, D’un discours qui ne serait pas du semblant, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 28.

[ix]. Miller J.-A., Op. cit., p. 58.

[x]. Ibid., p. 58.

INTERNET SOUS TRANSFERT

INTERNET SOUS TRANSFERT

Par Nayahra Reis

En novembre 2017, le numéro 97 de La Cause du Désir intitulé « Internet avec Lacan », s’interrogeait sur les effets de l’internet et de la technologie dans la subjectivité des sujets contemporains et sur les enjeux de la pratique de séances analytiques et de supervisons online, réalisée par certains courants analytiques en Chine et un peu partout dans le monde. Même si ces pratiques défendaient leur méthode en s’appuyant sur l’orientation de Lacan – d’après laquelle le seul médium de l’analyse, c’est la parole du patient –, tout cela nous semblait scandaleux et nos critiques portaient notamment sur le fait qu’une analyse ne pouvait pas se dérouler sans la présence du corps. Mais nous voilà en mars 2020, confrontés au réel de la pandémie du Covid-19, et en train de réinventer notre pratique du fait même de la mesure de protection – celle de la distanciation sociale, imposée par le risque de contamination. Dans un laps de temps très écourté, comme celui de la propagation du virus, nous constatons que de nombreux psychologues, thérapeutes et aussi de psychanalystes de l’ECF – exerçant en libéral ou dans des institutions – proposent des séances par téléphone ou vidéo via les applications telles que Skype, WhatsApp et FaceTime. Ceci étant dit, et en suivant le fil de notre orientation, quelle place pour la psychanalyse et que reste-t-il de la « confrontation de corps »[i] lors d’une consultation virtuelle, dans ce contexte inédit de crise sanitaire et d’urgence subjective, où l’Autre qui incarne l’internet semble emporter la bataille ?

 

 

Il est vrai que la technologie, dit Jacques-Alain Miller[ii], met en place des « modes de présence » inédits, où le contact à distance en temps réel s’est banalisé avec les smartphones, internet, etc., et où le corps est devenu lui-même « portable ». Dans ce contexte, ajoute-t-il, nous, psychanalystes, sommes fréquemment interrogés sur « Pourquoi ne fait-on pas une analyse par téléphone, puisqu’au moins on a la voix ? », ou encore, « pourquoi ne fait-on pas des analyses en vidéo-conférence, la vidéo-psychanalyse, si nous avons le support de l’image ? »[iii]. À ces questions, il répond que « se voir et se parler, cela ne fait pas une séance analytique »[iv]. Pour lui, « être là sans le corps n’est pas être là, ce n’est pas le vrai de vrai de la présence »[v], puisqu’elle ne comporte pas ce que caractérise la présence de l’analyste. Ce dernier, « dans sa présence, incarne la partie non symbolisable de la jouissance »[vi]. Autrement dit, dans une analyse, l’analyste et l’analysant ne sont pas là pour se voir. Bien plus qu’une confrontation d’images, c’est de la jouissance du corps dont il s’agit et, dans ce sens, « tous les modes de présence virtuelle, même les plus sophistiqués, buteront là-dessus »[vii], conclut-il.

Quelques années plus tard, Éric Laurent présentera une position en amont, étant donné les reformulations exponentielles des usages d’internet des dernières années. Pour lui, « l’analyste contemporain peut aussi se servir de Skype quand les circonstances ne permettent pas de faire autrement. Il y a des dits qui portent, même transportés par internet »[viii]. L’analyse, précise-t-il, « c’est tout ce que peuvent se dire deux corps parlants, deux parlêtres dans une rencontre inédite. Il faut se servir de Skype pour ensuite s’en passer »[ix] et pas s’y limiter. Voilà l’indication que nous livre É. Laurent et que nous aide à moduler notre savoir y faire notamment face aux conjonctures actuelles.

Rappelons que Lacan, dans son « Rapport du congrès de Rome »[x], avait jadis invité les analystes à ne pas reculer face à la subjectivité de son époque. Si les séances virtuelles sont devenues répandues dans notre champ en cette période de Coronavirus, cela indique non seulement que l’inconscient c’est la politique, mais aussi que les analystes qui s’y prêtent suivent Lacan, ne cédant surtout pas quant à l’éthique de la psychanalyse, appuyée sur leur désir d’analyste et le transfert.

Pour finir, il n’est donc pas question de considérer qu’une analyse par Skype ou WhatsApp deviendra l’usuel de notre pratique. Au contraire, tel que le dit J.-A. Miller, « plus la présence virtuelle se banalisera, d’autant plus précieuse sera la présence réelle »[xi].

[i]. Lacan J., Le Séminaire , livre XIX, … Ou pire, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2011, p. 228.

[ii]. Miller J.-A., « Le divan. XXIe siècle. Demain la mondialisation des divans ? Vers le corps portable » (entretien avec Éric Favereau), Libération, 3 juillet 1999. Disponible sur internet.

[iii]. Miller J.-A., « L’inconscient à venir », La Cause du Désir, n° 97, novembre 2017, p. 108. Extrait de la leçon du 17 novembre 1999 du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Le us du laps ».

[iv]. Ibid.

[v]. Ibid.

[vi]. Ibid.

[vii]. Ibid.

[viii] Laurent É., « Jouir d’internet », La Cause du Désir, n° 97, novembre 2017, p. 18.

[ix]. Ibid.

[x]. Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 321.

[xi]. Miller J.-A., « L’inconscient à venir », op.cit., 1999.