Poésie de Tristana

Poésie de Tristana

Catherine Deneuve dans Tristana, film de Luis Buñuel.

Par Laure de Bortoli

Tristana (1969) est un des trois films tournés par Luis Buñuel en Espagne, le pays de naissance dont il s’est exilé l’époque du franquisme.

Tristana, femme enfant, est recueillie à la mort de sa mère par un tuteur aux idées anarchistes, qui en fait sa maîtresse. Elle découvre l’amour d’un jeune homme et s’en va hors de la « cage » dans laquelle son pygmalion tentait de la retenir. Malade, elle décide de revenir auprès de lui, toujours amoureux. On doit l’amputer pour la sauver et c’est la naissance d’une nouvelle femme – une figure féroce de la féminité. Son jeune amant congédié, elle prend d’autorité la direction de la maison, épouse à l’église don Lope, son ex-tuteur, « rentré dans le rang ».

Le diable est passé de l’homme à la femme et il a changé de nature – de la conquête phallique vers Thanatos. Notre hidalgo, dans la première partie du film, s’accommode de la transgression incestueuse, maintient le désir sexuel à flot dans la rivalité masculine, comme l’illustre la mascarade du duel, qu’il dénonce d’ailleurs regrettant des combats plus héroïques.

La nouvelle Tristana, invalide, incarne (d’autant mieux avec sa jambe amputée) la déesse initiatrice des mystères féminins, virant au spectre de la mante religieuse dans sa détermination à châtrer l’homme. Le glas obsédant de son pas béquillant à l’étage au-dessus annonce l’issue prochaine de la mort de don Lope qu’elle précipite. Tandis qu’il cherche une consolation auprès de la compagnie des prêtres auxquels il offre le chocolat onctueux de Saturna, la gouvernante.

L’art du cinéaste consiste à filer les transitions, ouvrant à des champs sémantiques inconscients, comme le passage d’une course échevelée des jeunes gens dans le clocher à la vision cauchemardesque de la tête sectionnée de don Lope à la place du battant de cloche, qui réveille la jeune fille terrifiée dans sa chambre. Ou encore le cinéaste nous projette d’une cérémonie à l’autre – celle hors champ de l’effeuillage de Tristana pour satisfaire au regard de convoitise du jeune homme, qui sera saisi d’effroi devant le sourire carnassier de Tristana –, aux vierges et madones de la basilique où se déroule une autre cérémonie, celle du mariage avec don Lope. Procédé efficace et subtil pour conjoindre les images de la putain et de la mère-madone. De la mise en scène perverse à la sublimation religieuse.

Les gros plans attrapent des détails, des bouts de corps (et des bords), mais aussi des vêtements vidés du corps (sous-vêtements féminins, pantoufles, et même la prothèse de la jambe) ; le moignon de la jambe, mais aussi l’ongle, les lèvres et les dents, les armes de Tristana comme on dit « se défendre bec et ongles ».

L’objet oral est particulièrement mis en valeur avec la voracité pulsionnelle.

Ainsi, le plan sur le doigt à l’ongle soigneusement verni tenant la mouillette trempée dans le jaune d’œuf et portée à la bouche. Mais encore un autre plan sur le même doigt avec l’ongle posé sur chaque pois chiche pour en choisir un qu’elle croque tout d’abord.

Notre ingénue Tristana de la première partie dit que deux choses ne sont jamais pareilles, « qu’il y a toujours un tout petit quelque chose qui fait la différence et qui fait que cela me plaît davantage ». Plus que d’un choix, entre les deux hommes, entre deux rues lors d’une promenade avec Saturna, c’est un mouvement continu, qui se développe, celui du cinéma, du glissement des images sur l’écran. Aller et venir, partir et revenir, ouvrir et fermer la fenêtre, appeler le médecin ou ouvrir la fenêtre sur la tempête de neige pour que s’envole l’âme de don Lope – mais toujours à la fin, c’est pour le plaisir du spectateur : battement signifiant, ronde du désir, mystère de la jouissance, avec la mort et la fascination qu’elle exerce sur Tristana, fille endeuillée de sa mère puis veuve criminelle.

En conclusion : rembobinage du souvenir devant le masque mortuaire de don Lope, défilement muet des images phares jusqu’au retour initial dans l’arène, à Tolède, qu’on va quitter ensemble, avec Tristana.

« Quel usage du rêve aujourd’hui ? »

« Quel usage du rêve aujourd’hui ? »

Echos de la dernière soirée du Seminario Latino

Par Ariel Altman

 

Pour sa deuxième soirée de l’année, le Seminario Latino a eu le plaisir d’accueillir Carolina Koretzky et Fabian Fajnwaks, qui nous ont présenté leurs travaux autour du thème « Quel usage du rêve aujourd’hui ? ». Coordonné et animé par Soledad Penafiel, sous la responsabilité de Patrick Almeida, ce moment d’échange via Zoom nous a apporté des éclairages précieux sur la place du rêve dans la clinique contemporaine. La discussion entre les invités, la coordinatrice et le reste des participants a été l’occasion d’évoquer des cas cliniques et de saisir sur le vif l’usage fait du rêve dans la perspective du tout dernier enseignement de Lacan.

Koretzky a repris le commentaire fait par Lacan de l’eau-forte de Goya, El sueño de la razón produce monstruos, dont le titre équivoque peut être traduit en français de plusieurs manières selon l’interprétation qu’on en fait. S’agit-il de la Raison en tant qu’Idéal à suivre, auquel cas son endormissement produirait du monstrueux chez l’homme ? Ou plutôt de la raison en tant que rêve dangereux ? Lors de sa conférence à Bordeaux d’avril 1968, Lacan mettait l’accent sur les liens entre raison et sommeil : « c’est la raison qui favorise qu’on reste dans le sommeil »[i]

Dans le prolongement de ce commentaire, C. Koretzky s’est appuyée sur l’ambiguïté du titre de la gravure pour penser aussi les conséquences du rêve d’une raison sans faille, qu’il s’agisse de l’idéal des Lumières au XVIIIe siècle, dont a été évoqué le lien avec les massacres de septembre 1792 ou, d’une autre manière, de la rationalité mise au service de la mort pendant le XXe siècle.

Sur un plan clinique, nous trouvons aussi des formes de rationalité différentes qui souvent s’opposent. Contrairement aux approches scientistes qui vident le rêve de sa structure de message et de désir, la psychanalyse vise plutôt à « lui arracher son endormissement », à suivre la raison propre au texte du rêve pour atteindre un point de réveil.

Le réveil en question n’est pas à situer par rapport à une réalité. Il est « ponctuel et évanescent », il ne peut pas être retenu. Vers la fin de l’analyse, il serait moins l’écho d’une vérité à déchiffrer que celui d’une répétition, d’une réitération. « Un “c’est ça” que l’irruption même montre, fait voir ». Le réveil dont il s’agit à ce moment-là aurait lieu sous la forme d’une réduction à l’écrit, pointait C. Koretzky.

Fabian Fajnwaks nous a parlé de l’usage clinique du rêve dans la perspective de l’inconscient réel. Il a situé cette perspective dans un moment de l’enseignement de Lacan où, en prenant la main de Joyce, il a exploré « une zone théorique qui doit peu au père de la psychanalyse ».

Dans cette nouvelle zone théorique, l’approche du rêve n’est plus du côté du déchiffrement ou de la vérité qui ne peut que mentir par rapport au réel de la jouissance. Elle est plutôt du côté de « l’effet de trou »[ii], que Jacques-Alain Miller distingue du versant du sens. F. Fajnwaks a précisé que cette perspective est particulièrement pertinente pour aborder les rêves de fin d’analyse. S’appuyant sur les témoignages des analystes de l’École (AE), il a avancé l’idée que « l’analyse menée jusqu’à sa fin opère une réduction du sens et ouvre vers l’inconscient réel, où l’association libre tombe au profit de la rature ».

Le recours à la notion de « rature », que l’on trouve dans « Lituraterre »[iii], a donné lieu à une série d’illustrations, tirées du domaine de l’art et évocatrices de la dimension réelle de l’écrit à la fin de l’analyse. Ainsi, ont été citées entre autres les listes de mots raturés et asémantiques des derniers tableaux de Jean-Michel Basquiat, et les haïkus sur lesquels s’est penché Roland Barthes dans L’Empire des signes[iv]. Ces œuvres restituent la dimension d’un événement qui peut être imagé mais reste hors sens. Un haïku du poète japonais Bashô a été cité pour montrer la « coupure sans écho »[v] dont parle Barthes dans son texte :

La vieille mare :

Une grenouille saute dedans

Oh ! le bruit de l’eau

Ainsi, le haïku nomme ça, ce qui advient de manière fugace dans la contingence, « de même que les rêves dans la perspective de l’inconscient réel à la fin de l’analyse ».

A la fin de cette soirée, la discussion conduite par Soledad Penafiel a donné lieu, en marge du thème principal, à un échange sur l’ancien Seminario hispano-hablante, antécédent de l’actuel Seminario Latino, auquel les deux invités avaient participé dans le passé. L’échange s’est conclu avec des réponses aux diverses questions posées par le public.

[i]. Lacan, J., « Mon enseignement, sa nature et ses fins », Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 103-104.

[ii]. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, 2006-2007, inédit.

[iii]. Lacan, J. « Lituraterre », in Autres écrits, Paris, Seuil, 2001.

[iv]. Barthes R., L’Empire des signes, Paris, Points, 2014.

[v]. Ibid., p. 100.

ÉDITO DECEMBRE 2020

ÉDITO DECEMBRE 2020

Chères et chers membres et amis de L’Envers de Paris,

Et oui, encore confinés ! Mais pas pour longtemps, car nous naviguons dans les eaux d’un déconfinement progressif et prometteur ! La pandémie commence à reculer dans cette deuxième vague et une lueur d’espoir apparaît avec la massification de tests antigènes rapides et les premiers vaccins annoncés pour janvier. L’assouplissement de certaines mesures de distanciation est prévu pour très bientôt, ce qui permettra de se déplacer et de se réunir selon une jauge réglementée. Mais le désarroi est fort et consistant dans cette épreuve, à toute tranche d’âge, des plus jeunes aux plus âgés. Ce profond malaise durant la période actuelle d’un monde global, viral et pandémique, nous propulse, nous analystes, encore plus vers l’étude de la psychanalyse, à lire et interpréter les nouveaux symptômes, défense du réel impossible dont nous voyons les effets dans nos pratiques quotidiennes et dans notre clinique.

C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la mort de Jacques Aubert, ami de L’Envers de Paris, celui qui était au premier rang à côté de Lacan, son ami, à « se casser les dents » pour présenter Joyce et devant qui Lacan dit un jour de mars 1976 se sentir « indigne ».

Durant cette période complexe mais historique pour la psychanalyse, moment de changements de pratiques à bien des égards, la rupture de l’automaton s’impose et L’Envers de Paris invente de nouvelles formes d’étude et de rencontre pour poursuivre notre travail épistémique et clinique de transmission. Adriana Campos s’est occupée de mettre à disposition des vecteurs de L’Envers un service Webinaire. Nous avons pris un abonnement mensuel à partir de ce mois de décembre qui nous permettra d’organiser des séminaires sur Zoom jusqu’à 100 participants qui pourront intervenir directement dans la conversation, et où seulement quelques « panélistes » sont affichés sur l’écran. Les participants, pour leur part, ne sont pas visibles ni ne peuvent directement prendre la parole, mais peuvent demander à intervenir, poser des questions, etc. Ce format permettra que les vecteurs – seuls ou au sein d’un travail inter-vecteur – puissent proposer des événements ouverts au public. En outre, les réunions Zoom sous le format habituel restent à la disposition des vecteurs, des cartels et des autres réunions de L’Envers. N’hésitez pas à contacter Adriana Campos (par mail>>) pour vous renseigner à ce sujet ou pour organiser vos prochaines réunions ou webinaires sur Zoom.

Stella Harrison nous donne des nouvelle du prochain numéro d’Horizon. Son thème de travail tournera autour de la question de la Sublimation. Nous avons arrêté le choix de notre thème sur ce concept, défini par Freud comme un destin de la pulsion, et sur lequel Lacan reviendra tout au long de son enseignement. Nous nous proposons d’éclairer ce concept avec l’aide des vecteurs et en invitant aussi un certain nombre de plumes à écrire sur différents points : amour (et) sublimation ; la sublimation et les femmes ; invention ; création ; sublimation et psychose ; « escabeau » ; sinthome et sublimation…

Et voici les nouvelles de l’activité des vecteurs et les réunions programmées en décembre.

Marie-Christine Baillehache nous donne des nouvelles du Vecteur Psychanalyse et Littérature. Se poursuit leur travail sur la place que réserve au signifiant-maître S1 la globalisation de la jouissance du Discours Capitaliste contemporain. Ainsi, à l’ère de l’Autre qui n’existe pas donnant le primat à la jouissance surmoïque, s’impose le règne du spectaculaire, du quart d’heure de célébrité, du reality-show débridant sans honte la jouissance de voir et d’être vu. Ultra médiatisé sur la scène mondiale, la jouissance de l’objet a regard perd son accroche au signifiant-maître S1 dont le hors-sens concerne chaque sujet au plus intime de lui-même et le marque d’une singularité propre et ineffaçable. Nous nous enseignerons de l’écriture de Nathalie Sarraute et tout particulièrement de son roman Ouvrez. Prochaine réunion Zoom le mardi 8 décembre à 20h. Contact : Marie-Christine Baillehache par mail>>

Après l’événement Zoom sur Giordano Bruno qui a rencontré un grand succès, le collectif Théâtre et psychanalyse se réunira le mercredi 16 décembre par Zoom à 21h pour préparer les rencontres de janvier, en espérant qu’elles seront maintenues. Notez dans vos agendas ces deux rencontres théâtrales pour le mois de janvier. La première aura lieu le samedi 16 janvier au Théâtre de la Bastille avec Coriolan de William Shakespeare, un spectacle de François Orsoni. Il s’agit de la dernière pièce politique de Shakespeare avec son personnage central passionnant dans son rapport au désir. Notre invitée sera Marie-Hélène Blancard. La seconde rencontre de janvier sera au Théâtre du Rond-Point, le dimanche 31 janvier à 15h30 avec Le Syndrome de l’oiseau de Pierre Tré-Hardy, mise en scène de Sara Giraudeau et Renaud Meyer. Une histoire autour du drame de Natasha Kampusch qu’Hélène Bonnaud, notre invitée ce jour, a commentée dans un texte préparatoire aux J50 de l’ECF. Contact : Philippe Bénichou par mail>>

 Patrick Almeida nous invite à la prochaine réunion du Vecteur Seminario Latino. Elle est à prévoir vers mi ou fin janvier, en espérant que la Maison de l’Amérique Latine puisse nous accueillir si bien sûr la situation sanitaire le permet, sinon nous ferons une soirée Zoom. Le 25 novembre nous avons eu une soirée Zoom portant sur « Quels usages du rêve dans la contemporanéité ». Nous aurons bientôt dans notre blog un texte qui rendra compte de cette rencontre qui fût très riche et enseignante. Renseignements par mail>>

 Geneviève Mordant nous invite à travailler dans le groupe Le corps, pas sans la psychanalyse. Lors de notre dernière réunion Zoom, nous nous sommes longuement questionnés sur les pratiques de la vidéo en psychanalyse, leurs avantages et leurs inconvénients. Nous avons ainsi décidé de travailler sur l’évolution des corps épars plongés dans le virtuel et du devenir de la psychanalyse liquide nommée par Jacques-Alain Miller dans son cours de « L’orientation Lacanienne » de 2008 (« Tout le monde est fou »). Dans cette conjoncture où le symptôme est présenté comme un événement de corps correspondant à une fixation de jouissance, il s’agira de suivre les glissements du nœud R.S.I. dans le cours de l’analyse. La prochaine réunion est fixée le mercredi 16 décembre à 18 h. Contact : Geneviève Mordant par mail>>

 Maria Luisa Alkorta nous donne l’actualité du vecteur Psynema : de Tristana de Buñuel à « Lituraterre » nous avons cheminé vers la calligraphie de ce que la lettre vient l’affecter. L’écriture japonaise porte sur la singularité du trait à la différence de l’écriture occidentale qui porte sur l’universel. Suivront la production de deux textes concernant le film Tristana de Luis Buñuel. Notre vecteur se réunira le 12 décembre autour de la leçon 12 « le savoir sur la vérité » du Séminaire XIX « …ou pire » de Lacan. Nous échangerons sur le film Sorcerer de W. Friedkin en vue de la projection-débat du 6 février 2021 au Patronage laïque Jules Vallès.

Pour ceux qui voudraient se joindre au vecteur, contacter María Luisa Alkorta par mail>>, et Karim Bordeau au 06 07 23 39 29, ou par mail>>

 Le vecteur Lectures cliniques nous informe que la séance de rentrée a été fructueuse et dynamisante. Nous étions très contents de nous retrouver et de nous remettre au travail, même si par écrans Zoom interposés. La prochaine séance de décembre démarrera avec un « flash » proposé par un membre de la commission d’organisation sur une page du texte de Jacques-Alain Miller « Intuitions milanaises » (Mental 11 & 12). Nous poursuivrons la lecture de son ouvrage L’os d’une cure (Navarin, 2018) avec deux nouveaux exposés sur la première partie. La séance se terminera avec la présentation, suivie d’une discussion, d’un cas clinique par une autre collègue. Contact : Adela Bande-Alcantud par mail>>  ; et Pascale Fari par mail>>

 Le collectif Lectures Freudiennes termine les corrections de notre traduction de l’article de Freud de 1915 : Metapsychologische Ergänzung zur Traumlehre – « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve. Nous travaillons également à relire pas à pas les propositions de l’éditeur à partir de notre traduction de : Die endliche und die unendliche Analyse  « Analyse finie et analyse infinie ». Bien des choix de traductions, ont été retenus avec enthousiasme par les éditions Eres. Avant tout le verbe « cerner » pour Bändigen pour évoquer le « cernage », serrage de la pulsion. Mais aussi « altérer » pour traduire Veränderung et conserver via le signifiant ce devenir autre contenu dans (ver)ander, « anéantissement » pour Vernichtnung plutôt que « destruction » dans le même esprit (n’oublions pas que ce texte est rédigé par Freud en 1937). Comme dans nos analyses ce sont des trouvailles qui surgissent au-delà du sens parfois, au plus près du son.

La prochaine réunion aura lieu le 9 décembre à 21 heures par Zoom. Pour participer vous pouvez contacter Susanne Hommel par mail>>, ou par téléphone au 06 16 45 42 96.  

Je vous souhaite des très belles fêtes de fin d’année et surtout que 2021 vienne avec bonheur, et de la gaité dans l’étude et transmission de la psychanalyse.

 Marga Auré

Introduction au trait unaire de Lacan

Introduction au trait unaire de Lacan

Introduction au trait unaire de Lacan

Par Marie-Christine Baillehache

Dès les années soixante, la question essentielle qui parcourt l’enseignement de Lacan concerne le rapport entre le sujet du symbolique et le réel de la jouissance. La réponse qu’il apporte en 1959 dans Le désir et son interprétation repose sur la fonction métaphorique du Nom-du-Père permettant au sujet du symbolique de consentir à nouer sa pulsion à un signifiant particulier prélevé dans l’Autre. Condition du refoulement et de l’enchaînement signifiant, ce signifiant est la première agrafe signifiante de la pulsion conservant au symbolique son pouvoir d’interdire la jouissance. 

En 1968 dans D’un Autre à l’autre, Lacan revient sur la pulsion pour en faire un non-savoir, un vouloir pulsionnel sans réponse dans l’Autre et il le localise dans un objet de corps extérieur au langage mais lié à l’articulation signifiante qu’il actionne. Cet objet a est un « vouloir dire »[1] produisant à la fois le sujet de l’énonciation et un reste de satisfaction sans signification. Logé dans l’intervalle entre deux signifiants, il désigne non seulement un trou radicalement hors-sens dans l’Autre mais aussi la part de jouissance que le sujet vise avec le signifiant « dans un effort de retrouvaille »[2] et qu’il ne récupère que comme marque signifiante d’une jouissance absolue perdue.

C’est en 1969 que Lacan nomme trait unaire cette marque signifiante et qu’il lui donne la fonction de séparer le corps du sujet de la jouissance illimitée, la sienne et celle de l’Autre, et de produire une part de jouissance de corps limitée à l’objet a. Ce trait unaire, il l’écrit : « 1 / a »[3]. C’est à partir de ce 1 / a que le sujet divisé par une jouissance limitée qui l’affecte n’a plus qu’à jouer sa partie avec l’Autre en y désubstancialisant son objet a dans la parole « du fait d’un un singulier, de ce qui porte la marque, dés ce moment, l’effet de langage se pose, et le premier affect »[4].

Avec son trait unaire, 1 / a, le sujet met en jeu son objet a dans la structure de renvoie du signifiant, fait apparaître le manque foncier de l’Autre et assume son désir de savoir. Insaisissable par l’Autre, la jouissance de a est ce qui vient comme supplément de jouissance apportée à l’Autre troué comme tel.

Cet objet a qui se dérobe sans cesse à l’Autre et qui se présente comme une jouissance supplémentaire apportée à l’Autre manquant, Lacan le met au cœur de la sublimation. Il la fait correspondre à un traitement défensif contre la pulsion illimitée avec l’objet a qui lui fait bord. Effort du sujet pour faire avec la jouissance qui l’agite fortement en silence dans son corps, la sublimation se situe au point le plus radicale du manque de l’Autre et introduit dans ce manque le supplément de jouissance le plus irréductible à l’Autre du savoir. Elle libère la jouissance de l’objet a orale, anale, scopique, vocale sans jamais réaliser pleinement sa satisfaction et elle le laisse produire un savoir nouveau et singularisé car marqué de cette jouissance de l’objet a. Et si la sublimation fait reconnaitre l’objet a par l’Autre en lui donnant une forme symbolique et imaginaire, elle ne le fige pas dans un scénario comme le fait le fantasme, mais émeut sans cesse cette forme, lui « conteste tout apaisement »[5].

Avec le trait unaire, Lacan ne sépare plus le symbolique du réel et lie le savoir et la jouissance : le 1 / a joint un signifiant à la jouissance de l’objet a localisé à un bord de corps et limite la jouissance illimitée. Le trait unaire « commémore une irruption de jouissance »[6] dont la dynamique vivante mise au compte de l’articulation signifiante, l’active sans cesse, mettant ainsi le savoir au travail. Contredisant sa propre conception structuraliste de l’autonomie du symbolique, il affirme que le signifiant tout à la fois annule le réel et produit un reste de jouissance non négativable, singulier et dynamique. Dans cette année soixante-dix de son enseignement, il promeut le trait unaire comme étant « la cause pensée »[7] qui est à l’origine du désir de savoir toujours recommencé car ne produisant qu’un bout de savoir.

En 1971-1972 dans Encore, Lacan revient sur ce reste de jouissance que le trait unaire commémore, qui ne demande rien à la structure et demeure une énigme irréductible et insistante. Il en fait alors ce noyau de jouissance du symptôme qui ne cesse de tourmenter le sujet et d’alimenter sa plainte. Le symptôme n’est plus seulement le lien entre le langage et la pulsion, il est aussi constitué d’une pure jouissance coupée de l’Autre. Se référant aux travaux de Chomsky faisant valoir que chaque locuteur a la capacité d’inventer sa langue propre, il reconsidère le langage dans son lien au vouloir dire du sujet de l’énonciation. Reprenant l’élément S1 isolé de son articulation à S2, il en précise la nature et la fonction et établit qu’il est ce signifiant maitre tout seul que le sujet choisit dans l’Autre pour fixer sa jouissance réelle en lui donnant un sens réduit à ce seul signifiant. En établissant que le sujet choisit un signifiant électif, S1, pour agrafer une part de jouissance dont il ne peut radicalement pas produire le nom, Lacan ne fait définitivement plus du langage ce qui réfrène la jouissance mais ce qui la conditionne. Si le signifiant répond aux lois structurales du langage, il est aussi ce signifiant UN que le sujet choisi dans l’Autre et dont le sens opaque est animé d’une palpitation de vie. Ce trait unaire est la première forme signifiante que le sujet parlant donne « à son existence, bruit où l’on peut entendre, et prêt à submerger de ses éclats ce que le principe de réalité y construit sous le monde extérieur. »[8] Ce bruit de l’existence pulsionnelle à quoi le S1 donne sa première forme signifiante limitée, Lacan, dans L’éthique de la psychanalyse, la fait équivaloir au « réel dans sa totalité, aussi bien le réel qui est celui du sujet que le réel auquel a affaire comme lui étant extérieur – ce qui, du réel primordial, dirons-nous, pâtit du signifiant »[9] et il fonde la création artistique sur cet effort du sujet pour façonner ce réel primordial avec le signifiant. L’artiste est ce sujet qui fait l’effort de produire un 1 / a pour voiler et représenter au plus prés le réel.

[1]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 2006, p. 51.

[2]. Ibid., p. 121.

[3]. Ibid., p. 154, « 1 » que nous proposons de lire comme le « S1 ».

[4]. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’Envers de la psychanalyse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 180.

[5]. Ibid., p. 80.

[6]. Ibid., p. 89.

[7]. Ibid., p. 183.

[8]. Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Seuil, 1966, p. 388.

[9]. Lacan J., Le Séminaire, livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, op. cit., p. 142.

ÉDITO NOVEMBRE 2020

ÉDITO NOVEMBRE 2020

Chères et chers membres et amis de L’Envers de Paris,

L’épidémie de Coronavirus progresse en France, en Europe et dans le monde en cette deuxième vague de contagion. D’un couvre-feu à 21h00, nous sommes passés à un durcissement des mesures de protection, à Paris, en Ile-de-France et dans toute la France. Nous voici à nouveau en état de confinement national généralisé pour une période d’au moins quatre semaines qui pourrait être reconduite.

L’Envers de Paris en prend acte. Nous nous adaptons aux temps inédits que nous traversons et à ce changement d’époque. Nos réunions se réaliseront pendant cette période de confinement par visioconférence et par Zoom pour éviter de faire prendre des risques à chacun d’entre nous.

Mais confinement n’est pas isolement et notre lien à nous, membres de L’Envers de Paris, c’est la psychanalyse. L’étude et la transmission de la psychanalyse. Notre lien est et sera un lien épistémique et clinique.

 La journée d’étude de L’Envers de Paris que nous avions projetée est annulée. Plusieurs cartels se sont constitués et plusieurs groupes de L’Envers se sont mis au travail sur le thème des « Épars désassortis à l’ère de la globalisation (identifications, solitudes, angoisses, nouveaux nouages avec la psychanalyse) ». Nous diffuserons le produit de leurs études selon différentes voies de publication ou lors de réunions que nous programmerons par Zoom durant l’année 2021.

 Vous trouverez publiées, actualisées sur notre site, les présentations de chaque collectif et vecteur de L’Envers de Paris, chacun selon sa singularité et son style. Chaque groupe annonce les activité ou projets à venir de cette année ainsi que le téléphone et le mail de la personne à contacter pour chacun des groupes. Vous pouvez vous joindre à nous pour travailler et étudier la psychanalyse lacanienne.

 Les Journées d’études de l’École de la Cause freudiennes J-50 auront lieu cette année – compte tenue de la crise sanitaire et du respect des nouvelles mesures de confinement – par visioconférence les 14 et 15 novembre prochains. Le titre de ces journées, vous le connaissez : « Attentat sexuel ». Ce thème sera ciblé dans ses enjeux et ses résonnances actuelles à la lumière des outils théoriques et cliniques de Freud, Lacan et dans l’orientation donnée par Jacques-Alain Miller. La problématique de la sexualité toujours traumatique et troumatique sera exposée par une riche clinique dans les différentes séquences cliniques des salles simultanées samedi 14 novembre, ainsi qu’en plénière dimanche 15 novembre. Le trou non symbolisable du réel du sexe sera interrogé et nous poserons la question des conséquences actuelles du « non rapport sexuel » et les nouveaux arrangements entre les sexes. Il est toujours possible de s’inscrire à l’adresse suivante : https://www.attentatsexuel.com Vous y trouverez également les arguments, textes préparatoires et les informations pratiques des journées.

Quant à HORIZON no 65, Stella Harrison nous informe qu’il est désormais dans vos boîtes aux lettres. Nous espérons que vous y découvrirez lueurs et pépites nouvelles : « Si la porte n’est qu’entrouverte, n’ayez crainte et consentez à entrer ». À ce rendez-vous d’automne, nous vous attendons. Le titre et le thème de travail de ce numéro sont « Dire ou ne pas dire » : en relation à la surenchère de paroles et de dits qui envahissent notre actualité et les médias, comment la psychanalyse peut-elle nous éclairer ? Dans la première leçon du séminaire Silet (1994-1995) que nous avons le plaisir de publier dans ce numéro, Jacques-Alain Miller nous apprend à repérer ce qui se tait sous la parole dite en analyse. L’analyste permet à l’analysant non seulement d’accoucher de la parole mais de faire émerger sous son dire un silence. C’est le silence du fantasme et de la pulsion.

Philippe Benichou nous apprend l’excellente nouvelle d’une rencontre Zoom organisée par le collectif Théâtre et psychanalyse dans ce moment de réconfinement. Les mesures gouvernementales ne nous permettant pas d’organiser la rencontre annoncée le 28 novembre au Théâtre de la Reine blanche, le collectif Théâtre et psychanalyse vous propose une rencontre sous un format inédit. Les inscrits recevront un lien leur permettant de voir la pièce en captation vidéo puis seront invités à une rencontre Zoom, le samedi 28 novembre à 15h00, avec le metteur en scène Laurent Vacher et notre invitée de l’ECF, Francesca Biagi-Chai. Si vous souhaitez participer merci de vous inscrire en adressant un mail>> à Philippe Benichou. 

Voici les nouvelles que nous apporte Geneviève Mordant du groupe Le corps, pas sans la psychanalyse : lors de notre dernière réunion, et au vu des nouvelles directives concernant les conditions sanitaires, nous avons été saisis d’une « inquiétante étrangeté » en rapport avec le propre intitulé de notre vecteur « Le corps, pas sans la psychanalyse ». Conviendrait-il maintenant de renverser la proposition, ce qui donnerait « La psychanalyse, pas sans le corps » ? Nous avons ré-évoqué La Cause du désir no 97, intitulé « Internet avec Lacan », et nous nous sommes posé la question : « où s’achemine la psychanalyse sans les corps en présence, réduits à une image et une voix. Quels nouveaux symptômes vont émerger ? » Prochaine réunion le mercredi 18 novembre à 18h. Contact : mail >> à Geneviève Mordant. 

 Le groupe Psynéma annonce sa prochaine réunion pour le 21 novembre sur Zoom à 15h00. Lors de notre dernière réunion nous avons mis à l’étude le film de Luis Buñuel Tristana dont nous avons prévu la projection le 12 décembre au patronage laïque Jules Valles suivie d’un débat public – si, bien entendu, les mesures de confinement nous le permettent. Si cette projection publique était impossible à réaliser, nous étudierions d’autres modalités pour la mettre en œuvre. Nous vous tiendrons informés. Entre temps, notre groupe se met à l’étude de « Lituraterre » et d’une partie de la « Radiophonie » de Lacan. Contact : Karim Bordeau par mail >> 

Ayant commencé à préciser la nature et la fonction du trait unaire chez Lacan, le vecteur Psychanalyse et Littérature continuera à en approfondir les fondements et les conséquences, tout particulièrement en lien avec la « globalisation et les épars désassortis » qui caractérisent notre époque. Le Cours de Jacques-Alain Miller des 22 mai et 5 juin 2002 du « Désenchantement de la psychanalyse » sera notre boussole essentielle. Nous nous réunirons le lundi 9 novembre à 20h00 par Zoom. Pour nous rejoindre, contacter Marie-Christine Baillehache par mail >> 

Le collectif Lectures freudiennes termine la relecture et les corrections de l’article de Freud, rédigé en 1915 : Metapsychologische Ergänzung zur Traumlehre – « Complément métapsychologique à la doctrine du rêve ». Cette traduction est l’aboutissement de deux ans et demi de travail de notre groupe ; une publication chez Eres dans une édition bilingue, est espérée. Il s’agit pour nous en ce moment d’argumenter par des notes nos choix de traduction : « amourosité » pour Verliebheit, « irritation » pour Reiz, « comblement » pour Erfüllung et enfin « défait » ou « tombé en morceau » pour zerfallen à propos du Ich. C’est un texte traversé par cette question du statut du Ich, à lire avec cet autre article de Freud, « La division du sujet dans les processus de défense », que nous avons également traduit et qui sera publié prochainement avec trois autres textes. La prochaine réunion aura lieu le 3 novembre à 21h00 par Zoom. Pour participer vous pouvez contacter Susanne Hommel par mail>>

 Voici les nouvelles du vecteur Lectures cliniques. Pour soutenir notre désir de travail (via Zoom pour l’instant…), nous nous recentrons sur l’objet propre du vecteur : les lectures cliniques – au pluriel, chaque texte et chaque cas étant unique en son genre. Ainsi, nous allons plonger ensemble dans la lecture de L’Os d’une cure de Jacques-Alain Miller. Et nous continuons également la discussion des cas cliniques présentés par les participants. Contacts : Adela Bande-Alcantud par mail>>  et Pascale Fari par mail>> 

 Le vecteur El Seminario Latino tiendra sa deuxième soirée, cette fois-ci se déroulant en espagnol, autour du thème « Quel usage du rêve aujourd’hui ? » – « ¿Qué uso del sueño en la contemporaneidad ? » En suivant le fil rouge du XIIe Congrès de l’AMP « Le rêve. Son interprétation et son usage dans la cure lacanienne », nous aurons le plaisir de recevoir Fabian Fajnwaks qui interviendra à propos des « Rêves dans l’orientation de l’inconscient réel » (« Los sueños en la orientación del inconsciente real ») et Carolina Koretzki qui nous parlera sur « Le sommeil de la raison produit des monstres. Qu’est-ce qui réveillerait aujourd’hui ? » (« El sueño de la razón produce monstruos ¿ Qué despertaría hoy ? »). La soirée sera animée par Patrick Almeida et Soledad Peñafiel ; rendez-vous le mercredi 25 novembre à 21h00 sur Zoom. Le lien Zoom sera envoyé aux 100 premiers inscrits par mail>> 

Enfin, nous avons le plaisir de publier trois nouveaux articles sur notre site, textes issus soit du travail fait au sein du groupe ou vecteur auquel leur auteur participe – « La figure des morts » de Maro Rumen-Doucoure, et « Introduction au trait unaire de Lacan » –, soit produit d’un travail en cartel – « Du consentement dans la législation : une question qui ne cesse pas ? »

 Je vous souhaite une bonne santé et de la force. Restons en lien pour garder vif le désir d’étude et de transmission de la psychanalyse dans ces temps compliqués et inédits mais historiques.

 Marga Auré